Rouge / chapitre 10

Il y eut dans le couloir trois jours de crainte. Trois jours durant lesquels personne n’a osé sortir ou comprendre. Trois jours avec l’insomnie au creux des paupières.
Les Résidents ont tiré les rideaux.
Poc !
L’horizon s’est endormi en un point infime, poc ! sous les plis de la première valve de leur cœur. L’horizon plate s’est endormi, comme un téléviseur qu’on éteint, avalé en un point central, poc ! C’est ici !
Là où ici il n’y a plus d’horizon.
Poc !
Il y a eu un écran noir… Et un point, un point le regardait.
Alors il y eut de la lumière, ici ou là, et un reflet se perdait dans l’un ou dans l’autre.
Il y a eu le soleil qui restait sous sa couette jusqu’après sept heures du matin.
Il y a eu les étoiles, quelque part dans le ciel ; elles observaient avec émerveillement la Terre au-dessus d’elles tout étoilée de ses lumineuses mégalopoles. C’était le Spleen de Paris en anglais, mais sans la conscience.
Il y a eu le silence. Ou bien… c’était comme le chuchotement du silence qui leur rappelait à tous de ne pas l’oublier. Le silence n’est pas d’ici. Il est au milieu, comme un mur – non ! c’est un mur, et il pousse comme du chiendent.
Les Résidents, ils ont mangé que des pâtes au beurre, et toujours les mêmes, comme à la cantine, celles en alphabet.
Sur le bord de leur assiette, ils tentaient tous d’écrire leur prénom. Ça leur prenait du temps de manger… et ça leur faisait gagner du temps sur l’ennui. Ils cherchaient les lettres dans les pâtes froides. Comme ils avaient pas d’appétit – et c’était cette constante qui tuait la vieillesse – à peine arrivés à la moitié de l’assiette, ils s’arrêtaient de manger… Et les pâtes en trop, les pâtes qu’ils avaient en double, et personne avec qui faire des échanges, les gentils vieux les jetaient… mais pas dans le cendrier (même ceux qui ne fument pas ont un cendrier), dans le truc le plus proche, un truc de la race des contenants, n’importe quoi qui n’avait aucun rapport avec les phénix et les conneries de ce genre.
Mais leur alphabet c’était comme le reste, ils reconstituaient jamais rien comme il fallait.
Ils enrageaient sur le fabriquant de pâtes, ils s’imaginaient que ces cons de ritals écrivaient avec autant de lettres qu’ils ne comptaient… escrocs, putain d’escrocs ! ils répétaient.
Ils reconstituaient jamais rien comme il fallait.

Rouge / chapitre 9

Puis tout a repris son cours habituel, sans vague et sans remous. À sept heures du matin, on n’entendait plus Carmen. Le livreur passait, le soleil s’endormait, les mois tournaient comme des toupies. Mademoiselle K. s’était acheté un téléviseur mais ça neigeait constamment dans le petit écran et ça lui faisait tourner la tête. Sa vue grésillait et son cholestérol augmentait : le démon chocolat n’avait pas de limites. On était en janvier et Noël lui tardait déjà. C’était l’occasion de se réunir avec les autres Résidents. Madame I. était morte depuis cinq ans.
Dans le couloir, sur les murs floraux, les choux du Curé avaient remplacé les raviolis de Madame I., tant mieux. Ça leur renvoyait une bonne image. Une odeur de chou, c’était la preuve qu’un couloir était en bonne santé. Un couloir comme un autre et ainsi moins de chance de se faire repérer par la mort.
Pervenche achevait la collection force 3 de son magazine de mots croisés préféré lorsqu’elle aperçut dans la rue un camion de déménagement. Elle l’entendit surtout. Et depuis longtemps, à dire vrai. Ça l’avait dérangé au beau milieu d’un mot en six lettres : on la donne au chat. Un instant, elle l’avait eu au bout de la langue, mais à cause de ces enculés qui l’avaient interrompu dans sa réflexion, le mot, il avait dû bondir hors de sa bouche, car elle ne s’en rappelait plus. Et il n’y avait rien d’autre à penser que le vacarme des hommes dans la rue. Avant de se lever pour épancher sa tempête, et pour être sûre d’être à la hauteur une fois fait, elle avait attendu que sa colère monte, longtemps, avec de moins en moins de patience, et elle avait laissé la cacophonie crachée par la rue lui triturer longtemps les tympans.
Une fois la patience érodée, Pervenche, remontée comme une trotteuse, a fini par ouvrir la fenêtre.
Coi !
Elle s’apprêtait à vociférer tout un tas d’injures parfaitement déplacées pour une vieille dame lorsque son élan fut interrompu par un insensé ballet de cartons que les déménageurs entassaient – et elle crût mourir d’avoir à l’admettre – dans la cour de la Résidence.
Pervenche ne cracha rien. Elle ne lâcha pas un mot. Elle demeura la bouche bête, ne retrouva pas sa langue et ne termina jamais sa grille de mots croisés.
Puis elle fut de nouveau assommée par sa peur lorsque les bruits commencèrent à s’approcher. Ils tambourinaient désormais dans le couloir. Personne au judas n’osait regarder. Vraiment personne.
Par la fenêtre, en un dernier effort et tout en se dissimulant derrière ses pensées en plastique, Pervenche a aperçu une jeune femme qui commandait les opérations.
La jeune femme a disparu dans la Résidence. Mais personne ne l’a vu. Personne au judas n’a eu la bravoure de se pencher.

Âpnée / fragment 76

danger de tes yeux d’angèle (voilà,
je crois que j’ai connu la chanteuse le jour de notre chanson. Dans quel ordre ? Ma mémoire l’ignore. Non je te taquine (en italique sont les pensées de la 4ème dimension)
Putain, je baise le rythme.)
danger de tes yeux d’angèle
nous étions aujourd’hui hier le 25 juillet : j’ai craqué sur cette fille au boulot, un mois plus tôt
j’ose pas dire son nom, secret professionnel, je travaille dans le domaine médical
c’est moi qui ai pris le rendez-vous, un mois, et c’est pas que j’ai compté les jours, mais c’est que son nom est :
facile à retenir
en haut du cahier colonne de droite à 14h
sur la page recto
écrit par ma main c’est-à-dire pas par l’autre secrétaire

as-tu déjà entendue parler de la mémoire visuelle ?
Ces gens ont les yeux si amochés qu’ils ressemblent à des mouches crevées au bord d’un pneu
des ailes de mouches crevées
des milliers d’ailes de mouches compressées en une seule
mais encore assez translucides pour laisser passer quelque chose
quelque chose c’est-à-dire n’importe quoi
comme du cinéma à 240 images par seconde laisse encore passer un œil
un œil gauche
un œil gauche
un œil gauche
un œil gauche
un œil gauche
donc j’ai une sacrée mémoire visuelle
et j’ai appris dans un livre débile ou dans un article débile
que mes yeux étaient comme
un millier d’ailes de mouches
et parmi ce millier il y a
une tache rouge

L. portait aujourd’hui, c’est-à-dire pour notre rendez-vous du 25 juillet 2018 à 14h page recto écrit par ma main c’est-à-dire pas par l’autre secrétaire, une chemise brodée E. Leclerc, ce qui voulait dire qu’elle travaillait pour le supermarché E. Leclerc, un endroit où je pourrais la trouver, si je voulais la trouver
elle portait cette chemise pour que je le sache
pour que je la trouve si je voulais la trouver

j’en suis arrivée à un point où je pourrais pisser sur le clavier et écrire son nom… ce qui donnerait

(je ne pisse pas fort)
écrire son nom et aller me coucher satisfaite et cuver mes litres de vin
je pourrais juste faire de cet endroit le journal intime le plus pourri du monde
et je vais sûrement faire ça

CIément / fragment 45

Chanson de Mabon

Au premier jour de l’automne, les corbeaux déploient
leurs pattes racornies et enchevêtrées
en un bruit de branches qui craquent,
et lentement se lèvent
plus haut que les grues,
sur une ombre plus fine que celle du blé.
Dans les champs ils se confondent aux rayons
du soleil qui meurt.
Ils ramènent le feu vers les souterrains.

CIément / fragment 44

J’ai reçu une lettre postale de Clément ; c’est en réalité une lettre que j’ai moi-même envoyé à une adresse imaginaire il y a une douzaine de jours ; j’ai fait en sorte qu’aucun facteur, même zélé s’il en est, ne puisse la trouver. Voici l’adresse : Juliette n’avait pas peur, 15, rue des trois corbeaux, 12150 Sel-sous-Mezyeux. Elle est en partie recouverte par l’encre du tampon « n’habite plus à l’adresse indiquée, retour à l’envoyeur ».
Lorsque je l’ouvre, je découvre deux feuillets remplis à ras bords de mots illisibles, que je sais écrits de la main gauche par une droitière, et dont je suis incapable de relire quoi que ce soit. Seule la signature m’est familière : Clément.

CIément / fragment 43

Mon visage est si grand
que les larmes n’en tombent jamais
Si grand que parfois
alors qu’il pleut sur l’œil
il resplendit sur le front
Et si grand que la nuit et le jour
s’ignorent comme sur Terre
lorsqu’ils traversent les faces et les arêtes
du miroir écaillé

C’est de là que viennent mes rides
de trois femmes qu’on arrache à elles-mêmes
(la première femme est une fillette
avec des bleus sur les jambes,
la deuxième femme est une jeune femme
avec des bleus sur les bras,
la troisième femme est un homme
sans bleus, sans jambes, sans bras)

CIément / fragment 42

365 jours de Sel, extraits

15 –
Sel,
J’ai rêvé de toi cette nuit. Il n’y avait personne d’autre que nous. Il n’y avait pas de lieu et j’ignore si nous étions jeunes, si nous étions vieux ou si nous étions exactement exacts à maintenant. Ce n’était pas que j’avais tout oublié au réveil, car je n’avais rien oublié ; dans ma mémoire tout était clair : j’avais passé un siècle avec toi, en toi et en moi, un siècle pour une vie et je me sentais riche de l’indicible, de l’invisible et de l’immortel. Dans toute sa modestie, j’avais compris que l’univers tenait entre quatre lèvres.

Âpnée / fragment 75

il y a une étagère, ou pour être quasi-exacte, il y a une quinzaine d’étagères, toutes semblables, en bois clair, composées de quatre plateaux, au fond d’une cave très propre bien que très vieille – quelques trous dans les murs permettent de compter les humeurs du temps
peut-être que quelqu’un y stockait du vin autrefois
mais dans mon rêve, ou pour être quasi-exacte, dans ma vision, ce sont des larmes qui sont stockées sur les étagères
mais des larmes au moins aussi grosses que des bouteilles, et malgré leur forme de larme, elles contiennent toutes avec certitude au moins 75 centilitres
mais sûrement pas 75 centilitres de larmes
si vous mettez 75 centilitres de larmes les unes sur les autres dans les autres entre les autres, ça va sévèrement moisir et sentir très mauvais pour un paquet de personnes
c’est pour cela que je me pose la question
car en vérité, les bouteilles de larmes semblent vides
transparentes et opaques à la fois
un peu comme les bouteilles de vins lorsque le vin est encore très vivant et s’accroche et s’infiltre partout
un peu comme les veines qui renferment, dit-on, le sang – ce qui est faux
les veines sont du charabia ; les veines devaient être une maison, un soleil, un papa et une maman, mais non, ça a tourné en charabia
le vin encore vivant se dandine comme du mercure, après quoi il ressemble à un cadavre d’oiseau au zénith du compostage, c’est-à-dire plus chaud que son corps ne l’a jamais été
et donc il y a sur les étagères toute cette collection de larmes rangées par une personne très maniaque
des larmes vivantes – larves de mercure
ou des larmes mortes – chasses de chiottes cassées
je pense qu’elles sont vides
je voudrais en briser une, pour vérifier, mais j’ai oublié l’emplacement de la cave, j’ai oublié le chemin qui menait à l’emplacement de la cave, tout le chemin, du début à la fin
mais elles sont vides c’est sûr
il faudrait que je retrouve la personne qui range toutes ces larmes sur les étagères
pour lui demander l’adresse, par exemple

CIément / fragment 39

Je parcourais le jardin, arrosoir à la main, le long du chemin de terre battue qui longe les deux chambres de la maison, lorsque quelque chose frappa à la fenêtre de la chambre d’amies. Quelque chose enfermé, quelque chose de l’autre côté. Je sursautai lorsque je crus voir un colibri se jeter sur la fenêtre pour attirer mon attention, se fracassant encore et encore sur les carreaux, frénétiquement, les yeux jamais horizontaux, et je frémis à l’idée que du sang bientôt jaillirait de son bec et se disperserait un peu partout dans la pièce. Mais le petit oiseau n’en était pas un et rien ne jaillissait de son bec. Il s’agissait en réalité d’un énorme papillon aux ailes orange et brun tabac. Je lui promis de venir le libérer dès que possible, une fois mon arrosage terminé. Il continuait de se fracasser contre la fenêtre mais je savais qu’aucun sang ne jaillirait de son bec, et je savais aussi depuis peu que les insectes ne ressentaient pas la douleur, qu’ils n’étaient tout simplement pas dotés du bidule que nous humains possédons et qui fait ressentir la douleur pour tout et n’importe quoi, donc il pouvait attendre. Moi, même parfois en arrosant mes putains de fleurs les plus belles*, il m’arrivait de souffrir.

Quelques heures plus tard, ce furent les papillons de nuit couleur crème venant s’échouer sur les lumières de la terrasse qui me rappelèrent cette promesse.
Je me rendis jusqu’à la chambre d’amies, désormais plongée dans l’obscurité, et avant d’allumer la lumière, je fouillai du regard parmi les ombres afin de savoir si le papillon géant était encore là ; la porte était ouverte et peut-être que depuis le crépuscule, d’autres lueurs l’avaient attiré loin d’ici. Je crois qu’au fond de moi, j’avais peur de lui comme s’il s’agissait encore d’un oiseau (ma peur des oiseaux sera peut-être développée plus tard dans le roman. Je la mettrai peut-être en comparaison avec les rêves dans lesquels je vole, ou disons plutôt, les rêves dans lesquels je monte dans le ciel comme une baudruche gonflée à l’hélium et redescend en planant**).
Lorsque j’allumai la lumière, les ailes du papillon géant se mirent à claquer au plafond et à résonner alors d’une intensité si particulière – d’un contraste ombre et lumière terrifiant, représentant les hélices de quelque chose de véritablement affreux, d’un moteur bidule véritablement affreux – que je bondis aussitôt en arrière en claquant la porte. Je savais que ce n’était pas un oiseau, juste une saleté de papillon géant, je lui souhaitais de crever de soif et de sécher comme une fleur, je n’avais pas besoin de cette chambre, je pouvais bien laisser la porte fermée une semaine s’il le fallait ; qu’il se fracasse le bec et crève.

Parfois je passais devant la fenêtre et alors le papillon géant se mettait à appeler à l’aide ou à m’insulter et à promettre la mort sur moi et toute ma famille.
La lumière étant encore allumée, vu de l’extérieur, tout cela ressemblait à la performance d’un papillon rare d’Amazonie dans une salle hyper hype de Paris qui protestait contre le massacre des papillons rares d’Amazonie.

(*hier les hélices pisse du jasmin, aujourd’hui les trompettes blanches de l’abélia)

(**cf. fragments pas encore écrits sur les rêves bizarres que je fais et sur les rêves bizarres que je crois faire, chapitre 4 je crois).

CIément / fragment 38

365 jours de Sel, calendrier à détacher, extraits

13 –
Sel,
tu passes, tu te lèves seulement ou tu bailles
à peine, et
les jours se détachent
l’un après l’autre.

Tu marches et ton corps chante,
tes doigts résonnent dans le vent
et tes chevilles sifflent,
tes cils tambourinent
et tes hanches violonnent.

Ce matin, je suis en 2041,
et comme une conne, je t’aime encore.
Pour toi, si tout va bien, il est le 13 janvier 2019.

14 –
Sel,
Ce matin, même habillée tu es nue,
tu ressembles à une danseuse étoile tombée des étoiles
plus légère que l’air.

Retire tes jolis pieds*,
tu n’en as pas besoin aujourd’hui,
les oiseaux veulent voler avec toi.

(*J’explique « comment retirer ses pieds efficacement » un peu plus tard dans le roman)

CIément / fragment 37

Il y a trois corbeaux dans les friches du champ ; c’est un champ que je laisse à l’abandon ; pour l’instant
il mesure un hectare et il est exactement de forme carré. Au milieu se trouve une petite cabane à outils, exactement au milieu

Aujourd’hui, lorsque je me suis approchée, les trois corbeaux ont tourné leur tête vers moi ; c’était la fin de l’été, quelque chose d’étrange brillait dans leurs yeux et j’ai fait demi-tour
il ne faisait aucun doute qu’ils m’auraient mise en lambeaux si je m’étais approchée davantage

Cette nuit, j’ai rêvé des trois corbeaux, qui étaient en réalité un cerbère et la cabane à outils un passage protégé vers un lieu souterrain ; pas nécessairement l’enfer ; ni même un endroit sordide ou effrayant ;
dans mon rêve, je ne parvenais pas à atteindre la cabane : le cerbère se réveillait, me prenait en chasse et me rattrapait, mais je m’y étais déjà rendue par le passé, et je me rappelais donc de certains détails :
un escalier de planches en bois ciré
du lambris sur les murs
un éclairage jaune et chaud mais sans aucune source de lumière
aucun plafond ; l’obscurité la plus épaisse des rêves
puis une voix lancinante qui se tressait autour des pieds comme du chien-dent et vous collait au parquet et rendait chacun de vos pas si longs à effectuer qu’il vous semblait parcourir des milliers de kilomètres
et enfin, un battement de cœur très puissant qui se mettait à pulser dans les sols et les murs et serrait tant à la gorge qu’on en imitait peu à peu le souffle

Lorsque je me suis approchée aujourd’hui, les corbeaux ont tourné leur tête vers moi et leurs yeux étaient aussi rouges et orange que la veille

J’ai fait le même rêve les deux nuits suivantes
et les deux jours suivants, lorsque je me suis approchée du champ, les corbeaux ont tourné leur tête vers moi et j’ai su que l’été mourait à grands feux mais n’étaient pas encore mort
cependant je remarquais pour la première fois, ça et là de l’étendue désertique du champ, des remous de vapeur flottant à la surface et désignant l’emplacement de sources de chaleur souterraine
je reculais hors de la zone protégée ; il me fallait revenir la nuit ; le cerbère en personne serait sûrement là.

CIément / fragment 36

J’ai croisé le sosie de la fille de la vidéo Learning to deepthroat, la fille aux yeux noirs démons et rouges insomnies.
J’étais au bord d’une plage dans les Landes, aux pieds des pinèdes et sous l’ombre incertaine d’un pin, lorsqu’elle apparut sur les eaux, d’abord comme une tache noire, ensuite comme une brûlure sur un polaroid, une brûlure en forme de vagin ou en forme d’œil de Sauron, mais sur mes yeux. Cette forme s’explique ainsi : j’étais au bord d’une plage, oui, dans les Landes, oui, mais pas exactement au bord de l’océan, que j’avais quitté quelques heures plus tôt pour un lac beaucoup moins fréquenté, aux eaux douces et chaudes et dans lesquelles il fallait marcher plusieurs centaines de mètres avant de perdre pied. Ainsi, le sosie de la fille de la vidéo se baladait là en marchant, buste vaginamorphe et solarisé, buste dans un maillot une pièce orange saumon ou rouge saumon ou rose saumon, accompagnée de sa copine de vacances, visiblement plus jeune qu’elle, en maillot une pièce elle aussi, petite, informe, mais en partie utile à la suite de l’histoire, à sa mise en contexte et même, à un éventuel dérapage vers une partie à trois (cf Annexes).
Certaines personnes marchaient vraiment très loin comme ça, presque jusqu’au milieu du lac semblait-il, ce qui faisait vaguement penser au film de M. Night Shyamalan avec tous ces gens qui se comportent de manière étrange et se suicident de manière étrange.
De là où je me trouvais, je pouvais voir absolument tout le contour du lac ; seule une petite crique située plus à gauche de ma position échappait à ma vue.
Le lac s’étendait sur un ou deux kilomètres de large pour trois ou quatre de long* et était bordé de pins et de sables et d’épines de pins qui tombaient perpétuellement dans le sable comme des étoiles filantes ou des restes vacillants de Mary Poppins frappée par l’éclair.
La fille de la vidéo et sa copine ont marché jusque vers une autre petite plage près de celle que je m’étais accaparée, et tour à tour, devant des roseaux ou ce qui semblait être des roseaux, elles ont pris la pose tour à tour, l’une prenant les photos de l’autre.
Lorsque la fille de la vidéo a détaché ses cheveux châtains, ils sont tombés au ras de ses épaules et ont encerclé son visage, en un instant y ont dessiné de nouvelles ombres et c’est là que je suis tombée bruyamment amoureuse, aussi prévisible que la lumière de l’éclair l’avait présagé. Je fumais d’un air entendu depuis un moment et je venais de m’étouffer. J’avais bu la lumière de travers et la toux ne voulait cesser. Les deux filles se retournèrent vers moi. De l’autre plage, une dizaine de mètres plus loin, des silhouettes se dressèrent également pour tenter de m’apercevoir. Il fallut de nombreuses minutes pour colmater en moi une si béante fissure, bien qu’en réalité, c’est-à-dire selon la formule Temps = Vitesse de l’Ennui** multipliée par (Âge diminué de Niveau d’études), la scène ne dura pas plus d’une dizaine de secondes.
J’ai souri dans la direction de la fille de la vidéo, un sourire qui voulait dire pardon et bonjour pour le bruit, ou quelque chose comme ça. La fille de la vidéo m’a souri exactement comme je savais qu’était fait son sourire. Cela signifiait : nous sommes faits du même sourire (couteau).
Elle est repartie en marchant dans l’eau, avec sa copine qui marchait dans l’eau elle aussi, jusqu’à une autre plage à peine plus loin de la mienne.

(*Le lac se dénomme en réalité étang et mesure 10km de long pour une superficie de 35,4km². Sa profondeur moyenne est de 7m.)

(**Toujours exprimée en Salaire divisé par Heures de travail quotidienne et redivisée par la Variable de Compréhension jusqu’à atteindre un chiffre entre 0 et 1)

CIément / fragment 34

La vidéo s’intitule It all started with a coffee et montre en POV* une jeune femme aux cheveux châtains, longs mais attachés, en jogging noir et brassières bleues. Elle porte un maquillage emo, rose à lèvres très léger, grands yeux noirs-j’ai-pleuré. Elle s’avance vers la caméra et frotte sa poitrine sur l’entrejambe du jeune homme encore habillé. Elle le déshabille, extirpe son sexe du caleçon et le masturbe contre ses seins. Elle le suce neuf minutes. Elle se positionne en levrette et ils baisent pendant six minutes. Juste avant la fin, une autre vidéo s’enclenche, montrant une scène d’éjaculation, mais il ne s’agit pas du même couple, cela semble n’avoir aucune importance. La femme porte des cache-tétons en forme de cœur et équipé d’un pompon rose. Une publicité m’invite à visiter le site ***.com.

(*Point of view : caméra à la 1ère personne)

CIément / fragment 33

La vidéo s’intitule attractive breasty amateur chick takes dick et diffuse par caméra fixe l’image d’une jeune femme – brune, cheveux longs jusqu’aux seins – accoudée à un canapé en toile, la tête dans les coussins et les fesses et la sexe grandes ouvertes. Un jeune homme arrive derrière elle et, après lui avoir donné quelques fessées, enfonce son sexe dans la sienne et la baise en levrette sans aucune interruption pendant cinq minutes. On n’entend rien d’autre que le splash-splash des peaux et quelques gémissements nerveux de la jeune femme. Ensuite, d’un simple demi-tour, elle se retourne. L’homme semble ne même pas avoir bougé. Les seins de la jeune femme, ainsi allongée, sont emportés par le mouvement, et l’inertie leur fait dessiner des 8, ou des signes de l’infini, c’est selon. Le dernier plan se concentre sur l’éjaculation du jeune homme dans la sexe de la jeune femme, puis, par un très gros plan de la sexe de la jeune femme, qui malgré tous ses efforts, n’arrive pas expulser le sperme, tel qu’il était prévu.

CIément / fragment 32

La vidéo s’intitule Tindr Hookup With Petite 19 Year Old et diffuse par smartphone l’image d’une jeune femme allongée sur un lit, les cuisses en l’air, jouant de ses doigts sur sa sexe. Elle est brune, cheveux attachés, porte un débardeur saumon et du vernis bleu aux ongles. Son éventuel compagnon la filme, laissant parfois apparaître son sexe au bord de l’écran. Assez vite, la jeune femme s’en saisit et le suce pendant que celui-ci lui caresse tour à tour la sexe et les seins. Ensuite il l’invite à se retourner, l’allonge sur le ventre et doucement s’introduit entre ses cuisses serrées. Une minute plus tard, il la retourne de nouveau et après s’être fait sucer quelques secondes, la positionne au-dessus de lui en position cowgirl. Puis il la retourne encore, l’allonge sur le dos et la baise en missionnaire, une main serrée autour du cou. Enfin, il extraie son sexe pour jouir sur le visage de la femme.