Âpnée / fragment 41

comme le ciel et la mer
je me cogne
je clapote sur le non-chemin
écorchée bleue
plus froide qu’un mort à l’aube

je suis passagère de l’instant et des palpitations
mais au grand réveil
le point disparaîtra
et ton corps sera plus long que les anciens jours étaient longs

la mémoire sera rouge
plus chaude que le sucre de l’enfer
elle fera bientôt battre autour de nous des ailes affreuses de glaise
et nous retournerons
nous cogner

Âpnée / fragment 39

Le tissu de la nuit est une écharpe noire et blanche. Et Juliette reconnaît son odeur, c’est celle du cou ! Elle exhale comme l’odeur du bois des tonneaux où le vin s’est remué en paroles muettes. Si elle tordait la nuit entre ses mains pour l’essorer, le nectar du plus beau mensonge en coulerait, et Juliette en quelques gouttes rêverait pour toujours, dans une cage invisible et dorée, béate et seule.
Juliette gratterait peut-être ses bras pour y trouver les restes d’une réalité, mais aucun sang ne coulerait, car aussitôt percés, ses bras seraient cousus du blanc du sel du ciel.
Le tissu de la nuit doit se porter avec plus de légèreté que la lune sur le nu.
Sans lumière, c’est un tissu vert, des sangsues, du poison.
Juliette ne reconnaît plus l’odeur.

Âpnée / fragment 38

Pour la préserver du jour, quelqu’un a bâti quatre murs et un toit autour du matelas. Pourtant toutes les nuits, Juliette laisse la porte de la cabane ouverte, afin que les bêtes nocturnes puissent venir se réfugier avec elle. Elle ne la referme que le matin, lorsque le soleil miaule et s’étend sur les lattes du palier, tandis que dans la forêt, les bêtes du feu se mettent déjà à crépiter, oiseaux pique-tête, insectes organisés, mammifères en rut.
Essai, Juliette balaie le plancher craquant de la nuit asséchée.
Mais la fièvre lui reprend très vite. Sans avoir rien mangé, sans avoir rien bu, elle se recouche, et si elle maigrit à vue d’œil, ses cicatrices, elles, demeurent inchangées, et même se rapprochent doucement les unes des autres, comme les éclats d’un mercure éparpillé retournent toujours au premier cercle.

Âpnée / fragment 36

Estuaire du ciel où sont libérés les poissons lumineux
Éclate sur la montagne sèche
Éclate mon crâne qu’il se déverse de tout et de rien
Et fais pleuvoir où je meurs tes cuisses d’azur
L’écorce de ta perle entrouverte comme l’aube

Arrache à ma mémoire la position sacrée des cinq sens
Ouvre la veine-océan dans son ordre d’écriture
Et laisse jusqu’aux caves se répandre le sang
Vider tout ce qui n’est pas le Jour

La chambre secrète des anges est
Cuir tremblant au contact ancien à l’écho
Voilé des voyelles du nom

J’ai les paupières à la peau de ton ventre plus fin que la nuit
L’étoile du monde me tord et retord

Je veux renaître en toi

Âpnée / fragment 35

Où le vent a tissé des cercueils dans les arbres et les roches
Le vent n’est plus
Il reste ce qui vit sans mouvement sans battement
Nourri de sa propre lèvre embrassé par le vide
L’air évidé du soleil et des astres-fleurs
L’absence fractalisée en un large cristal de cendres
Une couronne de sel des océans fondus les dents molles
Les enfants de la chair morte des abîmes
Voilà la terre
Et ce qu’il reste des objets formes ambitions hauteurs
Hantée par nous
Entre nous
Antenous

Sentinelles fragrances de la mort sans portes sans rien
Font les spectres du champ de guerre
Du chant d’amour réduit au silence des tombes
C’est ta bouche réduite à son fond et à ses entrailles
Les garde-odeurs se moquent
Piqués soumis dans la terre immobile marbre et sable
Se moquent et rient du même chagrin du même monstre
Du même ventre qui nous unit

Où les dernières respirations du monde les ceintures d’oxygène
Ta bouche caverne dort
D’émeraudes et d’or
Charbon lumineux moteur de l’ellipse et des circonvolutions
De la mer et du ciel
Ta bouche seule rayonne
Soleil et vide
Dans le désert où rien ne bouge
Que les tremblements de ma voix qui grattent l’espace
De ton nom

Âpnée / fragment 34

4ème cahier : Juliette n’avait pas peur

Je crois qu’elle est morte, dit une voix, elle est toute raide et sèche, comme une mouche au bord d’la fenêtre.
Posez-la ici, s’il vous plaît.

[…]

Elle maigrit, maigrit au rythme des ombres qui s’épaississent et se joignent à elle, et ses habits glissent le long de son corps comme des pierres de météores tombées du ciel. Ils fument du changement d’atmosphère. Ils ont déjà l’air fossiles.
Elle marche jusqu’à ne plus voir les lumières des villes, plus rien entendre, plus rien croiser que les choses muettes.
Lorsqu’elle atteint le cœur de la forêt, le lit est là, comme prévu, dans un bosquet bien ratissé, un lit et une table de chevet lustrée. On a nettoyé et jeté tout ce qui traînait, bouteilles, cannettes, mégots, seringues, préservatifs, on a lavé les draps en y mettant de l’assouplissant, on a tassé l’oreiller dans les quatre sens et on a attendu son arrivée.
Juliette est là maintenant. Elle s’allonge, oiseau blessé, et s’endort presque aussitôt.

Fragment suivant

(Photographie de Fool-Artistic)

La fontaine

Alors que je n’étais que roche dure
carbone de larmes
terre sèche
sans eau et sans viande
et ciel tranchant
où se divisent les oiseaux
et se tranchent les ailes
et voué à rester
plus dur qu’un sentier
émietté par la traversée infernale des sabots de fer
ta main est passée
d’une caresse
plus innocente qu’une vague
plus douce que l’eau des fontaines indiennes
sur mon visage futur
et je suis ce que j’étais
et ne suis plus ce que j’allais devenir

Tu as
au creux de tes mains
et dans les plis de tes baisers
emprisonné la mort
et je suis retourné
au liquide immortel
fragile
invisible et lourd
où meurent et naissent les étoiles

(Photographie de Fool-Artistic)

Fin du cycle – #0

Je m’étais lancé le défi d’écrire un poème par semaine pendant une année, et finalement, j’ai un peu débordé, j’ai tenu 72 semaines consécutives. Aujourd’hui, je ressens le besoin de faire une pause, ou plutôt de reprendre le temps, de peser les mots. Je ne veux pas bâcler pour le plaisir de produire. J’ai réussi mon défi et je dois cesser de tirer sur la corde.

Je continuerai à poster des poèmes, mais ils seront plus rares. Je veux me consacrer un peu plus à l’écriture de nouvelles ainsi qu’à un futur projet de roman. Parallèlement, je tente aussi de pousser un peu plus loin mes créations musicales à travers mon projet Bisou de l’enfant sauvage.

Quoiqu’il en soit, je ferai en sorte, dans la limite du possible, de poster au moins un texte par semaine sur mon blog.

Il est à noter également que j’ai retiré mon roman Clément du blog, car il part aujourd’hui faire sa tournée des maisons d’édition, dans l’espoir d’être publié. Je prends très volontiers tous les merdes et les doigts croisés !

Merci à celles et ceux qui m’ont lu, m’ont soutenu et continueront de le faire 🙂

 

 

Je cacherai

Tirez-moi les joues et voyez, ô voyez tout ce que vous ignorez, le sot-l’y-laisse si l’en est, bâtards de sots ! Vous ne les tirez plus de peur de les garder entre vos doigts, mais les joues ne bougent pas, messieurs et grands-mères, rien ne bouge et claquez des doigts, le swing est là, là dans vos doigts. Retournez à la piste. Vous ne savez pas danser. La musique est toujours au rythme de la claque de vos doigts. Bâtards de sots, retournez à la piste, vous ne savez pas danser.

Tu portes ton peignoir de sang, de chair et de sauce, aux deux petites poches toujours sales qui connaissent l’humiliation du ventre et de la bête gavée qu’on expose.

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#72 – Éclats de bulles

L’éclat. Le vomi. Le dessin à la bière. Je trace, autour des palpitations de mon corps, ta silhouette quand je dors ivre, elle frôle mon plus profond sommeil, battements de la mort, pulsations d’au-delà, et malgré moi, je vomis des misères ancestrales, des lucidités en Rorschach. Éclats géographiques d’une planète forcée. Sperme tendre où je flotte comme sur les draps de la mer morte. Et ton nom, fut-il doux ? tant il me brûle le ventre de le prononcer. Je n’ai vécu qu’entre tes lèvres, et nous n’avons jamais parlé la même langue. Je n’étais que mort à retardement, évidemment, mais l’ignorais, capturé, étreint, et tu poussais sur mes joues un souffle de vie, je l’ignorais, j’ignorais tout. Aujourd’hui j’appuie partout pour respirer. J’appuie et rien ne vient.

#70 – Ce qui affaisse nos corps et tire nos peaux

Il est des jours où le passé semble plus lourd que d’autres, plus lourd car il s’enfonce toujours dans la terre meuble, plus lourd car plus immobile. Ses gestes ne débordent plus, ne voyagent plus de mes mains à vos mains.
Comment faire travailler les muscles d’un malade dans un lit d’hôpital, lorsque le moindre mouvement est un déchirement de soi-même ? Nous ne sommes pas, dans le temps, extensibles. La mort nous fige où nous sommes, et ce que nous pouvons arracher à ce cadavre n’est que mensonge.
Immobilisme, répétition, et voilà, il a respiré tout l’air de son monde. Son souffle est maintenant si léger que les moineaux s’y posent, et enfin, dans son lit, il te regarde à peine.

Nuit de l’hyperborée

J’ai recopié trois fois ton visage sur le visage bleu de la mort. C’était l’hiver et l’hiver a dit, secouant sa tête d’arbre vide, non non non, trois fois non, je ne veux pas de ça, et tu as disparu comme une mauvaise fréquence sur la radio.
Les yeux de l’hiver étaient des brouillons, des cercles de l’enfer, des nids d’oiseaux. Au creux de ses branches germaient des fractales du futur et des fractales de la mort. L’hiver s’ouvrait et tu n’y étais pas car blanc tu n’étais plus. Non. Pas même blanc.
Tu étais preuve de la mort avant la mort. Je le sais. Je te pleurais déjà avant de tracer les lignes de ton présent. Tu es mort avant l’intention que je te fasse vivre, et j’ai honte d’être géographe de l’enfer. Et encore… pourquoi te dérobes-tu aux yeux que j’ignore ? Ta silhouette est-elle plus impertinente que la bave du soleil ?
Il est trop tard. Je te mens comme un dieu. Je te sourie. Je te montre la paume de ma main et elle dit, regarde le soleil qui s’y reflète, et ta main imite mon geste et rien ne se produit. Ta main ne ressemble qu’à ta main. Tu n’es ni dieu ni humain ni même pierre. Tu n’es ni dedans ni dehors. Les hommes te visitent pour ta malédiction, pour l’hiver qui ne veut plus de toi, pour la protection que tu laisseras bientôt derrière toi. Ils veulent les restes des anges qui se tiennent à tes flancs et soufflent sur ta peau qui se froidit. Les anges ne savent pas vivre seuls. Les anges n’ont pas de nom. Les fleurs bientôt repousseront, et toi, l’hiver t’interdira le repos du froid. Tu ne connaîtras plus le réveil, tu ne verras plus le reflet, tu ne seras ni dedans ni dehors.

S7301441

à la mémoire de Jérémie Bauer (1983-2017)

créatures, littérature, cahiers