Âpnée / fragment 75

il y a une étagère, ou pour être quasi-exacte, il y a une quinzaine d’étagères, toutes semblables, en bois clair, composées de quatre plateaux, au fond d’une cave très propre bien que très vieille – quelques trous dans les murs permettent de compter les humeurs du temps
peut-être que quelqu’un y stockait du vin autrefois
mais dans mon rêve, ou pour être quasi-exacte, dans ma vision, ce sont des larmes qui sont stockées sur les étagères
mais des larmes au moins aussi grosses que des bouteilles, et malgré leur forme de larme, elles contiennent toutes avec certitude au moins 75 centilitres
mais sûrement pas 75 centilitres de larmes
si vous mettez 75 centilitres de larmes les unes sur les autres dans les autres entre les autres, ça va sévèrement moisir et sentir très mauvais pour un paquet de personnes
c’est pour cela que je me pose la question
car en vérité, les bouteilles de larmes semblent vides
transparentes et opaques à la fois
un peu comme les bouteilles de vins lorsque le vin est encore très vivant et s’accroche et s’infiltre partout
un peu comme les veines qui renferment, dit-on, le sang – ce qui est faux
les veines sont du charabia ; les veines devaient être une maison, un soleil, un papa et une maman, mais non, ça a tourné en charabia
le vin encore vivant se dandine comme du mercure, après quoi il ressemble à un cadavre d’oiseau au zénith du compostage, c’est-à-dire plus chaud que son corps ne l’a jamais été
et donc il y a sur les étagères toute cette collection de larmes rangées par une personne très maniaque
des larmes vivantes – larves de mercure
ou des larmes mortes – chasses de chiottes cassées
je pense qu’elles sont vides
je voudrais en briser une, pour vérifier, mais j’ai oublié l’emplacement de la cave, j’ai oublié le chemin qui menait à l’emplacement de la cave, tout le chemin, du début à la fin
mais elles sont vides c’est sûr
il faudrait que je retrouve la personne qui range toutes ces larmes sur les étagères
pour lui demander l’adresse, par exemple

CIément / fragment 39

Je parcourais le jardin, arrosoir à la main, le long du chemin de terre battue qui longe les deux chambres de la maison, lorsque quelque chose frappa à la fenêtre de la chambre d’amies. Quelque chose enfermé, quelque chose de l’autre côté. Je sursautai lorsque je crus voir un colibri se jeter sur la fenêtre pour attirer mon attention, se fracassant encore et encore sur les carreaux, frénétiquement, les yeux jamais horizontaux, et je frémis à l’idée que du sang bientôt jaillirait de son bec et se disperserait un peu partout dans la pièce. Mais le petit oiseau n’en était pas un et rien ne jaillissait de son bec. Il s’agissait en réalité d’un énorme papillon aux ailes orange et brun tabac. Je lui promis de venir le libérer dès que possible, une fois mon arrosage terminé. Il continuait de se fracasser contre la fenêtre mais je savais qu’aucun sang ne jaillirait de son bec, et je savais aussi depuis peu que les insectes ne ressentaient pas la douleur, qu’ils n’étaient tout simplement pas dotés du bidule que nous humains possédons et qui fait ressentir la douleur pour tout et n’importe quoi, donc il pouvait attendre. Moi, même parfois en arrosant mes putains de fleurs les plus belles*, il m’arrivait de souffrir.

Quelques heures plus tard, ce furent les papillons de nuit couleur crème venant s’échouer sur les lumières de la terrasse qui me rappelèrent cette promesse.
Je me rendis jusqu’à la chambre d’amies, désormais plongée dans l’obscurité, et avant d’allumer la lumière, je fouillai du regard parmi les ombres afin de savoir si le papillon géant était encore là ; la porte était ouverte et peut-être que depuis le crépuscule, d’autres lueurs l’avaient attiré loin d’ici. Je crois qu’au fond de moi, j’avais peur de lui comme s’il s’agissait encore d’un oiseau (ma peur des oiseaux sera peut-être développée plus tard dans le roman. Je la mettrai peut-être en comparaison avec les rêves dans lesquels je vole, ou disons plutôt, les rêves dans lesquels je monte dans le ciel comme une baudruche gonflée à l’hélium et redescend en planant**).
Lorsque j’allumai la lumière, les ailes du papillon géant se mirent à claquer au plafond et à résonner alors d’une intensité si particulière – d’un contraste ombre et lumière terrifiant, représentant les hélices de quelque chose de véritablement affreux, d’un moteur bidule véritablement affreux – que je bondis aussitôt en arrière en claquant la porte. Je savais que ce n’était pas un oiseau, juste une saleté de papillon géant, je lui souhaitais de crever de soif et de sécher comme une fleur, je n’avais pas besoin de cette chambre, je pouvais bien laisser la porte fermée une semaine s’il le fallait ; qu’il se fracasse le bec et crève.

Parfois je passais devant la fenêtre et alors le papillon géant se mettait à appeler à l’aide ou à m’insulter et à promettre la mort sur moi et toute ma famille.
La lumière étant encore allumée, vu de l’extérieur, tout cela ressemblait à la performance d’un papillon rare d’Amazonie dans une salle hyper hype de Paris qui protestait contre le massacre des papillons rares d’Amazonie.

(*hier les hélices pisse du jasmin, aujourd’hui les trompettes blanches de l’abélia)

(**cf. fragments pas encore écrits sur les rêves bizarres que je fais et sur les rêves bizarres que je crois faire, chapitre 4 je crois).

CIément / fragment 38

365 jours de Sel, calendrier à détacher, extraits

13 –
Sel,
tu passes, tu te lèves seulement ou tu bailles
à peine, et
les jours se détachent
l’un après l’autre.

Tu marches et ton corps chante,
tes doigts résonnent dans le vent
et tes chevilles sifflent,
tes cils tambourinent
et tes hanches violonnent.

Ce matin, je suis en 2041,
et comme une conne, je t’aime encore.
Pour toi, si tout va bien, il est le 13 janvier 2019.

14 –
Sel,
Ce matin, même habillée tu es nue,
tu ressembles à une danseuse étoile tombée des étoiles
plus légère que l’air.

Retire tes jolis pieds*,
tu n’en as pas besoin aujourd’hui,
les oiseaux veulent voler avec toi.

(*J’explique « comment retirer ses pieds efficacement » un peu plus tard dans le roman)

CIément / fragment 37

Il y a trois corbeaux dans les friches du champ ; c’est un champ que je laisse à l’abandon ; pour l’instant
il mesure un hectare et il est exactement de forme carré. Au milieu se trouve une petite cabane à outils, exactement au milieu

Aujourd’hui, lorsque je me suis approchée, les trois corbeaux ont tourné leur tête vers moi ; c’était la fin de l’été, quelque chose d’étrange brillait dans leurs yeux et j’ai fait demi-tour
il ne faisait aucun doute qu’ils m’auraient mise en lambeaux si je m’étais approchée davantage

Cette nuit, j’ai rêvé des trois corbeaux, qui étaient en réalité un cerbère et la cabane à outils un passage protégé vers un lieu souterrain ; pas nécessairement l’enfer ; ni même un endroit sordide ou effrayant ;
dans mon rêve, je ne parvenais pas à atteindre la cabane : le cerbère se réveillait, me prenait en chasse et me rattrapait, mais je m’y étais déjà rendue par le passé, et je me rappelais donc de certains détails :
un escalier de planches en bois ciré
du lambris sur les murs
un éclairage jaune et chaud mais sans aucune source de lumière
aucun plafond ; l’obscurité la plus épaisse des rêves
puis une voix lancinante qui se tressait autour des pieds comme du chien-dent et vous collait au parquet et rendait chacun de vos pas si longs à effectuer qu’il vous semblait parcourir des milliers de kilomètres
et enfin, un battement de cœur très puissant qui se mettait à pulser dans les sols et les murs et serrait tant à la gorge qu’on en imitait peu à peu le souffle

Lorsque je me suis approchée aujourd’hui, les corbeaux ont tourné leur tête vers moi et leurs yeux étaient aussi rouges et orange que la veille

J’ai fait le même rêve les deux nuits suivantes
et les deux jours suivants, lorsque je me suis approchée du champ, les corbeaux ont tourné leur tête vers moi et j’ai su que l’été mourait à grands feux mais n’étaient pas encore mort
cependant je remarquais pour la première fois, ça et là de l’étendue désertique du champ, des remous de vapeur flottant à la surface et désignant l’emplacement de sources de chaleur souterraine
je reculais hors de la zone protégée ; il me fallait revenir la nuit ; le cerbère en personne serait sûrement là.

CIément / fragment 36

J’ai croisé le sosie de la fille de la vidéo Learning to deepthroat, la fille aux yeux noirs démons et rouges insomnies.
J’étais au bord d’une plage dans les Landes, aux pieds des pinèdes et sous l’ombre incertaine d’un pin, lorsqu’elle apparut sur les eaux, d’abord comme une tache noire, ensuite comme une brûlure sur un polaroid, une brûlure en forme de vagin ou en forme d’œil de Sauron, mais sur mes yeux. Cette forme s’explique ainsi : j’étais au bord d’une plage, oui, dans les Landes, oui, mais pas exactement au bord de l’océan, que j’avais quitté quelques heures plus tôt pour un lac beaucoup moins fréquenté, aux eaux douces et chaudes et dans lesquelles il fallait marcher plusieurs centaines de mètres avant de perdre pied. Ainsi, le sosie de la fille de la vidéo se baladait là en marchant, buste vaginamorphe et solarisé, buste dans un maillot une pièce orange saumon ou rouge saumon ou rose saumon, accompagnée de sa copine de vacances, visiblement plus jeune qu’elle, en maillot une pièce elle aussi, petite, informe, mais en partie utile à la suite de l’histoire, à sa mise en contexte et même, à un éventuel dérapage vers une partie à trois (cf Annexes).
Certaines personnes marchaient vraiment très loin comme ça, presque jusqu’au milieu du lac semblait-il, ce qui faisait vaguement penser au film de M. Night Shyamalan avec tous ces gens qui se comportent de manière étrange et se suicident de manière étrange.
De là où je me trouvais, je pouvais voir absolument tout le contour du lac ; seule une petite crique située plus à gauche de ma position échappait à ma vue.
Le lac s’étendait sur un ou deux kilomètres de large pour trois ou quatre de long* et était bordé de pins et de sables et d’épines de pins qui tombaient perpétuellement dans le sable comme des étoiles filantes ou des restes vacillants de Mary Poppins frappée par l’éclair.
La fille de la vidéo et sa copine ont marché jusque vers une autre petite plage près de celle que je m’étais accaparée, et tour à tour, devant des roseaux ou ce qui semblait être des roseaux, elles ont pris la pose tour à tour, l’une prenant les photos de l’autre.
Lorsque la fille de la vidéo a détaché ses cheveux châtains, ils sont tombés au ras de ses épaules et ont encerclé son visage, en un instant y ont dessiné de nouvelles ombres et c’est là que je suis tombée bruyamment amoureuse, aussi prévisible que la lumière de l’éclair l’avait présagé. Je fumais d’un air entendu depuis un moment et je venais de m’étouffer. J’avais bu la lumière de travers et la toux ne voulait cesser. Les deux filles se retournèrent vers moi. De l’autre plage, une dizaine de mètres plus loin, des silhouettes se dressèrent également pour tenter de m’apercevoir. Il fallut de nombreuses minutes pour colmater en moi une si béante fissure, bien qu’en réalité, c’est-à-dire selon la formule Temps = Vitesse de l’Ennui** multipliée par (Âge diminué de Niveau d’études), la scène ne dura pas plus d’une dizaine de secondes.
J’ai souri dans la direction de la fille de la vidéo, un sourire qui voulait dire pardon et bonjour pour le bruit, ou quelque chose comme ça. La fille de la vidéo m’a souri exactement comme je savais qu’était fait son sourire. Cela signifiait : nous sommes faits du même sourire (couteau).
Elle est repartie en marchant dans l’eau, avec sa copine qui marchait dans l’eau elle aussi, jusqu’à une autre plage à peine plus loin de la mienne.

(*Le lac se dénomme en réalité étang et mesure 10km de long pour une superficie de 35,4km². Sa profondeur moyenne est de 7m.)

(**Toujours exprimée en Salaire divisé par Heures de travail quotidienne et redivisée par la Variable de Compréhension jusqu’à atteindre un chiffre entre 0 et 1)

CIément / fragment 34

La vidéo s’intitule It all started with a coffee et montre en POV* une jeune femme aux cheveux châtains, longs mais attachés, en jogging noir et brassières bleues. Elle porte un maquillage emo, rose à lèvres très léger, grands yeux noirs-j’ai-pleuré. Elle s’avance vers la caméra et frotte sa poitrine sur l’entrejambe du jeune homme encore habillé. Elle le déshabille, extirpe son sexe du caleçon et le masturbe contre ses seins. Elle le suce neuf minutes. Elle se positionne en levrette et ils baisent pendant six minutes. Juste avant la fin, une autre vidéo s’enclenche, montrant une scène d’éjaculation, mais il ne s’agit pas du même couple, cela semble n’avoir aucune importance. La femme porte des cache-tétons en forme de cœur et équipé d’un pompon rose. Une publicité m’invite à visiter le site ***.com.

(*Point of view : caméra à la 1ère personne)

CIément / fragment 33

La vidéo s’intitule attractive breasty amateur chick takes dick et diffuse par caméra fixe l’image d’une jeune femme – brune, cheveux longs jusqu’aux seins – accoudée à un canapé en toile, la tête dans les coussins et les fesses et la sexe grandes ouvertes. Un jeune homme arrive derrière elle et, après lui avoir donné quelques fessées, enfonce son sexe dans la sienne et la baise en levrette sans aucune interruption pendant cinq minutes. On n’entend rien d’autre que le splash-splash des peaux et quelques gémissements nerveux de la jeune femme. Ensuite, d’un simple demi-tour, elle se retourne. L’homme semble ne même pas avoir bougé. Les seins de la jeune femme, ainsi allongée, sont emportés par le mouvement, et l’inertie leur fait dessiner des 8, ou des signes de l’infini, c’est selon. Le dernier plan se concentre sur l’éjaculation du jeune homme dans la sexe de la jeune femme, puis, par un très gros plan de la sexe de la jeune femme, qui malgré tous ses efforts, n’arrive pas expulser le sperme, tel qu’il était prévu.

CIément / fragment 32

La vidéo s’intitule Tindr Hookup With Petite 19 Year Old et diffuse par smartphone l’image d’une jeune femme allongée sur un lit, les cuisses en l’air, jouant de ses doigts sur sa sexe. Elle est brune, cheveux attachés, porte un débardeur saumon et du vernis bleu aux ongles. Son éventuel compagnon la filme, laissant parfois apparaître son sexe au bord de l’écran. Assez vite, la jeune femme s’en saisit et le suce pendant que celui-ci lui caresse tour à tour la sexe et les seins. Ensuite il l’invite à se retourner, l’allonge sur le ventre et doucement s’introduit entre ses cuisses serrées. Une minute plus tard, il la retourne de nouveau et après s’être fait sucer quelques secondes, la positionne au-dessus de lui en position cowgirl. Puis il la retourne encore, l’allonge sur le dos et la baise en missionnaire, une main serrée autour du cou. Enfin, il extraie son sexe pour jouir sur le visage de la femme.

CIément / fragment 31

La vidéo s’intitule Amazing Shared Teen Girlfriends Compilation et montre l’image d’une jeune femme allongée sur une table basse au milieu des téléphones, chargeurs et verres d’alcool à moitié vides. Elle baise avec un jeune homme qui lui serre le cou d’une main et lui tripote le sein gauche de l’autre. Peu de temps après, le jeune homme s’extraie du vagin dans un bruit de succion et son ami derrière le téléphone le raille : « Is that all you got ? ». S’en suit une longue scène, ralentie au montage, dans laquelle la jeune femme – cheveux châtains, longs jusqu’au nombril, noir aux yeux, rose aux lèvres – chevauche le jeune homme dans une atmosphère ouatée, teintée de souffles épais et de flap-flap ressemblant à des battements de cœur. Dans la dernière scène, le jeune homme a changé, c’est-à-dire que c’est une autre personne, la jeune femme aussi, une autre personne – on ne voit pas son visage mais ses cheveux sont plus courts, ondulés, et teintés de mèches blondes.

Rouge / Chapitre 8

La dernière fois qu’ils s’étaient tous retrouvés, ici ou ailleurs, c’était en hiver. Tout était mieux alors, car tous étaient un peu plus jeunes. Et puis l’hiver est tendre dans le coin, attentionné et amoureux. La neige blanche, quand on la laisse tranquille, elle rend les malheurs si jolis. Le duvet d’un nuage sur une tombe, comme un long aigu de violon dans l’air, une brume légère et apaisante. Et la neige qui caresse le visage pour le consoler. Rien n’est plus beau qu’un cimetière enneigé de la tête aux pieds.
Y avait pas de fleurs dans le carré familial aujourd’hui. Cette absence contre nature, c’était pour toutes ces minutes que les Résidents avaient perdues, pour tout leur emploi du temps bouleversé. En apparence seulement, car pingres comme ils étaient, c’était juste une bonne raison pour pas laisser le fleuriste et le croque-mort s’enrichir. Leur petite vengeance hypocrite. Pour ce cri, qui avait rampé tout le long de leur sept heures du matin, ce cri, qui s’était ensuite mué en pâté pour vers puis en cortège funéraire. Mais les cris ne mouraient pas et nul ne savait où s’était enfui celui-ci.
Ils avaient tous annulé leur rendez-vous avec le quotidien et ça leur plaisait pas ce foutu remue-ménage. Ils sentaient bien que quelque chose venait de péter, qu’ils continuaient de vieillir, et plus durement encore. Ç’aurait pu être de l’engrais de chairs mortes… pourtant ça semblait pas leur servir à faire pousser quoi que ce soit.
Ils s’étaient quand même tous cotisés pour payer à leur ancienne voisine le polissage et le cirage du cercueil, car ce n’était pas pris en charge par l’État. Mais c’était que des singeries égoïstes cette sorte d’accord commun : aucun n’aimait trop les échardes et ils désiraient juste être traités de la même façon lorsque viendrait leur tour.
Pour le reste, ils s’étaient contentés de s’habiller à la mode vingt-et-unième, y allant chacun de son noir personnel. Ils observaient un peu leur enterrement ; ils étaient si vieux que ç’aurait pu être maintenant. C’était la sagesse qui les faisait pas pleurer. Le voile noir sur Mademoiselle K. et Pervenche, il devait servir à autre chose. Seuls dans le gravier leurs souliers portaient le deuil.
De son côté, Monsieur le Curé avait préparé un discours, un machin sûrement sérieux, car il avait longtemps fait patienter ses congénères avant de le commencer. Ça commençait ainsi : « Comme la vérité de Dieu, qui est notre loi immuable… », et sans doute à partir de « Dieu », quasi personne n’y prêta plus attention. Les curés, et ils semblaient tous d’accord là-dessus, ça disait toujours la même chose… et personne autour de la tombe ne croyait en Dieu… ni même la pauvre Madame I. en dessous, mais il fallait bien pour une dernière fois qu’elle s’accommode aux coutumes.
Leur église à eux, c’était la Résidence. Ça leur suffisait à croire à tout et à n’importe quoi.
Absolution entendait vaguement le Curé, des trucs à propos de la joie d’être mort, et il divaguait un peu sur les mots, il lorgnait, en contrebas, la fosse proprement taillée. De la place, y en avait bien pour quatre ou cinq personnes là-dedans, pensait-il. Il avait déjà eu l’occasion de le vérifier. L’expérience forge les hommes. Mais l’idée, l’éternelle, lui paraissait insensée. S’il sautait, y aurait bien quelqu’un pour venir le repêcher. Et puis il n’avait pas très bien mangé la veille. Non, vraiment, la seule loi acceptable en ce monde, c’était bien le dernier repas d’un condamné. Aux côtés d’Absolution, le docteur musclait ses yeux, tout globuleux et gorgés des pensées de la veille. Il se demandait si on droguait les morts pour ne pas qu’ils souffrent de trop, qu’importe où ils allaient, le voyage était forcément long et éprouvant. Ça lui aurait presque donné envie d’être à la place de Madame I., toutes ces drogues qui devaient circuler sous sa peau morte. Une petite transfusion de sang, à la limite, ça pouvait lui faire passer l’envie de se biturer en rentrant. Madame I. aurait sans doute été d’accord, elle avait offert ses organes à la science (qui n’en avait rien fait de toute façon; hop, doggy bag) ; alors un peu de sang, en le faisant réchauffer, peut-être, oui, c’était pas une si mauvaise idée. Ça aurait été comme la fois où il avait bouffé ces couilles de cycliste mort, il était resté perché sur une grille de sudoku pendant des heures.
Ensuite, les croque-morts ont dû descendre le corps. Sans doute… car après un moment de silence, les Résidents ont levé la tête, et ils n’ont plus rien vu.

CIément / fragment 28

Je dis à Sel,
Par ce sentier, j’ai vu fuir la fumée bleue,
Fumer d’abord sous le saule et fuir,
à l’endroit où tu avais désigné l’heure,
de l’été,
de la rencontre, par ce geste :
« doigt ».
Je désigne l’emplacement et Sel frappe sur ma main avec un bâton et je crois que c’est ma grand-mère qui me dit de ne pas montrer les gens du doigt.
Sel dit,
j’ignore ce que signifie la fumée bleue.
Je lui explique,
cette fois-ci Sel me frappe sur le crâne.

CIément / fragment 27

365 jours de Sel, calendrier à détacher, extraits

9 –
Sel,
Sans rire, il n’y a aucune caméra planquée dans ta chambre.
Si tout va bien, nous sommes le 9 janvier. La neige, s’il y en avait, a fondu. Dans tous les cas, ouvre la paume de ta main, celle qui a recueilli hier le présent de l’oiseau, désormais quelque chose s’y blottit. C’est un œuf. Observe-le un instant, il ne va pas tarder à éclore. Un oiseau en sortira, il poussera un cri en ta direction, jusqu’au plus profond de tes yeux. En voici le résumé : tu es belle*
(*autre variante : le monde est beau).

10 –
Sel,
Aujourd’hui, une jeune femme que tu n’as jamais rencontrée te croisera dans la rue, te saluera et te demandera une cigarette. Il s’agit en réalité d’une muse. Offre-lui une cigarette, elle te l’échangera contre un bout de papier en forme de cigarette. Tu le déplieras et découvriras à l’intérieur un long poème écrit dans une langue étrangère et encore inconnue aux êtres humains du 21ème siècle. Cela commence ainsi : « deaze fuughi kivinra… », et qui pourrait se traduire par : « Ainsi, entre eux, si loin et si proches, le soleil ne se couchait jamais, et toujours l’un rêvait de l’autre et l’autre de l’un, et ceci plusieurs siècles durant, si bien qu’avant de faire perdre la tête au Ciel tout entier, du Soleil aux Constellations, nous décidâmes de leur offrir un ciel juste à eux, un soleil juste à eux et une constellation juste à eux, sur une planète très petite, assez petite pour que jamais l’un ne perde l’autre de vue, et où le jour et la nuit pourraient tourner de la façon dont ils l’entendraient… »

11 –
Sel,
S’il pleut ce matin, c’est à cause de moi. J’ai rêve de toi et mon sexe était recouvert de rosée, débordant de rosée. Le soleil s’est levé et j’ai entrevu le rayon qui se dépose chez toi chaque matin. Je me suis rappelé tes yeux. Puis le soleil m’a rappelé.

CIément / fragment 25

Je ne vois rien car la haie de sapins Leyland monte à 2,50m et fait écran vert tout autour de la maison. L’écran vert est une technique utilisée dans le cinéma moderne pour faire apparaître des êtres humains ou des choses à un endroit où ils ne se trouvent pas réellement.
Je n’entends rien non plus. Concrètement, tous les sons que j’entends à l’heure actuelle proviennent d’êtres humains ou de choses ou d’animaux dont je connais l’identité et que j’ai déjà vus plusieurs dizaines de fois chacun. Je sais que tel son correspond au fleuve-autoroute, tel autre aux corbeaux dans le champ, ou encore tel autre au moteur du puits du voisin qui s’enclenche. Je peux, si je veux, imiter un son, n’importe lequel, ça ne sera pas toujours très crédible, parfois ça n’y ressemblera pas du tout, mais je l’aurai imité de la meilleure des façons, et je peux aussi, à contrario, identifier n’importe quel son à un kilomètre à la ronde : le fleuve-autoroute, les voitures, les motos, les camions, les klaxons, les oiseaux, les moteurs de puits, les couverts et les assiettes, les aboiements de chiens, les moteurs de tondeuse, les feuilles et le vent. C’est à peu près tout, mais si l’on y réfléchit bien, cela fait quand même beaucoup pour pas grand chose. Bref, ce que je voulais dire, c’est qu’il y a beaucoup de sons et d’images qui se déploient sur l’écran vert de mes sapins Leyland, mais évidemment, ce n’est qu’une imposture. J’ai moi-même taillé cette haie. Dans le meilleur des cas, je n’y ai rien trouvé d’autres que des ronces ou du liseron.