Âpnée / fragment 93

aujourd’hui c’est la fête de Ji et alors nous devons marquer toutes les pierres du chemin menant au temple, c’est-à-dire, selon les mots de Waha, poser la main sur le front, saisir une pierre imaginaire à l’intérieur de son esprit puis marquer la pierre sur le chemin avec ses initiales
Waha m’explique que mes initiales sont très proches de celles de la déesse Ji, et qu’ainsi aujourd’hui doit être pour moi un jour plus important qu’il ne l’est pour les autres, et que je dois prendre une attention toute particulière lors du marquage des pierres
de chaque pierre

en temps normal, le temple n’est pas très loin
avec Waha, nous mettons une dizaine de minutes pour le rejoindre
le seul véritable obstacle pour rejoindre le temple est une mince rivière où les enfants jouent en été
Waha dit qu’il faut faire attention mais j’en doute un peu car j’ai déjà vu des chats la traverser
mais le jour de la fête de Ji
il faut partir quelques heures avant l’aube pour espérer rejoindre le temple avant le soir
et à cette époque encore, la rivière se réveille parfois gelée

Waha me rappelle quelles sont les pierres capables de recevoir la marque
elles ne doivent pas être plus petite qu’un cœur de nouveau-né
ni plus grosse qu’une cervelle d’élan
pour les miens, l’univers a été créé par la pensée d’un élan
Waha explique encore
la souffrance humaine ne peut être supportée par un être plus petit qu’un cœur de nouveau-né
Waha tend la bougie vers moi et montre une pierre plus petite qu’un cœur de nouveau-né
si tu marques cette pierre, toi pourtant si jeune et si pure
la pierre mourra
essaye si tu veux
je dis non
je dis non car il y a assez de véritables pierres comme ça et nous ne sommes même pas encore sorties du jardin
le soleil se lève et Waha me tend un morceau de pain à la banane
je suis déjà fatiguée mais c’est la première fois que je peux participer à la fête de Ji alors j’essaye de ne pas le montrer à Waha
et c’est un jour important pour moi
je porte la moitié du nom de la déesse Ji
patience

Âpnée / fragment 92

des grelots d’argent sont accrochés
sur les plus hautes branches des pommiers en fleurs
et sur les branches à hauteur d’homme
flottent les prières en papier

c’est Waha qui me soulève
pour que j’accroche moi aussi
ma prière en papier sur une branche de
l’arbre de mes aïeux

au pied d’un autre pommier
une autre petite fille
dans les bras de sa Waha
accroche sa prière en papier sur
l’arbre de ses aïeux

les grelots d’argent ressemblent
à une pluie de soleil
comme s’il pleuvait mais
sans une seule goutte d’eau
seulement la douce sensation d’un
flic
floc
au ras de la peau

Waha me repose par terre
attrape ma main et
nous rentrons au village sans dire un mot

CIément / fragment 59

Le sel la nuit, 2ème chant accompagné d’un chœur

courir le silence et frôler
parfois frôler de mon ombre l’étoile
arracher la fleur sans odeur
la broyer, s’en parfumer
et retourner courir le silence

vapoter des mueslis et de la brioche dorée
courir et pisser du sang, découvrir
les parois du labyrinthe de verre
souffler le feu au dos de tes encres
et par toutes les bâtardises qui formeront ta forme
trahir le noir de la nuit

Toustes se moquèrent car Juliette avait mélangé les couleurs comme une maternelle. C’est moche, c’est du vert caca-d’oie. Tu voulais pas faire du vert caca-d’oie quand même ?
Honteuse et humiliée jusqu’au plus profond de son âme d’artiste, Juliette attrapa et ajouta à son dessin toutes les couleurs qui lui tombaient sous la main jusqu’à obtenir le plus dégoûtant des noirs.

le bâtard de toutes mes biles
et tant pis si je cours le silence
et tant pis si je m’oublie à te chercher

Il y avait autrefois dans la bouche de Juliette deux langues, et sa bouche était close. Inexistante. Le sourire, ses variantes et ses dérives n’avaient pas encore été inventées.

je suis bâtie de pièces vides, de chambres clouées par des poutres où il est interdit de rentrer
où le vent siffle bien sûr, ou ce qu’on appelle le vent, c’est-à-dire le vide qui s’agite

Et autour de ses doigts il y avait d’autres doigts, qui ensemble formaient un poing solide et léger à la fois, creux et mystérieux à l’intérieur.

mon poing si je le ferme
rien ne peut s’y blottir sans étouffer
que mon sexe cabossé mais fidèle

CIément / fragment 58

365 jours de Sel, extrait

19 –
Sel,
Chaque nuit où je ne rêve pas de toi, je me réveille en sursaut
je retourne ma peau devenue trop chaude
et je pose une main ouverte sur le lit
pour recevoir l’astre lorsqu’il tombera
si tu te réveilles en sursaut.

CIément / fragment 57

Je m’endors sur le canapé et me réveille sur le carrelage. Une porte s’est ouverte et c’est Margot qui apparaît dans le couloir. Elle sort de la chambre d’amies et j’avoue être un peu déçue, j’espérais vraiment que Julien ait installé ses quartiers dans la salle de bain, quitte à ne plus me brosser les dents pour les jours à venir. Lorsque je découvre que Margot est nue, je fais semblant de dormir. J’ai de longs cils qui me permettent en toute circonstance de faire semblant de dormir. Par exemple, au jeu du Loup-garou, je suis une excellente petite fille.
(Mais il faut avouer ici que mes cils sont faux : lorsque je n’étais encore qu’un bébé, ma grand-mère les coupa aux ciseaux durant mon sommeil afin d’en stimuler la croissance, et ils poussèrent ainsi jusqu’à paraître vrais, jusqu’à faire croire à quiconque que je dormais lorsque je faisais semblant de dormir.)
(Aujourd’hui ils tombent, et il n’y aura bientôt plus de garde-fous pour veiller sur le château la nuit.)
Margot marche jusqu’au fond du couloir, ouvre la porte des toilettes et s’assoit pour faire pipi. Je l’observe avec attention. J’observe les lumières et les ombres exécuter des figures très précises sur son corps exact. Comme en concours de gymnastique, les figures semblent des figures imposées, mais lorsque genoux, bras et têtes se relâchent et ensemble se tressent, je vois le corps éteint dans sa beauté définitive, et je déglutis en silence.
Ensuite Margot retourne dans la chambre d’amies. J’ouvre les yeux. J’attends quelques minutes puis je vais me brosser les dents.

Âpnée / fragment 90

me rappeler de ce jour où nous étions
toutes deux nouvelles et naïves
avant le premier philtre et le premier sort
m’en rappeler pour la première fois
sans rien savoir de nous
et sans encore de tache sur l’évidence
– oh combien je la tordrai
l’évidence
chaque soir qui viendra alors sans toi –
m’en rappeler sans plier en quatre et brûler ce morceau de papier
sans invoquer les démons
sans amour, t’aimer
m’en rappeler sans apprêt
sans mémoire et sans certitude
et n’en écrire jamais un seul mot

CIément / fragment 56

C’est la nostalgie du non-passé qui arrache à mes yeux leurs larmes
(les larmes sont le sang des yeux, c’est-à-dire leur souffle ; ainsi les êtres qui un jour cessent de pleurer perdent également toute faculté de vision ; premièrement, leurs yeux ne se tournent plus dans leurs orbites, telle la nuit qui appose aux images phosphorescentes et illisibles du jour un doux vernis de chambre rouge, afin de leur remplir le ventre d’une âme. Deuxièmement, leurs yeux refusent certaines couleurs, par exemple lorsque leurs yeux ont trop embrassé, ils refusent la couleur lèvres et la remplacent par une sorte de flou qui n’est ni du noir ni du blanc. (Cet effet est en parti visionnable dans le film Dans la peau de Franck Miller). Troisièmement, pour arriver à percer les veines des yeux, il faut y aller à coup de burin ; et même encore, c’est souvent l’œil qui finit par lâcher prise avant les larmes. Bref, il n’en reste rien.)
mais ce qui vient de l’intérieur est un poussin dans une coquille d’œuf, et rien n’est alors plus simple que de sortir
C’est la nostalgie du non-passé qui me fait fantasmer des corps qui ne sont pas les miens, qui auraient du l’être ou pu l’être, des milliers de corps de tous âges qui sont autant de vagins fantômes du véritable chemin, des corps que j’ai honte de revêtir et honte de violer et honte de soumettre et honte encore d’abandonner les robes et les chemises à travers les rues et les villes, mais maintenant je sais qui j’étais, à quinze ans je le sais, je le sais à seize ans, à dix-sept ans, à dix-huit et ainsi jusqu’à vingt-quatre. Je me suis vue, je me suis croisée, je me suis aimée : c’était moi. Tout autour de moi c’était moi.
Mais le monde a les yeux brûlés et ne pleure pas et ne respire pas. Je suis de couleur bleu éteint.

CIément / fragment 55

il y a* le cri que j’adresse aux étoiles trop souvent
aux étoiles qui brillent comme aux étoiles mortes
mais de là où je suis
peuvent-elles entendre seulement

(* : Clément a dit un jour que ma prose était reconnaissable à cette expression que j’utilise à tort et à travers. Depuis ce jour, je l’utilise exclusivement chaque fois que je veux qu’il me reconnaisse. J’appelle cela « écrire mon nom à (l’infini moins un) plus un ». J’utilise cette même technique lorsque j’écris le mot « libellule », le mot « miette », le mot « loup », le mot « quasi-bilatéralité-et-parcimonie » ou le mot « Juliette »)

CIément / fragment 54

Lorsque je rentre du travail, je constate aussitôt que les quatre portes du couloir sont encore closes ; seules sont visibles quelques entrailles de lumières dégorgeant de ma chambre – des dentelles et de la chair vivement blanche.
Je marche jusqu’aux toilettes et enjambe les entrailles de la nuit que le jour commence à moisir. (Il y a parfois dans la lumière perdue au fond d’une pièce des amas de poussière qui flottent sans tomber, pendant des jours et des jours, et je crois que c’est exactement ceci, les entrailles de la nuit saoule ou morte de moi/nous.)
Le couloir est interminable, trois portes à gauche, deux portes à droite, tout au fond les toilettes, et voilà, je veux dire voilà c’est fini, tout le reste est composé du même vide
sans les portes pour m’indiquer le sens, je tomberai, je me perdrai entre les murs ou je marcherai tête en bas sans m’en rendre compte
je ferai l’insecte fuyant la nuit et je me cognerai à tous les ersatz du jour, c’est-à-dire tous les murs vides
et enfin je ferai la feuille à l’automne fatiguée
après le sol le ciel et vice-versa, si je n’avais pour me diriger quatre portes fermées, une porte de toilettes entrebâillée et le cadavre de ma nuit à enjamber.
Je fais pipi mes quatre heures de boulot.
« putain de transpiration de stress de merde !!! »
« marre de devoir négocier avec les gens dans ce putain de bordel de merde de métier de balais à chiotte »
« cassent les couilles tous ces putes et cons qui ne viennent pas se présenter et s’assoient comme s’il s’agissait d’un putain de moulin. Je vous propose de bien et très profondément aller vous faire enculer avec du gravier et du verre pilé, ça vous débloquera toute la merde qui y croupit depuis votre naissance <3 <3 <3 »
Les jours passent vite. Les salaires tombent et j’ai envie de dire à mon employeur : vous n’êtes pas obligé de me donner le chèque au jour près, je ne suis pas pressée, ce n’est pas grave si la compta a fait une erreur, je peux attendre dix jours de plus que prévu, de toute façon tout cet argent ne me sert qu’à acheter des beignets aux fraises et des bières à longue fermentation que je mange et bois dès que je sors du travail, peut-être que je pourrais ne pas venir travailler demain et alors ne pas manger de beignets au fraise et de bières à longue fermentation et en échange vous n’auriez pas à me payer et ainsi je crois que nous pourrions nous considérer comme quittes, n’est-ce-pas ?
(Je fais pipi très longtemps car j’ai un problème à mon sexe que j’aborderais peut-être plus tard – mais rien n’est moins sûr ; même les morts, genre p/Pierre ne connaissent pas ce secret.)

Et puis il y a cette fille qui sonne à la porte d’entrée
(j’ai probablement dû laisser le portillon ouvert en rentrant, alors elle a traversé le jardinet ; il y avait ceci* à sa gauche et cela* à sa droite mais elle n’a rien vu, elle a simplement sonné à la sonnette puis elle a continué à se rouler une cigarette, un filtre serré au coin des lèvres, genre ça y est je suis sa petite copine ou sa dealeuse ou son plan cul du foutu lundi soir.)
: c’était cette fille que j’ai rencontré au boulot quelques jours plus tôt accompagnée de sa mère
: Margot
une alpha aux longs cheveux noirs – que j’ai d’abord confondue avec Anaïs
la voix un peu éraillée ou peut-être trop puissante, trop assurée pour quelqu’un de son âge –j’en ai plus du double et j’aimerais faire autant de bruits, autant de sons différents lorsque je parle… alors les gens diraient de moi pour se rassurer de la faiblesse de leur voix que je ne suis qu’une fumeuse invétérée.
Et aussi les mêmes yeux noirs-sans-peur
tatoués noir-de-cent-ans pour faire peur
Elle marche sur le perron jusqu’à la baie vitrée du salon puis plaque ses mains et son visage contre la fenêtre pour tenter de voir à l’intérieur : elle me voit à l’intérieur.
« Coucou, dit-elle en secouant la main. Est-ce que Julien est là ? Tu peux m’ouvrir ? »
Je ne sais même pas où est Julien, et s’il est encore là j’ignore dans quelle pièce. Lorsque je m’apprête à lui répondre qu’il est parti ou dort encore et ne veut pas être dérangé, Julien apparaît soudainement derrière moi, uniquement vêtu d’un caleçon représentant des petits koalas qui proposent « un petit koalin ». Il me sourit et cela signifie : « coucou Juliette, je te fais pas la bise car je pue de la gueule ». Il ouvre pour moi la porte d’entrée. Il embrasse la fille alpha sur la bouche et je détourne le regard avant de trouver un adjectif à ajouter à cette scène. Après quoi ils disparaissent dans le couloir et ses quatre portes closes ; j’ignore laquelle ; j’entends seulement le claquement, le cliquetis du verrou et un objet, une chaussure probablement, que l’on jette contre un mur en contreplaqué.
J’aurai aimé dire à Julien que cette fille a tout juste seize ans mais je pense qu’il le sait déjà et s’en fiche.

Je pars au boulot. Je fume de la vapeur arôme smoothie fraise pomme banane et je trouve ça très bon.
Lorsque je rentre, les quatre portes sont toujours closes et la maison semble déserte.
Des rires et des cris m’interpellent parfois mais j’ignore d’où ils proviennent.

(* : voir Appendices « Botanique » (actuellement indisponibles))

CIément / fragment 53

365 jours de Sel, extraits

17 –
Sel,
Je crois que tout t’intéresse et je crois que tu es capable de tout faire. Je crois que la peur ne t’effraie pas ; je crois qu’elle surgit en toi lorsqu’il est trop tard.
Selon moi, tu es un très mauvais oiseau, mais en tant qu’humaine, tu es parfaite.

18 –
Sel,
Il existe dans toutes les langues une infinité de mots secondaires. Plus précisément, il en existe une infinité moins un, et cette infinité moins un de mots secondaires est la longue très longue description du « un » restant – toi – au total égal à tout.

Âpnée / fragment 89

#1-04

Toutes les faces
de la pierre extraite de la bouche
étaient sculptées
ce qui semblait plaire au chacal

Je vomissais le fleuve immobile
et les premières couleurs du lotus
éclataient

Le serpent fouillait en moi
allait puis venait
et chaque fois qu’il sortait
je sortais un peu plus moi aussi

Le chacal examinait les pierres
et semblait satisfait

Il effaça sur mon front
le cercle d’allégeance

Le serpent était mort
et jusqu’à la fin du lotus
j’étais libre

Âpnée / fragment 88

Je voudrais dire pardon pour toutes les fois où j’ai besoin de m’asseoir et de te regarder pendant des heures sans avoir rien à te dire
car à ce moment je suis vide
je me vide très vite
en une nuit parfois
pour des mois

Parfois je m’éveille
c’est-à-dire que je ne dors pas et que je me souviens de ce qui est bon pour moi
par exemple la douceur des fleurs
par exemple la douceur de ton regard qui regarde les fleurs dans les arbres

Il y a tellement de choses que je n’ai jamais vu comme
par exemple la douceur de ton regard qui regarde les fleurs dans les arbres

j’aimerais te dire : je ne sais pas du tout quel est cet arbre
mais il me plaît, il est très beau
et j’ignorerai tout à fait s’il est beau ou pas
je ne saurais même pas quel est cet arbre

il me tarde de te dire un jour
je n’ai absolument aucune idée de qui est cet arbre

Âpnée / fragment 87

Cas pratique n°18 : Se réveiller après la mort

Commencez par vous étirer de haut en bas afin de retrouver vos proportions habituelles.
Remuez ensuite les épaules et le bassin jusqu’à faire tomber à vos hanches la corde de sécurité.
Retirez les étiquettes de prix s’il en reste ; les échanges ne sont plus possibles.
Ouvrez la porte.
Sortez.
Dites bonjour et souriez.
La personne face à vous n’est pas Ishtar.
Demandez-lui son prénom.
Écoutez-le attentivement et ne le volez pas.
Trouvez-vous un prénom.
Ne le révélez à personne.
Trouvez-vous un autre prénom.
Souriez.
Dites quelque chose et souriez.
La personne face à vous n’est pas Ishtar.

Âpnée / fragment 86

J’ai ramassé sur la plage des couteaux
j’ai chié dans le sable
j’ai pas écrit ton nom
j’ai jeté les mégots

j’ai coupé du papier
j’ai coupé des journaux
j’ai petit-déjeuner
j’ai pas pied
j’ai menti j’ai pas bougé du lit

Âpnée / fragment 85

Ce matin encore, comme chaque matin, je voudrais te dire je t’aime. Je voudrais te dire il pleut il fait froid, restons au lit, regardons Les animaux de la 8, buvons de l’eau et racontons-nous des histoires.

Nous arrivons au marché un peu tard et il nous faut courir au fromager avant qu’il ne ferme boutique.
De retour à la maison, nous mangeons des tartines de chèvre et de miel et une salade fourre-tout picorée au jardin : des pissenlits, des fleurs de capucine, de la mâche et de la sauge.
Après manger, nous partons dans la montagne avec nos chiens. Nous nous arrêtons au pré des vaches, ou nous nous arrêtons à la maison du berger, ou nous nous arrêtons au lac aveugle, puis nous nous allongeons dans l’herbe et je te fais la lecture, ou selon le jour ou l’envie, c’est toi qui me fais la lecture. En redescendant, nous ramassons quelques champignons (mais je n’aime pas les champignons, et peut-être que toi non plus après tout ; peux-tu me dire dans les commentaires si tu aimes les champignons ? Si tu aimes ça, nous ramassons des cèpes, et en rentrant je les fais poêler avec un peu d’ail et de persil).
Ton atelier se trouve au fond du jardin derrière le micocoulier. C’est une ancienne serre dont nous avons refait le toit. Parfois, depuis la fenêtre de mon bureau, je t’observe lorsque tu tannes le cuir ou forges le fer, j’écris des histoires sur toi. Par exemple j’écris ceci : nous habitons toi et moi et nos chiens au bord de l’océan. Tous les matins nous restons au lit. À midi, nous courons au marché pour acheter du poisson et nous le faisons frire avec un fourre-tout d’herbes picorées au jardin. Ensuite nous partons à la plage faire des trous géants dans le sable. Sur le chemin du retour, nous ramassons des oursins et des couteaux (de mon côté, je n’ai jamais goûté, mais peux-tu me dire dans les commentaires si tu aimes ? ).
Ton atelier se trouve au fond du jardin derrière les bougainvillées. C’est un ancien phare dont la lampe ne marchait plus et que nous avons réparée. Parfois, depuis la fenêtre de mon bureau, je t’observe lorsque tu peins l’horizon, et j’écris des histoires sur toi.
Je t’aime je t’aime je ne sais plus comment le dire je t’aime je t’aime et je suis heureuse lorsqu’une image exacte de toi apparaît dans mon esprit je t’aime je t’aime et je m’en fiche d’écrire n’importe quoi tant que je suis un peu avec toi je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime et je ne suis pas fatiguée d’écrire des histoires sur toi mais je suis un peu fatiguée d’écrire des histoires sur toi je t’aime je t’aime je t’aime et n’oublie pas de répondre pour les champignons les oursins et les couteaux.

Âpnée / fragment 84

je veux te crever de bas en haut
je voudrais aller de sale en beau
ma langue rouillée de ta bouche à ta bouche
tuer
le mot
volé

Âpnée / fragment 83

Entre les barreaux de la nuit
ton visage apparaît
et quelque chose me regarde

Ce n’est pas toi
mais je me rappelle exister
ce n’est pas toi

Le matin je veux
libérer la joie
mais je pleure
et je dessine des portes sur ma peau

Ce matin j’ai trouvé
de la terre dans ma bouche
(je ne sais plus aimer)
mes bras sont si maigres depuis quelques jours
et il me glace le sang de toucher peau humaine

Âpnée / fragment 82

tu appailleras toute la sounuit
et sous l’égrine aux lèbes
un fal et un seûl solvera
en un croybleu l’éblanc
le nom
et à l’intourne tu soleras
l’oie-grain et le chinou

mais tu t’échagrines aux horissoies
tu t’enfourmilles le cœur et chaque jour-d’un
tu ensoublies les lèbes
dans ton lave-langue

je te m’oublie
même s’il m’arrive aussi
comme il arrive à mes échos
de m’écorcher
par tout ce qui a poussé trop vite
et mon sang et mon air et le reste
ne connaissent plus le trajet

j’enrâpe ta langue
j’énicorche et dans le même lave-bâtard
j’étourne ton ciel sans saison

tu sous-prêtes et la mort et les anges
quand j’accenfile tes runiformes
et videtisse
l’ombre-friche et ton absence
vraiment bibilibou

CIément / fragment 52

Le carnet traîne sur le bar américain de la cuisine. C’est un carnet à spirale de la marque Muji. Dos et couverture noire. L’étiquette de prix, placée sur le verso, est recouverte de kanjis et les seules inscriptions lisibles sont le chiffre 231 – qui est sans doute le prix en yens, ainsi que l’adresse internet de la marque Muji.
Quelqu’un a écrit sur la couverture, en lettres blanches et rondes d’écolière :

Cahier des rêves
(en bas à droite)
J’ouvre le carnet à la première page qui s’accroche à mes doigts, la page la plus épaisse ou la page la plus lourde – mes mains sont deux tamis qui laissent filer le petit sable. Je tombe sur la dernière page écrite.

27/09/2018
(les précisions exprimées entre parenthèses sont des suppositions, pour ne pas dire des statistiques, pour ne pas dire des calculs)
Lors d’une sorte de voyage scolaire, je me rapproche de (Sel) .
(Dans le carnet le prénom est différent, mais il s’agit en réalité de la même personne ; pour plus de clarté, je l’ai donc remplacé.
Il est à préciser que la scène se passe lors d’une soirée de ce voyage scolaire).
Elle se déshabille pour me montrer les parties de son corps. D’abord ses fesses, disant « prends-moi », mais pour autre chose. Je lui caresse brièvement les fesses, en fait je les empoigne, et frôle sa chatte.
(Julien hésite. Il sait que Sel dit « prends-moi » en tendant un objet dont il ne se souvient plus la forme et dont il se saisit malgré tout, mais devant ce pantalon baissé et ces fesses nues, le message ne lui paraît pas évident. Ainsi près avoir empoigné les fesses de Sel et frôlé sa sexe, il s’excuse à demi-mot. Sel sourit comme une cruche pour essayer de paraître aussi cruche que Julien.)
Ensuite, elle ouvre très vite son chemisier pour me montrer ses seins. Quelqu’un d’autre regarde.
(La personne se trouve derrière Sel).
Alors je me jette sur ses seins pour les cacher. Je lèche un téton. Ma tête y est engouffrée. Je serre ses seins avec mes mains, pour les cacher, pour les serrer contre moi.
(Il s’agit de la dernière page du carnet.
Julien a peut-être écrit ça dans la nuit.
Je n’ai rien entendu… Aucun bruit…
Nous sommes le 27 septembre 2018, date du rêve.
Peut-être Julien avait-il déjà écrit ce rêve et attendait simplement que j’y appose mes notes en bas de page…

Ou peut-être s’agit-il d’un carnet écrit par un Julien insomniaque,

Ou peut-être encore s’agit-il du carnet de quelqu’un qui rêve de Julien,
et qui, me laissant écrire, en toute amitié, mes notes en bas de page,
rêve peut-être également de moi ?

Je remets le carnet en place et avec mon smartphone photographie sa position exacte sur le bar américain.