CIément / fragment 36

J’ai croisé le sosie de la fille de la vidéo Learning to deepthroat, la fille aux yeux noirs démons et rouges insomnies.
J’étais au bord d’une plage dans les Landes, aux pieds des pinèdes et sous l’ombre incertaine d’un pin, lorsqu’elle apparut sur les eaux, d’abord comme une tache noire, ensuite comme une brûlure sur un polaroid, une brûlure en forme de vagin ou en forme d’œil de Sauron, mais sur mes yeux. Cette forme s’explique ainsi : j’étais au bord d’une plage, oui, dans les Landes, oui, mais pas exactement au bord de l’océan, que j’avais quitté quelques heures plus tôt pour un lac beaucoup moins fréquenté, aux eaux douces et chaudes et dans lesquelles il fallait marcher plusieurs centaines de mètres avant de perdre pied. Ainsi, le sosie de la fille de la vidéo se baladait là en marchant, buste vaginamorphe et solarisé, buste dans un maillot une pièce orange saumon ou rouge saumon ou rose saumon, accompagnée de sa copine de vacances, visiblement plus jeune qu’elle, en maillot une pièce elle aussi, petite, informe, mais en partie utile à la suite de l’histoire, à sa mise en contexte et même, à un éventuel dérapage vers une partie à trois (cf Annexes).
Certaines personnes marchaient vraiment très loin comme ça, presque jusqu’au milieu du lac semblait-il, ce qui faisait vaguement penser au film de M. Night Shyamalan avec tous ces gens qui se comportent de manière étrange et se suicident de manière étrange.
De là où je me trouvais, je pouvais voir absolument tout le contour du lac ; seule une petite crique située plus à gauche de ma position échappait à ma vue.
Le lac s’étendait sur un ou deux kilomètres de large pour trois ou quatre de long* et était bordé de pins et de sables et d’épines de pins qui tombaient perpétuellement dans le sable comme des étoiles filantes ou des restes vacillants de Mary Poppins frappée par l’éclair.
La fille de la vidéo et sa copine ont marché jusque vers une autre petite plage près de celle que je m’étais accaparée, et tour à tour, devant des roseaux ou ce qui semblait être des roseaux, elles ont pris la pose tour à tour, l’une prenant les photos de l’autre.
Lorsque la fille de la vidéo a détaché ses cheveux châtains, ils sont tombés au ras de ses épaules et ont encerclé son visage, en un instant y ont dessiné de nouvelles ombres et c’est là que je suis tombée bruyamment amoureuse, aussi prévisible que la lumière de l’éclair l’avait présagé. Je fumais d’un air entendu depuis un moment et je venais de m’étouffer. J’avais bu la lumière de travers et la toux ne voulait cesser. Les deux filles se retournèrent vers moi. De l’autre plage, une dizaine de mètres plus loin, des silhouettes se dressèrent également pour tenter de m’apercevoir. Il fallut de nombreuses minutes pour colmater en moi une si béante fissure, bien qu’en réalité, c’est-à-dire selon la formule Temps = Vitesse de l’Ennui** multipliée par (Âge diminué de Niveau d’études), la scène ne dura pas plus d’une dizaine de secondes.
J’ai souri dans la direction de la fille de la vidéo, un sourire qui voulait dire pardon et bonjour pour le bruit, ou quelque chose comme ça. La fille de la vidéo m’a souri exactement comme je savais qu’était fait son sourire. Cela signifiait : nous sommes faits du même sourire (couteau).
Elle est repartie en marchant dans l’eau, avec sa copine qui marchait dans l’eau elle aussi, jusqu’à une autre plage à peine plus loin de la mienne.

(*Le lac se dénomme en réalité étang et mesure 10km de long pour une superficie de 35,4km². Sa profondeur moyenne est de 7m.)

(**Toujours exprimée en Salaire divisé par Heures de travail quotidienne et redivisée par la Variable de Compréhension jusqu’à atteindre un chiffre entre 0 et 1)

CIément / fragment 34

La vidéo s’intitule It all started with a coffee et montre en POV* une jeune femme aux cheveux châtains, longs mais attachés, en jogging noir et brassières bleues. Elle porte un maquillage emo, rose à lèvres très léger, grands yeux noirs-j’ai-pleuré. Elle s’avance vers la caméra et frotte sa poitrine sur l’entrejambe du jeune homme encore habillé. Elle le déshabille, extirpe son sexe du caleçon et le masturbe contre ses seins. Elle le suce neuf minutes. Elle se positionne en levrette et ils baisent pendant six minutes. Juste avant la fin, une autre vidéo s’enclenche, montrant une scène d’éjaculation, mais il ne s’agit pas du même couple, cela semble n’avoir aucune importance. La femme porte des cache-tétons en forme de cœur et équipé d’un pompon rose. Une publicité m’invite à visiter le site ***.com.

(*Point of view : caméra à la 1ère personne)

CIément / fragment 33

La vidéo s’intitule attractive breasty amateur chick takes dick et diffuse par caméra fixe l’image d’une jeune femme – brune, cheveux longs jusqu’aux seins – accoudée à un canapé en toile, la tête dans les coussins et les fesses et la sexe grandes ouvertes. Un jeune homme arrive derrière elle et, après lui avoir donné quelques fessées, enfonce son sexe dans la sienne et la baise en levrette sans aucune interruption pendant cinq minutes. On n’entend rien d’autre que le splash-splash des peaux et quelques gémissements nerveux de la jeune femme. Ensuite, d’un simple demi-tour, elle se retourne. L’homme semble ne même pas avoir bougé. Les seins de la jeune femme, ainsi allongée, sont emportés par le mouvement, et l’inertie leur fait dessiner des 8, ou des signes de l’infini, c’est selon. Le dernier plan se concentre sur l’éjaculation du jeune homme dans la sexe de la jeune femme, puis, par un très gros plan de la sexe de la jeune femme, qui malgré tous ses efforts, n’arrive pas expulser le sperme, tel qu’il était prévu.

CIément / fragment 32

La vidéo s’intitule Tindr Hookup With Petite 19 Year Old et diffuse par smartphone l’image d’une jeune femme allongée sur un lit, les cuisses en l’air, jouant de ses doigts sur sa sexe. Elle est brune, cheveux attachés, porte un débardeur saumon et du vernis bleu aux ongles. Son éventuel compagnon la filme, laissant parfois apparaître son sexe au bord de l’écran. Assez vite, la jeune femme s’en saisit et le suce pendant que celui-ci lui caresse tour à tour la sexe et les seins. Ensuite il l’invite à se retourner, l’allonge sur le ventre et doucement s’introduit entre ses cuisses serrées. Une minute plus tard, il la retourne de nouveau et après s’être fait sucer quelques secondes, la positionne au-dessus de lui en position cowgirl. Puis il la retourne encore, l’allonge sur le dos et la baise en missionnaire, une main serrée autour du cou. Enfin, il extraie son sexe pour jouir sur le visage de la femme.

CIément / fragment 31

La vidéo s’intitule Amazing Shared Teen Girlfriends Compilation et montre l’image d’une jeune femme allongée sur une table basse au milieu des téléphones, chargeurs et verres d’alcool à moitié vides. Elle baise avec un jeune homme qui lui serre le cou d’une main et lui tripote le sein gauche de l’autre. Peu de temps après, le jeune homme s’extraie du vagin dans un bruit de succion et son ami derrière le téléphone le raille : « Is that all you got ? ». S’en suit une longue scène, ralentie au montage, dans laquelle la jeune femme – cheveux châtains, longs jusqu’au nombril, noir aux yeux, rose aux lèvres – chevauche le jeune homme dans une atmosphère ouatée, teintée de souffles épais et de flap-flap ressemblant à des battements de cœur. Dans la dernière scène, le jeune homme a changé, c’est-à-dire que c’est une autre personne, la jeune femme aussi, une autre personne – on ne voit pas son visage mais ses cheveux sont plus courts, ondulés, et teintés de mèches blondes.

Rouge / Chapitre 8

La dernière fois qu’ils s’étaient tous retrouvés, ici ou ailleurs, c’était en hiver. Tout était mieux alors, car tous étaient un peu plus jeunes. Et puis l’hiver est tendre dans le coin, attentionné et amoureux. La neige blanche, quand on la laisse tranquille, elle rend les malheurs si jolis. Le duvet d’un nuage sur une tombe, comme un long aigu de violon dans l’air, une brume légère et apaisante. Et la neige qui caresse le visage pour le consoler. Rien n’est plus beau qu’un cimetière enneigé de la tête aux pieds.
Y avait pas de fleurs dans le carré familial aujourd’hui. Cette absence contre nature, c’était pour toutes ces minutes que les Résidents avaient perdues, pour tout leur emploi du temps bouleversé. En apparence seulement, car pingres comme ils étaient, c’était juste une bonne raison pour pas laisser le fleuriste et le croque-mort s’enrichir. Leur petite vengeance hypocrite. Pour ce cri, qui avait rampé tout le long de leur sept heures du matin, ce cri, qui s’était ensuite mué en pâté pour vers puis en cortège funéraire. Mais les cris ne mouraient pas et nul ne savait où s’était enfui celui-ci.
Ils avaient tous annulé leur rendez-vous avec le quotidien et ça leur plaisait pas ce foutu remue-ménage. Ils sentaient bien que quelque chose venait de péter, qu’ils continuaient de vieillir, et plus durement encore. Ç’aurait pu être de l’engrais de chairs mortes… pourtant ça semblait pas leur servir à faire pousser quoi que ce soit.
Ils s’étaient quand même tous cotisés pour payer à leur ancienne voisine le polissage et le cirage du cercueil, car ce n’était pas pris en charge par l’État. Mais c’était que des singeries égoïstes cette sorte d’accord commun : aucun n’aimait trop les échardes et ils désiraient juste être traités de la même façon lorsque viendrait leur tour.
Pour le reste, ils s’étaient contentés de s’habiller à la mode vingt-et-unième, y allant chacun de son noir personnel. Ils observaient un peu leur enterrement ; ils étaient si vieux que ç’aurait pu être maintenant. C’était la sagesse qui les faisait pas pleurer. Le voile noir sur Mademoiselle K. et Pervenche, il devait servir à autre chose. Seuls dans le gravier leurs souliers portaient le deuil.
De son côté, Monsieur le Curé avait préparé un discours, un machin sûrement sérieux, car il avait longtemps fait patienter ses congénères avant de le commencer. Ça commençait ainsi : « Comme la vérité de Dieu, qui est notre loi immuable… », et sans doute à partir de « Dieu », quasi personne n’y prêta plus attention. Les curés, et ils semblaient tous d’accord là-dessus, ça disait toujours la même chose… et personne autour de la tombe ne croyait en Dieu… ni même la pauvre Madame I. en dessous, mais il fallait bien pour une dernière fois qu’elle s’accommode aux coutumes.
Leur église à eux, c’était la Résidence. Ça leur suffisait à croire à tout et à n’importe quoi.
Absolution entendait vaguement le Curé, des trucs à propos de la joie d’être mort, et il divaguait un peu sur les mots, il lorgnait, en contrebas, la fosse proprement taillée. De la place, y en avait bien pour quatre ou cinq personnes là-dedans, pensait-il. Il avait déjà eu l’occasion de le vérifier. L’expérience forge les hommes. Mais l’idée, l’éternelle, lui paraissait insensée. S’il sautait, y aurait bien quelqu’un pour venir le repêcher. Et puis il n’avait pas très bien mangé la veille. Non, vraiment, la seule loi acceptable en ce monde, c’était bien le dernier repas d’un condamné. Aux côtés d’Absolution, le docteur musclait ses yeux, tout globuleux et gorgés des pensées de la veille. Il se demandait si on droguait les morts pour ne pas qu’ils souffrent de trop, qu’importe où ils allaient, le voyage était forcément long et éprouvant. Ça lui aurait presque donné envie d’être à la place de Madame I., toutes ces drogues qui devaient circuler sous sa peau morte. Une petite transfusion de sang, à la limite, ça pouvait lui faire passer l’envie de se biturer en rentrant. Madame I. aurait sans doute été d’accord, elle avait offert ses organes à la science (qui n’en avait rien fait de toute façon; hop, doggy bag) ; alors un peu de sang, en le faisant réchauffer, peut-être, oui, c’était pas une si mauvaise idée. Ça aurait été comme la fois où il avait bouffé ces couilles de cycliste mort, il était resté perché sur une grille de sudoku pendant des heures.
Ensuite, les croque-morts ont dû descendre le corps. Sans doute… car après un moment de silence, les Résidents ont levé la tête, et ils n’ont plus rien vu.

CIément / fragment 28

Je dis à Sel,
Par ce sentier, j’ai vu fuir la fumée bleue,
Fumer d’abord sous le saule et fuir,
à l’endroit où tu avais désigné l’heure,
de l’été,
de la rencontre, par ce geste :
« doigt ».
Je désigne l’emplacement et Sel frappe sur ma main avec un bâton et je crois que c’est ma grand-mère qui me dit de ne pas montrer les gens du doigt.
Sel dit,
j’ignore ce que signifie la fumée bleue.
Je lui explique,
cette fois-ci Sel me frappe sur le crâne.

CIément / fragment 27

365 jours de Sel, calendrier à détacher, extraits

9 –
Sel,
Sans rire, il n’y a aucune caméra planquée dans ta chambre.
Si tout va bien, nous sommes le 9 janvier. La neige, s’il y en avait, a fondu. Dans tous les cas, ouvre la paume de ta main, celle qui a recueilli hier le présent de l’oiseau, désormais quelque chose s’y blottit. C’est un œuf. Observe-le un instant, il ne va pas tarder à éclore. Un oiseau en sortira, il poussera un cri en ta direction, jusqu’au plus profond de tes yeux. En voici le résumé : tu es belle*
(*autre variante : le monde est beau).

10 –
Sel,
Aujourd’hui, une jeune femme que tu n’as jamais rencontrée te croisera dans la rue, te saluera et te demandera une cigarette. Il s’agit en réalité d’une muse. Offre-lui une cigarette, elle te l’échangera contre un bout de papier en forme de cigarette. Tu le déplieras et découvriras à l’intérieur un long poème écrit dans une langue étrangère et encore inconnue aux êtres humains du 21ème siècle. Cela commence ainsi : « deaze fuughi kivinra… », et qui pourrait se traduire par : « Ainsi, entre eux, si loin et si proches, le soleil ne se couchait jamais, et toujours l’un rêvait de l’autre et l’autre de l’un, et ceci plusieurs siècles durant, si bien qu’avant de faire perdre la tête au Ciel tout entier, du Soleil aux Constellations, nous décidâmes de leur offrir un ciel juste à eux, un soleil juste à eux et une constellation juste à eux, sur une planète très petite, assez petite pour que jamais l’un ne perde l’autre de vue, et où le jour et la nuit pourraient tourner de la façon dont ils l’entendraient… »

11 –
Sel,
S’il pleut ce matin, c’est à cause de moi. J’ai rêve de toi et mon sexe était recouvert de rosée, débordant de rosée. Le soleil s’est levé et j’ai entrevu le rayon qui se dépose chez toi chaque matin. Je me suis rappelé tes yeux. Puis le soleil m’a rappelé.

CIément / fragment 25

Je ne vois rien car la haie de sapins Leyland monte à 2,50m et fait écran vert tout autour de la maison. L’écran vert est une technique utilisée dans le cinéma moderne pour faire apparaître des êtres humains ou des choses à un endroit où ils ne se trouvent pas réellement.
Je n’entends rien non plus. Concrètement, tous les sons que j’entends à l’heure actuelle proviennent d’êtres humains ou de choses ou d’animaux dont je connais l’identité et que j’ai déjà vus plusieurs dizaines de fois chacun. Je sais que tel son correspond au fleuve-autoroute, tel autre aux corbeaux dans le champ, ou encore tel autre au moteur du puits du voisin qui s’enclenche. Je peux, si je veux, imiter un son, n’importe lequel, ça ne sera pas toujours très crédible, parfois ça n’y ressemblera pas du tout, mais je l’aurai imité de la meilleure des façons, et je peux aussi, à contrario, identifier n’importe quel son à un kilomètre à la ronde : le fleuve-autoroute, les voitures, les motos, les camions, les klaxons, les oiseaux, les moteurs de puits, les couverts et les assiettes, les aboiements de chiens, les moteurs de tondeuse, les feuilles et le vent. C’est à peu près tout, mais si l’on y réfléchit bien, cela fait quand même beaucoup pour pas grand chose. Bref, ce que je voulais dire, c’est qu’il y a beaucoup de sons et d’images qui se déploient sur l’écran vert de mes sapins Leyland, mais évidemment, ce n’est qu’une imposture. J’ai moi-même taillé cette haie. Dans le meilleur des cas, je n’y ai rien trouvé d’autres que des ronces ou du liseron.

CIément / fragment 24

Le sel la nuit, 1er chant

(chaque ombre qui s’avance sur le sol
j’espère que c’est toi
chaque éclat de lumière, lorsqu’une porte s’ouvre
chaque branche que le vent fait frapper aux fenêtres
j’espère que c’est toi
chaque cheveu blond perdu sur mon épaule
chaque nuage de fumée blonde
et chaque paroles de l’oiseau
j’espère que c’est toi

puis enfin
chaque rêve oublié
chaque forme dans les taches de café
dans les nuages
et si je dessine les contours de ma main au crayon
chaque contour de ma main

CIément / fragment 22

En sortant du travail, je passe chez Lidl et j’achète des beignets aux fraises à 29cts, environ 4 ou 5. J’en mange un dans la voiture, les autres chez moi, faisant le tour du jardin pour voir ce qui a poussé pendant mon absence (les choses, presque toutes les choses, ne poussent que pendant l’absence). Ensuite, j’effrite un joli monticule d’herbe et de hash que je vapote mélangés durant trente minutes environ. Je m’enfonce dans le canapé et aussitôt me relève pour me servir un verre de vin, rouge ou rosé, ou un verre de pastis (1 volume de pastis pour 5 volumes d’eau du robinet, 3 gros glaçons ou 4 petits dans un verre de 50 cl), ou une bière rose Rince Cochon, ou une bière Leffe rouge, ou Leffe classique, ou une Lindeman framboise, ou Pêcheresse, ou cassis, ou pomme, ou Kriek, ou Faro, ou une Despe Mojito, ou une Edelweiss citron fleur de sureau, ou une 8.6 Absinthe, ou un rhum banane, rhum litchi, rhum lait-framboise, rhum raisin, rhum orange-vanille, n’importe quoi, en vrai je m’en fiche. Après ça, j’ouvre le frigo toutes les dix minutes et j’y attrape et mange tout ce qui n’ a pas besoin d’être cuit. Parfois, je retourne au supermarché juste avant qu’il ne ferme, j’achète des pâtisseries et je refais le stock de vin et de bière. Puis je rentre, je fume, je bois, je mange. Tu me manques tellement.
Plus le temps passe sans toi, plus je deviens affreuse… à ton cœur, je ne suis pas absente.
Je pousse à l’intérieur.
Tu me retrouveras bientôt toute fripée.
La peau au fond du noyau.

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CIément / fragment 21

Liste des personnes vues aujourd’hui

Une femme brune d’une cinquantaine d’années, le visage rappelant celui d’une grenouille.
Ma mère.
Mon beau-père.
Une jeune fille d’une quinzaine d’années, à la charpente paysanne et au teint paysan, comme toutes les filles d’une quinzaine d’années ici à trente kilomètres à la ronde.
Son frère, environ du même âge, mince, effacé.
Leur mère, sans intérêt.
Un homme à moustache et à la coupe de cheveux militaire.
Une jeune mère charmante et ses enfants, une fillette d’une huitaine d’années et un bébé en poussette.
Une vieille dame aux cheveux blancs bouclés.
Un couple de vieilles personnes : la femme, cheveux blancs et courts, se plaint d’une odeur de cigarettes. L’homme explique que c’est pas compliqué d’arrêter de fumer, que lui fumait quatre ou cinq paquets quotidiennement et s’est arrêté net du jour au lendemain sans problème. Plus tard je fais le calcul et j’arrive au résultat d’une cigarette fumée toutes les quinze minutes environ.
Une petite dame corpulente aux yeux globuleux.
Une vieille dame avec un nom de famille très mignon.
Une vieille dame que j’ai déjà vue plusieurs fois et que j’étais très heureuse de voir apparaître sur le carnet de rendez-vous aujourd’hui.
Une femme d’une cinquantaine d’années, brune, coupe au carré, lunettes.
Un homme d’une soixantaine d’années, en bonne forme physique, la peau argile.
Un homme d’une soixantaine d’années, en débardeur gris, la peau argile.
Un vieil homme à moitié sourd et au regard très et trop insistant, comme beaucoup de vieilles personnes dont le regard semble perpétuellement s’ennuyer.
Un vieil homme dont le physique me fait penser à Don Quichotte, ou plus exactement me fait penser à Jean Rochefort dans les rares images que l’on connaît de lui dans le film (temporairement) avorté de Terry Gilliam, L’homme qui tua Don Quichotte (il me semble utile de préciser que je n’ai ni lu ni vu l’un ou l’autre). Le vieil homme est accompagné de son fils, qui lui ne ressemble pas du tout à Don Quichotte.
Une femme d’une cinquantaine d’années, toute ronde, brune.
Un vieil homme de quatre-vingt dix ans qui se vante d’en paraître dix de moins, ce qui me semble envisageable, mais je n’ose pas lui dire que cela ne fait aucune différence et que la vantardise est un vilain défaut.
Une vieille dame aux cheveux blancs très fins, quasi invisibles (ce qu’ils sont en réalité, pris et observés individuellement).
Un père et son fils mentalement retardé et doté d’un mono-sourcil.
Une femme d’une cinquantaine d’années, brune en robe rouge, couguar.
Une petite famille, mère, père et fille (lesbienne selon moi, environ seize ans).
Une mère en costume traditionnel africain et ses trois enfants, un fils et une fille d’une septaine d’années ainsi qu’un bébé en poussette.
Un homme d’une cinquantaine d’années, mince, de type coureur de semi-marathon, semi-chauve (forme abbatiale).
Un jeune d’une vingtaine d’années, le menton très autoritaire et un profil aquilin, le tout genre joueur de rugby.
Un couple d’une soixantaine d’années, l’homme rougeaud et transpirant, la femme aux cheveux rouges décolorés.
Les pieds des gens dans le supermarché.
La caissière du supermarché, prénommée Camille, selon son badge, aux yeux globuleux, à la peau extrêmement pâle et un sourire toujours collé au visage, un sourire qui semble sincère.

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CIément / fragment 20

365 jours de Sel, calendrier à détacher, extraits

2 –
Sel,
Chaque fois que tu chantes, le vent se lève et butine ta voix telle une abeille.

4 –
Sel,
Tu n’es pas une princesse ou une reine, tu es le royaume.

5 –
Sel,
Mais si par hasard, je suis une princesse, alors tu es une renarde.

6 –
Sel,
Plus je suis proche de toi, plus vite poussent mes ongles et mes cheveux.

7 –
Sel,
J’aimerais être là ce matin pour te dire à quel point tu es belle. C’est incroyable, et le soleil se plie sur toi, alors qu’il connaît déjà tous les oiseaux et toutes les essences d’arbres et de plantes, alors qu’il te connaît toi aussi, mais aujourd’hui, il faut te le dire ; nous te le disons : tu es belle.

8 –
Sel,
Neige-t-il ce matin ? Fort possible, alors sache qu’il est inutile de te couvrir aujourd’hui : la neige (factice) est là pour tout cacher, afin que du ciel l’oiseau que j’ai missionné te retrouve plus facilement. Quelque chose brillera dans son bec. Lorsqu’il s’approchera de toi, ouvre la paume de ta main.

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CIément / fragment 19

Clément n’est pas mon éditeur. Il n’est nullement responsable de tout ceci et je tiens à le préciser. Je tiens également à préciser que ce n’est pas lui qui m’a demandée de le préciser, et ceci pour une raison évidente : il ne me connaît pas encore.
J’ai retrouvé sa trace il y a quelques semaines sur un forum dont je ne me souviens même plus le thème, peut-être celui sur les insectes rares ou celui sur le survivalisme ou celui sur les plantes médicinales.
Le truc avec Clément, c’est qu’il vit quelque part où personne ne peut le trouver.
L’autre truc avec Clément, c’est qu’en fait c’est lui qui vous trouve et fait de vous une statue, ou, au mieux, plusieurs statues.
Du coup, le truc arrangeant avec Clément, c’est qu’à part moi et quelques autres masos, personne ne cherche Clément.
Je voudrais qu’il fasse de moi un millier de statues, des millions s’il en a le temps.
D’une certaine façon, et même si ce n’est pas encore le cas, on pourrait dire que je suis l’éditrice de Clément.
Il devrait recevoir dans les prochains jours la lettre dans laquelle je lui explique ma démarche. J’espère qu’il me comprendra et, qui sait, même me répondra. J’y ai joint de nombreuses photos de mon anatomie.

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