Âpnée / fragment 90

me rappeler de ce jour où nous étions
toutes deux nouvelles et naïves
avant le premier philtre et le premier sort
m’en rappeler pour la première fois
sans rien savoir de nous
et sans encore de tache sur l’évidence
– oh combien je la tordrai
l’évidence
chaque soir qui viendra alors sans toi –
m’en rappeler sans plier en quatre et brûler ce morceau de papier
sans invoquer les démons
sans amour, t’aimer
m’en rappeler sans apprêt
sans mémoire et sans certitude
et n’en écrire jamais un seul mot

CIément / fragment 56

C’est la nostalgie du non-passé qui arrache à mes yeux leurs larmes
(les larmes sont le sang des yeux, c’est-à-dire leur souffle ; ainsi les êtres qui un jour cessent de pleurer perdent également toute faculté de vision ; premièrement, leurs yeux ne se tournent plus dans leurs orbites, telle la nuit qui appose aux images phosphorescentes et illisibles du jour un doux vernis de chambre rouge, afin de leur remplir le ventre d’une âme. Deuxièmement, leurs yeux refusent certaines couleurs, par exemple lorsque leurs yeux ont trop embrassé, ils refusent la couleur lèvres et la remplacent par une sorte de flou qui n’est ni du noir ni du blanc. (Cet effet est en parti visionnable dans le film Dans la peau de Franck Miller). Troisièmement, pour arriver à percer les veines des yeux, il faut y aller à coup de burin ; et même encore, c’est souvent l’œil qui finit par lâcher prise avant les larmes. Bref, il n’en reste rien.)
mais ce qui vient de l’intérieur est un poussin dans une coquille d’œuf, et rien n’est alors plus simple que de sortir
C’est la nostalgie du non-passé qui me fait fantasmer des corps qui ne sont pas les miens, qui auraient du l’être ou pu l’être, des milliers de corps de tous âges qui sont autant de vagins fantômes du véritable chemin, des corps que j’ai honte de revêtir et honte de violer et honte de soumettre et honte encore d’abandonner les robes et les chemises à travers les rues et les villes, mais maintenant je sais qui j’étais, à quinze ans je le sais, je le sais à seize ans, à dix-sept ans, à dix-huit et ainsi jusqu’à vingt-quatre. Je me suis vue, je me suis croisée, je me suis aimée : c’était moi. Tout autour de moi c’était moi.
Mais le monde a les yeux brûlés et ne pleure pas et ne respire pas. Je suis de couleur bleu éteint.

CIément / fragment 55

il y a* le cri que j’adresse aux étoiles trop souvent
aux étoiles qui brillent comme aux étoiles mortes
mais de là où je suis
peuvent-elles entendre seulement

(* : Clément a dit un jour que ma prose était reconnaissable à cette expression que j’utilise à tort et à travers. Depuis ce jour, je l’utilise exclusivement chaque fois que je veux qu’il me reconnaisse. J’appelle cela « écrire mon nom à (l’infini moins un) plus un ». J’utilise cette même technique lorsque j’écris le mot « libellule », le mot « miette », le mot « loup », le mot « quasi-bilatéralité-et-parcimonie » ou le mot « Juliette »)

CIément / fragment 54

Lorsque je rentre du travail, je constate aussitôt que les quatre portes du couloir sont encore closes ; seules sont visibles quelques entrailles de lumières dégorgeant de ma chambre – des dentelles et de la chair vivement blanche.
Je marche jusqu’aux toilettes et enjambe les entrailles de la nuit que le jour commence à moisir. (Il y a parfois dans la lumière perdue au fond d’une pièce des amas de poussière qui flottent sans tomber, pendant des jours et des jours, et je crois que c’est exactement ceci, les entrailles de la nuit saoule ou morte de moi/nous.)
Le couloir est interminable, trois portes à gauche, deux portes à droite, tout au fond les toilettes, et voilà, je veux dire voilà c’est fini, tout le reste est composé du même vide
sans les portes pour m’indiquer le sens, je tomberai, je me perdrai entre les murs ou je marcherai tête en bas sans m’en rendre compte
je ferai l’insecte fuyant la nuit et je me cognerai à tous les ersatz du jour, c’est-à-dire tous les murs vides
et enfin je ferai la feuille à l’automne fatiguée
après le sol le ciel et vice-versa, si je n’avais pour me diriger quatre portes fermées, une porte de toilettes entrebâillée et le cadavre de ma nuit à enjamber.
Je fais pipi mes quatre heures de boulot.
« putain de transpiration de stress de merde !!! »
« marre de devoir négocier avec les gens dans ce putain de bordel de merde de métier de balais à chiotte »
« cassent les couilles tous ces putes et cons qui ne viennent pas se présenter et s’assoient comme s’il s’agissait d’un putain de moulin. Je vous propose de bien et très profondément aller vous faire enculer avec du gravier et du verre pilé, ça vous débloquera toute la merde qui y croupit depuis votre naissance <3 <3 <3 »
Les jours passent vite. Les salaires tombent et j’ai envie de dire à mon employeur : vous n’êtes pas obligé de me donner le chèque au jour près, je ne suis pas pressée, ce n’est pas grave si la compta a fait une erreur, je peux attendre dix jours de plus que prévu, de toute façon tout cet argent ne me sert qu’à acheter des beignets aux fraises et des bières à longue fermentation que je mange et bois dès que je sors du travail, peut-être que je pourrais ne pas venir travailler demain et alors ne pas manger de beignets au fraise et de bières à longue fermentation et en échange vous n’auriez pas à me payer et ainsi je crois que nous pourrions nous considérer comme quittes, n’est-ce-pas ?
(Je fais pipi très longtemps car j’ai un problème à mon sexe que j’aborderais peut-être plus tard – mais rien n’est moins sûr ; même les morts, genre p/Pierre ne connaissent pas ce secret.)

Et puis il y a cette fille qui sonne à la porte d’entrée
(j’ai probablement dû laisser le portillon ouvert en rentrant, alors elle a traversé le jardinet ; il y avait ceci* à sa gauche et cela* à sa droite mais elle n’a rien vu, elle a simplement sonné à la sonnette puis elle a continué à se rouler une cigarette, un filtre serré au coin des lèvres, genre ça y est je suis sa petite copine ou sa dealeuse ou son plan cul du foutu lundi soir.)
: c’était cette fille que j’ai rencontré au boulot quelques jours plus tôt accompagnée de sa mère
: Margot
une alpha aux longs cheveux noirs – que j’ai d’abord confondue avec Anaïs
la voix un peu éraillée ou peut-être trop puissante, trop assurée pour quelqu’un de son âge –j’en ai plus du double et j’aimerais faire autant de bruits, autant de sons différents lorsque je parle… alors les gens diraient de moi pour se rassurer de la faiblesse de leur voix que je ne suis qu’une fumeuse invétérée.
Et aussi les mêmes yeux noirs-sans-peur
tatoués noir-de-cent-ans pour faire peur
Elle marche sur le perron jusqu’à la baie vitrée du salon puis plaque ses mains et son visage contre la fenêtre pour tenter de voir à l’intérieur : elle me voit à l’intérieur.
« Coucou, dit-elle en secouant la main. Est-ce que Julien est là ? Tu peux m’ouvrir ? »
Je ne sais même pas où est Julien, et s’il est encore là j’ignore dans quelle pièce. Lorsque je m’apprête à lui répondre qu’il est parti ou dort encore et ne veut pas être dérangé, Julien apparaît soudainement derrière moi, uniquement vêtu d’un caleçon représentant des petits koalas qui proposent « un petit koalin ». Il me sourit et cela signifie : « coucou Juliette, je te fais pas la bise car je pue de la gueule ». Il ouvre pour moi la porte d’entrée. Il embrasse la fille alpha sur la bouche et je détourne le regard avant de trouver un adjectif à ajouter à cette scène. Après quoi ils disparaissent dans le couloir et ses quatre portes closes ; j’ignore laquelle ; j’entends seulement le claquement, le cliquetis du verrou et un objet, une chaussure probablement, que l’on jette contre un mur en contreplaqué.
J’aurai aimé dire à Julien que cette fille a tout juste seize ans mais je pense qu’il le sait déjà et s’en fiche.

Je pars au boulot. Je fume de la vapeur arôme smoothie fraise pomme banane et je trouve ça très bon.
Lorsque je rentre, les quatre portes sont toujours closes et la maison semble déserte.
Des rires et des cris m’interpellent parfois mais j’ignore d’où ils proviennent.

(* : voir Appendices « Botanique » (actuellement indisponibles))

CIément / fragment 53

365 jours de Sel, extraits

17 –
Sel,
Je crois que tout t’intéresse et je crois que tu es capable de tout faire. Je crois que la peur ne t’effraie pas ; je crois qu’elle surgit en toi lorsqu’il est trop tard.
Selon moi, tu es un très mauvais oiseau, mais en tant qu’humaine, tu es parfaite.

18 –
Sel,
Il existe dans toutes les langues une infinité de mots secondaires. Plus précisément, il en existe une infinité moins un, et cette infinité moins un de mots secondaires est la longue très longue description du « un » restant – toi – au total égal à tout.

Âpnée / fragment 89

#1-04

Toutes les faces
de la pierre extraite de la bouche
étaient sculptées
ce qui semblait plaire au chacal

Je vomissais le fleuve immobile
et les premières couleurs du lotus
éclataient

Le serpent fouillait en moi
allait puis venait
et chaque fois qu’il sortait
je sortais un peu plus moi aussi

Le chacal examinait les pierres
et semblait satisfait

Il effaça sur mon front
le cercle d’allégeance

Le serpent était mort
et jusqu’à la fin du lotus
j’étais libre

Âpnée / fragment 88

Je voudrais dire pardon pour toutes les fois où j’ai besoin de m’asseoir et de te regarder pendant des heures sans avoir rien à te dire
car à ce moment je suis vide
je me vide très vite
en une nuit parfois
pour des mois

Parfois je m’éveille
c’est-à-dire que je ne dors pas et que je me souviens de ce qui est bon pour moi
par exemple la douceur des fleurs
par exemple la douceur de ton regard qui regarde les fleurs dans les arbres

Il y a tellement de choses que je n’ai jamais vu comme
par exemple la douceur de ton regard qui regarde les fleurs dans les arbres

j’aimerais te dire : je ne sais pas du tout quel est cet arbre
mais il me plaît, il est très beau
et j’ignorerai tout à fait s’il est beau ou pas
je ne saurais même pas quel est cet arbre

il me tarde de te dire un jour
je n’ai absolument aucune idée de qui est cet arbre

Âpnée / fragment 87

Cas pratique n°18 : Se réveiller après la mort

Commencez par vous étirer de haut en bas afin de retrouver vos proportions habituelles.
Remuez ensuite les épaules et le bassin jusqu’à faire tomber à vos hanches la corde de sécurité.
Retirez les étiquettes de prix s’il en reste ; les échanges ne sont plus possibles.
Ouvrez la porte.
Sortez.
Dites bonjour et souriez.
La personne face à vous n’est pas Ishtar.
Demandez-lui son prénom.
Écoutez-le attentivement et ne le volez pas.
Trouvez-vous un prénom.
Ne le révélez à personne.
Trouvez-vous un autre prénom.
Souriez.
Dites quelque chose et souriez.
La personne face à vous n’est pas Ishtar.

Âpnée / fragment 86

J’ai ramassé sur la plage des couteaux
j’ai chié dans le sable
j’ai pas écrit ton nom
j’ai jeté les mégots

j’ai coupé du papier
j’ai coupé des journaux
j’ai petit-déjeuner
j’ai pas pied
j’ai menti j’ai pas bougé du lit

Âpnée / fragment 85

Ce matin encore, comme chaque matin, je voudrais te dire je t’aime. Je voudrais te dire il pleut il fait froid, restons au lit, regardons Les animaux de la 8, buvons de l’eau et racontons-nous des histoires.

Nous arrivons au marché un peu tard et il nous faut courir au fromager avant qu’il ne ferme boutique.
De retour à la maison, nous mangeons des tartines de chèvre et de miel et une salade fourre-tout picorée au jardin : des pissenlits, des fleurs de capucine, de la mâche et de la sauge.
Après manger, nous partons dans la montagne avec nos chiens. Nous nous arrêtons au pré des vaches, ou nous nous arrêtons à la maison du berger, ou nous nous arrêtons au lac aveugle, puis nous nous allongeons dans l’herbe et je te fais la lecture, ou selon le jour ou l’envie, c’est toi qui me fais la lecture. En redescendant, nous ramassons quelques champignons (mais je n’aime pas les champignons, et peut-être que toi non plus après tout ; peux-tu me dire dans les commentaires si tu aimes les champignons ? Si tu aimes ça, nous ramassons des cèpes, et en rentrant je les fais poêler avec un peu d’ail et de persil).
Ton atelier se trouve au fond du jardin derrière le micocoulier. C’est une ancienne serre dont nous avons refait le toit. Parfois, depuis la fenêtre de mon bureau, je t’observe lorsque tu tannes le cuir ou forges le fer, j’écris des histoires sur toi. Par exemple j’écris ceci : nous habitons toi et moi et nos chiens au bord de l’océan. Tous les matins nous restons au lit. À midi, nous courons au marché pour acheter du poisson et nous le faisons frire avec un fourre-tout d’herbes picorées au jardin. Ensuite nous partons à la plage faire des trous géants dans le sable. Sur le chemin du retour, nous ramassons des oursins et des couteaux (de mon côté, je n’ai jamais goûté, mais peux-tu me dire dans les commentaires si tu aimes ? ).
Ton atelier se trouve au fond du jardin derrière les bougainvillées. C’est un ancien phare dont la lampe ne marchait plus et que nous avons réparée. Parfois, depuis la fenêtre de mon bureau, je t’observe lorsque tu peins l’horizon, et j’écris des histoires sur toi.
Je t’aime je t’aime je ne sais plus comment le dire je t’aime je t’aime et je suis heureuse lorsqu’une image exacte de toi apparaît dans mon esprit je t’aime je t’aime et je m’en fiche d’écrire n’importe quoi tant que je suis un peu avec toi je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime et je ne suis pas fatiguée d’écrire des histoires sur toi mais je suis un peu fatiguée d’écrire des histoires sur toi je t’aime je t’aime je t’aime et n’oublie pas de répondre pour les champignons les oursins et les couteaux.

Âpnée / fragment 84

je veux te crever de bas en haut
je voudrais aller de sale en beau
ma langue rouillée de ta bouche à ta bouche
tuer
le mot
volé

Âpnée / fragment 83

Entre les barreaux de la nuit
ton visage apparaît
et quelque chose me regarde

Ce n’est pas toi
mais je me rappelle exister
ce n’est pas toi

Le matin je veux
libérer la joie
mais je pleure
et je dessine des portes sur ma peau

Ce matin j’ai trouvé
de la terre dans ma bouche
(je ne sais plus aimer)
mes bras sont si maigres depuis quelques jours
et il me glace le sang de toucher peau humaine

Âpnée / fragment 82

tu appailleras toute la sounuit
et sous l’égrine aux lèbes
un fal et un seûl solvera
en un croybleu l’éblanc
le nom
et à l’intourne tu soleras
l’oie-grain et le chinou

mais tu t’échagrines aux horissoies
tu t’enfourmilles le cœur et chaque jour-d’un
tu ensoublies les lèbes
dans ton lave-langue

je te m’oublie
même s’il m’arrive aussi
comme il arrive à mes échos
de m’écorcher
par tout ce qui a poussé trop vite
et mon sang et mon air et le reste
ne connaissent plus le trajet

j’enrâpe ta langue
j’énicorche et dans le même lave-bâtard
j’étourne ton ciel sans saison

tu sous-prêtes et la mort et les anges
quand j’accenfile tes runiformes
et videtisse
l’ombre-friche et ton absence
vraiment bibilibou

CIément / fragment 52

Le carnet traîne sur le bar américain de la cuisine. C’est un carnet à spirale de la marque Muji. Dos et couverture noire. L’étiquette de prix, placée sur le verso, est recouverte de kanjis et les seules inscriptions lisibles sont le chiffre 231 – qui est sans doute le prix en yens, ainsi que l’adresse internet de la marque Muji.
Quelqu’un a écrit sur la couverture, en lettres blanches et rondes d’écolière :

Cahier des rêves
(en bas à droite)
J’ouvre le carnet à la première page qui s’accroche à mes doigts, la page la plus épaisse ou la page la plus lourde – mes mains sont deux tamis qui laissent filer le petit sable. Je tombe sur la dernière page écrite.

27/09/2018
(les précisions exprimées entre parenthèses sont des suppositions, pour ne pas dire des statistiques, pour ne pas dire des calculs)
Lors d’une sorte de voyage scolaire, je me rapproche de (Sel) .
(Dans le carnet le prénom est différent, mais il s’agit en réalité de la même personne ; pour plus de clarté, je l’ai donc remplacé.
Il est à préciser que la scène se passe lors d’une soirée de ce voyage scolaire).
Elle se déshabille pour me montrer les parties de son corps. D’abord ses fesses, disant « prends-moi », mais pour autre chose. Je lui caresse brièvement les fesses, en fait je les empoigne, et frôle sa chatte.
(Julien hésite. Il sait que Sel dit « prends-moi » en tendant un objet dont il ne se souvient plus la forme et dont il se saisit malgré tout, mais devant ce pantalon baissé et ces fesses nues, le message ne lui paraît pas évident. Ainsi près avoir empoigné les fesses de Sel et frôlé sa sexe, il s’excuse à demi-mot. Sel sourit comme une cruche pour essayer de paraître aussi cruche que Julien.)
Ensuite, elle ouvre très vite son chemisier pour me montrer ses seins. Quelqu’un d’autre regarde.
(La personne se trouve derrière Sel).
Alors je me jette sur ses seins pour les cacher. Je lèche un téton. Ma tête y est engouffrée. Je serre ses seins avec mes mains, pour les cacher, pour les serrer contre moi.
(Il s’agit de la dernière page du carnet.
Julien a peut-être écrit ça dans la nuit.
Je n’ai rien entendu… Aucun bruit…
Nous sommes le 27 septembre 2018, date du rêve.
Peut-être Julien avait-il déjà écrit ce rêve et attendait simplement que j’y appose mes notes en bas de page…

Ou peut-être s’agit-il d’un carnet écrit par un Julien insomniaque,

Ou peut-être encore s’agit-il du carnet de quelqu’un qui rêve de Julien,
et qui, me laissant écrire, en toute amitié, mes notes en bas de page,
rêve peut-être également de moi ?

Je remets le carnet en place et avec mon smartphone photographie sa position exacte sur le bar américain.

CIément / fragment 51

Je me lève le lendemain matin aux alentours de onze heures. Toutes les portes du couloir sont fermées, le salon est vide, la cuisine et la buanderie aussi, le jardin désert. Julien dort probablement derrière une des portes fermées, mais j’ignore laquelle, il y en a quatre, et ce n’est pas dans ma mentalité d’aller déranger les gens en plein sommeil.
En attendant son réveil – est-il seulement encore là ? – je m’enferme dans ma chambre pour accomplir mes prières matinales.

La vidéo s’intitule Very Young Tiny Webcam Girl ass finger et diffuse l’image d’une jeune femme blonde, les cheveux en dreadlocks lui tombant jusqu’aux seins. Elle porte un tatouage de feuille d’olivier sur l’épaule droite et une sorte de montre connectée au poignet du même bras. Sur ses hanches sont repliées sa tunique et sa culotte et dans sa sexe un sextoy connecté envoie des vibrations à chaque fois qu’un voyeur lui envoie un pourboire : alors une petite clochette retentit et parfois la jeune femme y répond par un petit gloussement. Elle est agenouillée sur une chaise de bureau et remercie régulièrement les internautes ou parfois écrit sur son clavier d’ordinateur. Au bout de 5mn, elle s’équipe de lunettes de vue à monture noire et remonte une partie de sa tunique sur ses seins. Elle passe les quinze minutes suivantes à s’enfoncer le majeur dans les fesses, ou le majeur et l’index dans les fesses, et enfin, un plug anal couleur argent dans les fesses. Sur le mur face à nous/moi, une tapisserie mandala me fait penser aux plumes d’un paon.

CIément / fragment 50

Il s’est assis dans le canapé. Il a roulé une cigarette et lorsque je lui ai dit qu’il ne pourrait pas fumer dedans, il m’a demandé un cendrier. Il a allumé la cigarette et a dit que ça ne le dérangeait pas de fumer dedans mais qu’il préférait éviter de faire tomber les cendres sur le carrelage, bien qu’il savait parfaitement s’accommoder et que ça non plus, ça ne le dérangeait pas. À côté de lui était posé son manteau-baluchon rempli à ras bord de mouchoirs, et nombre d’entre eux s’étaient déjà répandus un peu partout dans la pièce. J’attendais impatiemment le début de la conversation, du pourquoi était-il là, mais chaque fois qu’il commençait une phrase, Julien réclamait quelque chose à boire, ou Julien me demandait pourquoi il n’y avait aucun meuble, ou Julien s’intéressait à une plante quelconque dans le jardin, ou Julien me demandait si l’hiver avait été froid et s’il y avait eu des moustiques et des coccinelles en été, ou Julien proposait de me rouler une cigarette, ou Julien me disait qu’il fallait que je trinque avec lui, ou Julien me parlait du calendrier de l’Amour Exact qu’il avait créé, ou Julien me questionnait sur mon propre calendrier de Sel, et lorsque Julien me demanda dans quelle pièce il pouvait dormir parce qu’il commençait à être fatigué, je lui répondis seulement le salon, la salle de bain ou le dressing, comme tu veux.

CIément / fragment 49

Je suis assise sur ma chaise de bureau, un opinel à la main, et du bout du pouce j’inspecte la lame émoussée.
On m’a offert pour mon dernier anniversaire une pierre à tailler. J’ignore comment elle s’utilise, mais j’essaye d’affûter le couteau.
La peau humaine est plus dure que du marbre, et je me dis que l’on pourrait enterrer le marbre sous la peau, ça ne serait pas si lourd et les poumons ne seraient pas plus à l’étroit qu’ils ne le sont contre le cœur. Nous sentirions parfois en nous frémir le marbre froid et peser le marbre lourd, comme nous sentons parfois frémir le cœur fragile et peser le cœur gonflé. Mais nous saurions qu’à l’intérieur du marbre ne se trouve rien d’autre que du marbre ; cela nous ferait oublier le mensonge de la douleur.
Cinq minutes plus tard, la lame semble aussi fine que le dernier rayon de jour avant la nuit éternelle. Mais…
La peau humaine, si fragile quand elle frôle des orties ou des ronces, résiste à peu près à tous les objets humains, mais si par un quelconque acharnement ils parviennent à la transpercer, alors la douleur est immonde : droite et propre.
En comparaison, la blessure de la rose que l’on croyait sans épine n’est que douceur. Elle nous taille au hasard d’un chemin et, quelques secondes plus tard, car les yeux n’ont encore rien vu, la douleur seulement apparaît, plus légère que le battement de cœur d’un torse posé sur mon torse. Je voudrais que l’épine de la rose que l’on croyait sans épine écrive pour moi, à ma place sur ce marbre nerveux. Je désire seulement, trois ou quatre jours, me souvenir de ce moment en une caresse sur mon bras barbelé. Passer la douleur vive, passer le dernier éclat de lumière qui se perd dans la chair.
Je ne fais rien. Des gribouillis. Je me lève, couloir éteint. Une seule lumière me suffit, car la lumière reste longtemps accrochée à mon front lorsque je m’en écarte. Elle s’évapore par l’ombre tel un lac asséché, et il ne reste dans ses derniers instants que deux petites mares rayonnantes sur mes tempes. Ce n’est pas ce que je vois bien sûr, c’est ce que je ressens ; j’aime me donner des pouvoirs spéciaux. En réalité, la maison est à moitié vide et il est impossible de se cogner à quoi que ce soit.
Dans le salon, je m’approche de la baie vitrée et de sa vue détestable sur la rue. Les mouchoirs sont encore éparpillés ça et là, et rien, pas même une brise légère, ne semble les avoir remué. Les volets des voisins sont fermés, peut-être qu’ils guettent à leur tour derrière leur haie, mais je ne compte pas sortir ni ramasser ce merdier, ni maintenant ni jamais.
Je fais des ronds de fumée avec ma nouvelle cigarette lorsqu’une silhouette apparaît au bout de la rue, côté canal, c’est-à-dire côté-d’où-viennent-les-cassos. La silhouette avance doucement vers la lumière d’un lampadaire, assez pour que je l’identifie plus clairement : c’est un homme de taille et de corpulence normales, cheveux courts, barbe légère, jamais vu dans le quartier. Il fume lui aussi, mais une cigarette comme avant, à fumée grise. Il avance d’un pas tranquille – au moins n’est-il pas saoul, me dis-je – mais découvrant les mouchoirs au sol, plutôt que de zigzaguer à travers, il commence à les ramasser un à un. Il les fourre dans ses poches, et lorsque ses poches sont pleines, il retire son manteau et en fait un espèce de baluchon où il fourre tous les autres mouchoirs. Je le regarde faire ainsi pendant de longues minutes, une heure peut-être. Je me suis cachée derrière le canapé et seule une partie de ma tête dépasse. Au fur et à mesure que la rue se nettoie, l’homme approche de la maison, jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul mouchoir. Alors il se plante devant mon portillon et appuie sur la sonnette.
« Je t’ai vue Juliette, hurle-t-il. Allez, ouvre-moi bordel ! »
Lorsqu’il répète : « Allez, ouvre ! Ou alors je raconte tout à tes voisins. », je sors en trombe de la maison et arrivée à quelques mètres du portillon, je le menace avec mon téléphone : « Je vais appeler la Police, Monsieur. Je ne sais pas ce que vous voulez.
– J’ai ramassé tous les mouchoirs, dit l’homme, car je pense que tu devrais les garder. Il y a des gens malintentionnés qui pourraient en faire mauvais usage.
– Ce ne sont pas mes mouchoirs. Vous travaillez pour la Mairie ou quoi ? Vous n’avez pas à être là. Je vais appeler la Police !
– Ah bon ? Tu connais le numéro ? dit-il d’un air railleur.
– (Il n’y en a pas cinquante ; je réfléchis, c’est le 15 ou le 16 ou le 17.) Bien sûr que je le connais.
– Alors ?
– Alors quoi ?
– Quel est le numéro que tu veux composer ?… Faisons comme si j’étais la dame des renseignements… Je vous écoute Mademoiselle, quel destinataire tentez-vous de joindre ?
– (Je fais semblant de taper deux chiffres sur mon téléphone). Ça sonne…
– D’accord, j’attends…
– Mais bordel vous êtes qui ? (J’entame une conversation imaginaire avec la Police mais m’arrête assez vite. L’homme répond enfin).
– Petite voleuse va, je suis Julien. »

CIément / fragment 48

Lundi et vendredi sont les jours des poubelles noires, celles qui sont pleines de croûtes de fromage, d’os de poulets et de mouchoirs dégueulasses. Mais lundi et vendredi c’est beaucoup pour quelqu’un comme moi, qui mange peu de fromage et peu de poulet et ne jette à peu près rien sauf des mouchoirs si dégueulasses que je n’ose même pas les brûler. Du coup je sors peut-être ma poubelle toutes les deux ou trois semaines et c’est bien suffisant. Le camion passe entre 5 et 6 heures environ, à moitié endormie je l’écoute et visualise sa progression dans la rue, il s’arrête devant chez moi, ronronne quelques secondes puis repart. Je ne sais pas à quoi il ressemble, ce n’est peut-être même pas un camion après tout, ce matin plus que jamais je me questionne, peut-être qu’il s’agit de : une vingtaine de cochons affamés, mais pas sûr, non, ce matin en ouvrant les volets et en découvrant dans la rue mes poubelles éventrées et leur déplorable contenu disséminé à plus de cent mètres à la ronde, je me dis qu’il s’agit de : connards de chiens affamés de sperme. Deux voisins sont sortis de chez eux, ils ne sont pas en train de se plaindre du fait que la mairie ait embauché des abrutis de chiens pour ramasser les ordures de la ville, ils discutent de moi, ils discutent du fait que mes poubelles ne contiennent absolument rien d’autre que des mouchoirs usagés, ils discutent des autres personnes bizarres qui habitent le quartier, ils discutent ainsi depuis plusieurs heures sans doute, depuis l’aube ils attendent que je sorte, ils attendent car ils veulent voir mon nouveau visage pour la première fois. Ils peuvent attendre.
Je n’ouvre aucun autre volet, et pour ne pas me faire remarquer davantage, décide de ne pas refermer celui déjà ouvert. Dans la douce pénombre et les embruns de lumière de la chambre percée, je rejoins l’arrière-terrasse. Je jette un œil sur les champs à l’horizon : les trois corbeaux n’ont pas bougé, ils fouissent la terre à la recherche de quelque chose. L’un d’entre eux relève la tête et me rappelle que ce n’est pas encore l’heure. La cabane demeure imprenable. Par ici, rien n’a changé.
Je rejoins la haie de sapins au fond du jardin côté nord et sans un bruit la remonte jusqu’à me retrouver côté rue.
J’écarte quelques branches et enfonce ma tête dans les feuilles. Les deux voisins n’ont pas bougé. Ils semblent agacés mais visiblement pas étonnés que je ne sois pas encore levée. L’un d’eux fume une cigarette, celui qui est un homme, et l’autre regarde quelque chose sur son téléphone, celle qui est une femme. D’après mes observations antérieures, l’un est retraité et l’autre une personne au foyer. Ils attendront probablement là toute la journée, jusqu’au coucher du soleil, et ensuite se posteront à leur fenêtre jusqu’à minuit environ, prêts à se jeter sur moi dès que je sortirai. Mais je ne sortirai pas. Quelqu’un va bien venir ramasser tous ces affreux mouchoirs. Moi je ne suis pas responsable. Ce ne sont rien d’autres que des mouchoirs blancs après tout.