Âpnée / fragment 72

j’ai lu un mot allemand et il m’a rappelé quelque chose
je me suis sentie envahie d’une terrible
bête
ce mot allemand résonnait dans ma tête d’une abominable manière
d’une mélancolie incommensurable
et j’eus envie de mourir
comme il m’arrive parfois
lorsque je pense à un objet qui t’a appartenu
et que tu as cassé depuis
ou que tu as laissé chez moi et que je n’ose pas jeter
ou encore un objet qui attend quelque chose

ces objets me donnent envie de mourir
(je ne plaisante pas
c’est une expression à la mode
mais je ne plaisante pas)

l’ancien pot de yaourt que tu as peint
à l’école primaire
pourquoi l’as-tu laissé chez moi

s’il se casse selon toi
ce n’est pas grave
mais j’ai peur de le casser

j’ignore le sens de ce mot allemand
mais il m’apparut tel un précipice
et j’eus envie de mourir comme on fuit le vide

Âpnée / fragment 71

Je l’ai déjà écrit, c’est certain, mais c’est ainsi chaque matin, car ce qu’il reste de toi c’est le sel, cette empreinte des corps brûlés c’est le sel, l’odeur, la démangeaison, l’île perdue. C’est le sel.

Les draps sont traversés de nuages ; dans les rêves, le ciel est en bas.

Je ne sais pas si j’invente, si au premier œil qui s’ouvre je t’invoque, mais je t’ai sentie contre moi toute la nuit durant. Tu te retournais parfois et un vent glacial me griffait le dos ; je me réveillais alors avec le souvenir d’un cauchemar ancien, mais tu étais là et je me pressais à nouveau contre toi. Tu ne répondais pas lorsque je t’embrassais dans le cou, et tu étais largement plus froide qu’un corps humain traditionnel, j’aurais dit que tu te trouvais aux environs de 25°, mais c’était bien toi, aucun doute là-dessus : mon cœur ne battait plus. Pour la première fois de sa vie, mon cœur s’était arrêté, et il dormait là contre toi, lui aussi, harassé-e, retrouvé-e.
Je suis très vite tombée à 25°.

[…]

Je t’aime à en crever, et peu importe que tu ne m’aimes jamais, je t’aime encore.
Nous avions tout pour nous et tant pis, tout pour nous sauf l’espace et le temps, l’espace dilaté le jour de nos naissances, ma sœur jumelle, et le temps, divisé le jour de nos naissances, ma sœur jumelle, pour toi le calendrier solaire, pour moi le calendrier aztèque. Tant pis, dans une prochaine vie, nous serons chiennes d’une même portée et la plus douce des mamans nous adoptera. Elle nous fera stériliser pour éviter d’attirer tous les mâles du quartier et nous aurons un grand jardin avec une chèvre et des poules que nous mangerons parfois lors de crises passagères mais que notre maman remplacera à chaque fois. Il me tarde tant de jouer avec toi à la lutte dans la boue, à la course et à la corde. Le soir nous nous roulerons dans le lit avec notre maman et nous ferons des milliers de câlins avant de nous endormir. Nous mourrons à 16 ans, ce qui est un grand âge pour des chiennes de notre gabarit, ou plutôt l’une mourra et l’autre se laissera mourir, mais ç’aura été la plus belle des vies.

Âpnée / fragment 70

je me souviens tes visages
comme ceux d’un oiseau sévère dans le ciel
qui passe sans regarder mais regarde
pupille marbrée
jour d’automne toujours

orphelin je crois
de
tu-ne-sais-pas-encore
mais tu sais pourtant et tu as peur
si tendre et noueux

au signal de la nuit prochaine
je serai pour toi le chant des oiseaux
et l’encre des rivages
alors accroche à ta porte
ta faiblesse
et faites que cela soit mon nom

Âpnée / fragment 68

Je ne sais pas si je veux encore vivre dans le futur.
Comment font les autres écrivains ? Ont-ils accepté leur syndrome de Cassandre ? Comment se contentent-ils de cette petite maison aux fenêtres toujours closes où rien ni personne ne vient jamais, rien ni personne de vivant ?
Bref, s’il est possible qu’un jour quelqu’un daigne écouter mes prophéties, en voici une pour toi, mon ami Croque-chat :

le 28 mars de l’an 2017, alors que tu seras divinement âgé de trente-trois ans, tu mourras des suites d’un cancer étendu de ta joue à ton foie, et le 1er avril, sans blague, le 1er avril, tu seras enterré sur les hauteurs de Montauban, sous une tombe encore sans marbre, mais un chouette endroit en vérité, quoique probablement un peu venteux. Evelyn jettera une cigarette roulée sur ton cercueil et les gens esquisseront un sourire nerveux, lâché puis reniflé. Il y aura des absents, je te préviens, mais personne ne leur en voudra vraiment. Je ne crois pas qu’il soit normal que des enfants se rendent seuls à un enterrement.
quelques mois plus tard, j’adopterai une chienne. Vous ne vous rencontrerez jamais, absolument jamais, ce qui fera de moi
une deuxième personne.
ensuite, chaque fois que quelqu’un mourra et que quelqu’un le remplacera, je deviendrai
une nouvelle personne, laissant derrière, de plus en plus lointain, le premier monde.
tu fais parti du premier monde.
alors pour le sauver, et si tu arrives à croire à cette prophétie, sauve-toi
maintenant.
si tout se passe bien, nous nous retrouverons, je ne sais pas où, mais fais-moi confiance, c’est notre seule chance
ma chienne sera là elle aussi
et si tu le veux encore, on ira chercher les trésors celtes et gaulois dont tu parles chaque soir
j’essaierai d’y croire

Âpnée / fragment 67

Il faut que tu continues de croire, lorsque tu pars travailler dans les bureaux des villes, que ton chien dort tout le jour
paisiblement
Je ne te dirai pas ce qu’il en est vraiment
Il faut que tu t’accroches à chaque mensonge
avec force
ou tu cesserais d’être humain

/Le sommeil c’est un peu
à chaque fois
l’espérance

Un bruit de pas
ou le froissement d’un souffle te réveille
Elle est là
Tu voudrais dire pour toujours
Tu voudrais dire je suis
réveillée de l’autre côté du sommeil/

Il faut fermer les yeux
toujours
le rythme du souffle animal te ferait tourner la tête
et l’ivresse t’effraie
Retourne travailler

Âpnée / fragment 66

mes seins s’écrasent
sur le rivage
de tes roches humides
et tendres d’île ancienne
il y avait la pierre ici avant
qu’aucune main animale
n’avait jamais caressée

tes raideurs me serrent
tu fumes en silence et je creuse la fumée
je demande
combien de temps dormirons-nous encore ?
mais tu ne réponds toujours pas, tu regardes la mer et l’horizon, ou ce que tu crois être la mer et l’horizon mais qui ne sont en réalité que des murs (ou quelque chose comme des murs, je ne sais plus, j’ai oublié, j’ai un foulard sur les yeux, un foulard aux couleurs de la reine sans peuple, rouge et blanc), tu fumes, et évidemment tu es belle quand tu fumes,
la fumée se perd dans tes longs cheveux art nouveau
puis tu te crispes et me ligotes

si tu poses sur mes yeux la paume de ta main
comme une poule mignonne
je m’endors

Âpnée / fragment 64

Je rentre parfois dans la fumée des dieux, la fumée qu’un rien peut souffler, au hasard d’un trottoir ou d’un arbre, d’un regard ou d’une parole, comme un rêve puissant surgit parfois sans prévenir et nous enveloppe tout entier, comme un rêve d’enfant, et que seul un enfant peut croire réel, et le croire si fort qu’il se réalise. Physiquement, je sens la fumée tout autour de mon corps, et plus encore sur mon visage. Ce sont des mains qui tirent sur ma peau, des mains qui triturent une sculpture d’argile, et lorsque les mains se retirent enfin et que j’ose à nouveau toucher mon visage, je porte le masque, jamais le même, ce sont eux qui l’ont pétri, les êtres qui m’observent et dont le regard habituel m’éblouit et me brûle la peau, mais pas derrière le masque. Ils veulent que je communique avec eux, ou encore ils veulent m’asservir, ou encore ils veulent m’avaler. Toute faible, je me laisse déposséder, je caresse l’argile de mon masque, d’un geste doux, sans doute d’un geste de folle.
Parfois, pour quelques bouffées de fumée tirées directement à la gorge des dieux, je pose moi-même le masque sur le visage. Il n’a pas de trou pour les yeux et la bouche. Je crois que les gens ne me voient plus.
Mais aujourd’hui, je porte un masque nouveau. J’ai certainement trop fumé, beaucoup trop fumé. Je suis allongée amorphe dans mon fauteuil de travail et ma chienne, ses dents brillent, ses narines palpitent, elle m’observe si intensément que son visage est jeté contre le mien et je sais, je comprends, j’entends tout de ses gestes. Je porte le masque de loup.
On joue à se lécher le visage, on se montre les crocs, on se mordille les oreilles, et quand les retrouvailles sont terminées, nous partons, nous partons loin, jusqu’à l’orée de la forêt, dans laquelle nous nous engouffrons.
Il pleut.
Nous dévalons les éboulis de pierre, les passages d’arbres morts et frappés par la foudre, nous grimpons sur les rochers glissants, nous nous abreuvons aux ruisseaux, nous tournons frénétiquement la tête à chaque bruissement de feuille, chaque brisure de branche, […]

Âpnée / fragment 63

Je me suis réveillée. J’ai fait les choses importantes de la vie, aller aux toilettes, boire de l’eau. Ensuite, je me suis installée à mon bureau, il était encore tôt le matin, j’ai réfléchi à ce que j’allais faire. J’ai ouvert mon fichier texte, j’ai lu les dernières phrases de ma nouvelle sur l’empire Teotihuacan, puis j’ai refermé le fichier texte. J’ai poussé le clavier au fond du bureau et j’ai allongé toute ma tête sur le verre froid du bureau, c’était agréable. Après ça, j’ai regardé par la fenêtre, la même depuis plus de dix ans, celle que l’on retrouve dans chacun de mes textes sur la mort. Enfin, j’ai pris un stylo, une feuille de papier et j’y ai écrit mon prénom. Il m’a semblé irréel.

Âpnée / fragment 60

Je ne t’éviterai plus, je n’aurai plus peur de ce que tu n’es pas, je marcherai d’un pas tranquille vers toi et te saluerai et tu me salueras, une bise, deux bises, et je n’aurai pas peur de ce que ne sont pas tes lèvres, je te parlerai et tu me parleras, les fleurs, le ciel, la drogue, et je n’aurai pas peur de ce que n’est pas le silence, je te laisserai me toucher, tu me laisseras t’effleurer et je ne tremblerai presque pas, je laisserai mon cœur au fond de moi, seul se gonfler et s’épuiser, se courber, se fendre et hurler et je n’entendrai rien, il sera loin de moi, seul et sombre et je laisserai sur lui toutes les tumeurs pousser, autant qu’il le désire, et je n’aurai pas peur de ce que n’est pas la mort, il sera libre de hurler et tu pourras bien l’entendre ou ne pas l’entendre, je n’en aurai juste rien à foutre, je te dirai adieu ou à la prochaine fois, tu me diras adieu ou à la prochaine fois, je rentrerai chez moi, et toi, je ne sais pas…
Sur tous les murs alors, du salon à la chambre, des toilettes à la salle de bain, je lirai à haute voix, pour mon cœur à moitié crevé, je lirai tous les mémos que nous avions laissés, le jour pour la nuit, je lirai à mon cœur les milles douceurs que tu n’es pas, les milles lumières et les milles horizons, je lirai les milles gouffres qui nous séparent et les milles mots qui sont mes préférés et que tu ne connais pas, je lirai les milles couleurs que tu confonds, comme le rouge que tu appelles jaune ou le bleu que tu appelles noir, et mon cœur me suppliera de cesser, et mon cœur me promettra de ne plus jamais t’aimer si j’arrête, mais pitié que j’arrête maintenant, mais je continuerai, je lirai tous les mémos laissés sur les murs et je laisserai mon cœur s’étouffer avec chacun d’entre eux.
Enfin, j’irai dormir, aussi creuse que la vallée que nul n’habite, aussi vide que le ciel que nul ne voit, et sous ce ciel, j’habiterai.

Âpnée / fragment 59

Je n’avance pas.
De l’amour que je te porte, je ne retire presque rien, si ce n’est quelques malheureux poèmes patinés de sucre et qui n’ont de goût que le temps de les tourner deux fois sous la langue.
Si j’avance, ce n’est qu’à l’intérieur de moi-même, tel un serpent se mordant la queue, encore et encore, tour après tour ; je deviens un ouroboros de plusieurs épaisseurs et il fait ici de plus en plus sombre et puant.
Tu n’es pas le noyau. Tu es une étoile lointaine (et par définition, morte). Soyons honnête, toutes mes mues qu’aucune bouche ne rejette, toutes mes peaux qui se frictionnent le hurlent, je te hais.

Âpnée / fragment 58

Il y a des jours où je suis triste sans raison, absolument sans raison, raisonnablement sans raison.
Il y a des jours durant lesquels je mange des muesli au petit-déjeuner, durant lesquels je pars courir une heure le long du fleuve, durant lesquels je mange à midi 150 grammes de pâtes avec une cuillère d’huile d’olive dans laquelle je remue un mélange d’épices fait maison (graines de sésame, thym, persil, ail, origan, piment, sel de céleri, poivre), une tranche de jambon et un peu de parmesan affiné 30 mois minimum, durant lesquels je colorie des mandalas, durant lesquels je regarde une série ou un film tout en faisant des abdos-fessiers, durant lesquels je mange des petits pois au dîner puis prends un bain chaud, durant lesquels je sors ma chienne quatre fois et joue avec elle et cours avec elle et sautille avec elle, et je suis heureuse, durant ces jours-là je suis heureuse, du matin au soir sans interruption, et quelques secondes avant de m’endormir je me dis, tout est calme, et mon souffle est aussi doux que la houle des mers au crépuscule.
Il y a des jours durant lesquels je mange des muesli au petit-déjeuner, durant lesquels je pars courir une heure le long du fleuve, durant lesquels je mange à midi 150 grammes de pâtes avec une cuillère d’huile d’olive dans laquelle je remue un mélange d’épices fait maison (graines de sésame, thym, persil, ail, origan, piment, sel de céleri, poivre), une tranche de jambon et un peu de parmesan affiné 30 mois minimum, durant lesquels je colorie des mandalas, durant lesquels je regarde une série ou un film tout en faisant des abdos-fessiers, durant lesquels je mange des petits pois au dîner puis prends un bain chaud, durant lesquels je sors ma chienne quatre fois et joue avec elle et cours avec elle et sautille avec elle, et je suis triste, durant ces jours-là je suis triste, du matin au soir sans interruption, et quelques secondes avant de m’endormir je me dis, faites que je ne me réveille pas, faites que l’océan des rêves m’emportent et ne me fassent plus échouer nulle part, sur aucune île ni aucun continent, faites que je n’ai plus jamais pied et que je flotte seule au milieu du vide pour l’éternité.

Âpnée / fragment 57

j’irai dormir aux pieds des lunes
où rien ne brille
que l’œil qui observe

j’irai dormi là où dans la nuit tu m’observes
là où dans le noir tu me vois

j’irai dormir aux creux des rêves
où ne sont pas les rêves
mais leurs ressorts
et je serai en toi telle une étoile ancienne
qui brille d’une lumière
dans tes yeux morte
d’un éclat à rebours

Âpnée / fragment 55

même plmus la force de dire je t’aimle aux gens que j’aime, maudite soit la langue, maudites soient l’écriture et ses méandres, maudits soient tout ce qui réunit et sépare, maudits tout ce qui s’allume puis s’éteint, maudit le bruit et maudit le silence
gloire au pays immobile
et que la feuille reste feuille
et que la langue reste langue
et que le mot reste mot
et ne sorte plus jamais
de l’enfer qui l’a vu naître

créatures, littérature, cahiers