25 octobre 2016

Nous sommes avec M. en week-end dans un endroit avec des canaux et des marais. Je suis la plupart du temps malade et alité. À un moment, nous partons en balade en bateau dans les marais. Sur un radeau, je vois un enfant qui appelle à l’aide, puis tombe à l’eau. Je crie, puis je saute à l’eau pour le chercher mais je ne le trouve pas. Personne ne l’a vu ni entendu et je suspecte un grand complot.

1. Je travaille temporairement comme éclusière afin de :
a. montrer à ma petite amie que je suis une personne responsable
b. écrire des histoires dans une petite cabane
c. boire des bières dans les vergers voisins
d. gagner de l’argent, c’est-à-dire des consentements virtuels

2. Le tunnel de fuite d’une écluse se nettoie une fois par jour au printemps, deux fois par jour à l’automne, et peut contenir :
a. des agglomérés de feuilles de platanes
b. des morceaux de poissons
c. des cannettes de Coca-Cola
d. des verres Mc Donald
e. des bouteilles de whisky
f. des ventres de ragondins

3. J’écris une histoire sur :
a. le diable et son chien
b. M. et moi
c. mes collègues de travail

4. Je refuse :
a. l’apéro avec mes collègues de travail
b. le déjeuner avec mes collègues de travail

5. Je ne suis jamais malade sauf :
a.
b.

6. M. est :
a. la première personne au monde à m’avoir réellement aimée
b. la seule personne au monde à m’avoir réellement aimée
c. l’enfant qui se noie
d. l’instigatrice du complot

7. L’existence ou la non-existence du complot est :
a. un moyen détourné de me renvoyer à ma solitude
b. un appel à l’aide d’une personne que je ne connais pas
c. une porte

8. Le radeau est constitué de simples rondins de bois noués entre eux.

9. La flore est trop dense et exubérante pour que nous nous trouvions dans le sud-ouest de la France.

10. J’ai reçu de la part de certains touristes :
a. une pièce de deux euros
b. des chocolats à partager avec mes collègues et que je n’ai pas partagés
c. rien

Les poissons-chats sont des êtres gigantesques capables d’avaler en quelques bouchées des ragondins, eux-même capables d’avaler en quelques bouchées des chiens et des chats de petite taille, eux-mêmes capables d’avaler en quelques bouchées des nonos et des pâtées royales de qualité extrêmement médiocre.
Le roi des océans, dans toute son immaturité, a choisi celui à la plus longue moustache pour en faire son carrosse, il est à peine âgé de huit ans et depuis la mort précoce de son père règne sur le plus grand territoire terrien connu à ce jour, plus grand que la Russie et plus grand que n’importe quelle bite et n’importe quel sabre.

Le roi des océans a des coquillages à la place des
yeux-de-X-me-regardant-dans-les-yeux
quand il neige sur son royaume
est-ce des larmes ou des cendres
ou encore les ailes des poissons
broyées par les airs et les voix
les moulins que franchissent les bateaux

Les maisons à l’envers ressemblent à des chapeaux dans la boue.

Le roi des océans habitent trois fois dans sa tête, c’est-à-dire le jour, c’est-à-dire la nuit, c’est-à-dire seul.

Il a élu au rang de grands chevaliers des arts et des lettres les plus rutilantes cannettes de Coca-Cola que l’éclusière n’a pas réussi à voler pour son compte.

Le sang commence plus fin qu’un goutte-à-goutte et se termine dans le grand delta. Aucun aller-retour. Les saumons ont toujours été bleus.

La princesse et le principe
se constellent seulement dans le ciel
en vingt points dont trois absents

Rêves & Interprétations / Dub, Remix & Megamix

Durant le premier confinement du printemps 2020, je décidai d’utiliser mon carnet de rêves pour en sortir quelques textes que, comme un rêve, je ne comprendrai pas, mais tenterai d’étirer plus loin qu’eux-mêmes, plus loin que moi.

Je note régulièrement mes rêves, mais  je ne les utiliserai dans ce nouveau projet qu’après plusieurs années, le temps qu’ils aient bien pris racine, je ne sais où.

Bon voyage nulle part.

Âpnée / fragment 97

la main ouverte sur des graines d’or
tu attends
comme l’amoureuse sur un quai de gare
le regard sur l’horloge
les oiseaux en retard

ils sont restés en haut de l’arbre
et tu as retourné ta main
face contre terre
et tu as vidé ta main
de ce qui, tu croyais, se trouvait dans ta main

tu es rentrée boire ton café
tu t’es assise près de la fenêtre
et tu as regardé les oiseaux ingrats
descendre des arbres
et picorer les graines
éparpillées dans l’herbe

tu as pleuré et encore tu t’es servie de tes mains
jusqu’à la boue
tes mains plus lourdes que les eaux vertes du vieux puits

toi qui ignores tout langage
pourquoi parles-tu
à ceux qui ignorent tout langage

ouvre plus encore ta bouche
jusqu’aux cataractes du second monde
et oublie sans crainte
tout ce qui ne vole pas
oublie les mots qui t’ont été adressée
et qui disaient
blablablablablablabla
et laisse tes mains sur le parvis

Âpnée / fragment 96

ai-je déjà fui ?
non tu te moques !
Mais tu déplaces ta main sur la symétrie absurde du soleil
et tu es plus imbécile encore que
le vent ou les oiseaux ou les murmures

Va jouer des doigts au pays des ombres
et des visages fins
aucune lumière ici n’est projetée
sans feu

Âpnée / fragment 95

viens à moi tendrement
sur des eaux douces de salive
et éteins au creux de mes jambes
l’idiote lumière
de ta main

dérobe ma robe et fuis
que je sois nue à attendre
sur le carrelage froid
samedi soir
paume de main crispée
à toi
samedi prochain

Âpnée / fragment 94

et tu ignores même si tu attends
la nuit lorsque tu fumes jusqu’au
souffle au cœur

personne ne t’a dit : demain
et tu comptes les heures d’un sablier renversé

tout le monde dort
mais chez toi le marchand de sable ne passe plus
tu n’as plus rien pour payer

CIément / fragment 61

Cela fait trois jours que Marianne et moi marchons dans les arpentums de l’acolosse, sous le chat-grain parfois, moissant les vireines et laissant fondre leur doux-blanc sous la langue, trois jours à se tracer la peau, à oublier le monde, à oublier les choses, à manger des asters et boire des écailles jusqu’aux afflots. Vilevoler en silence tandis qu’inviles nous sonarisons et hurlons nos éluhans.
Marianne éblue par vant-et-vers et moi j’en déréduis, j’ous du premier mot, ous, qui est aussi la première lettre, et j’essaye de parler la langue de Petit-Bourg-les-Neiges.
Souvers les essantes, Marianne aousse et tubule. Mi j’enrâme ses esfiles, j’élause les ébouts et j’élause amo-hé chaque vat, mais éviée par siam et par scion, je filouche sur des barberins. À lou serré, en un dérivers inextrême, Marianne s’énissime et m’effouille dans les corches. Azurine ! j’ous casurin. Oussais-mi, Marianne ? Meta oussais-ti ? Marianne carrousse et se vélante : ulyssons ta carape pour que je te juliette, ça doucera le mimi de cerfant. Quasi at fitou azur.

L’espilion de restance en un saule se trinte. Neo oussons tou quarambe, halcinés, meta mi, meta fiols et lamités. Un celsior de rapille, ous Marianne, j’enquois des trémonds et neo cani la soulevante, destions.

L’estuaire tout de gorges percées se jette dans la confusion.
Les corps sont des flûtes. Les gens les habillent et les notes sont des cris.

Nous longeons l’autoroute par le no man’s land. J’improvise :
Ja parlo la languo da Sal qua sa canstroé sar la baso vacollequa « a-o-é ». Ta panso qua ç’a passobella? Marionné ?

CIément / fragment 60

La façade du magasin est une grande vitrine toute peinte d’un noir satin immaculé, aucun tag, aucune éraflure, aucune marque de colle, mais en m’approchant un peu, je découvre une inscription en petites lettres roses dans un coin : baiseunmec.com, ainsi qu’un logo, celui d’un homme se faisant jeter sur un lit.
Une porte s’ouvre, épaisse, molletonnée, et un homme géant me fait face. En une fraction de seconde il me scanne, Juliette bonjour, entrez je vous en prie. La porte se referme derrière moi et l’homme géant me fait signe de le suivre.
C’est un couloir tout blanc. Les murs plus fins que du papier de riz sont en fibres thermo-lumineuses, la lumière est partout, je ne projette aucune ombre.
L’homme-géant ouvre une autre porte et cette fois-ci me fait signe d’avancer sans lui.
C’est une pièce carrée aux murs blancs identiques à ceux du couloir, une borne de paiement est installée au milieu et très vite un écran géant descend du plafond pour m’accueillir. Juliette bonjour et bienvenue, dit une jeune femme aux longs cheveux blonds dont j’ignore si elle est réelle ou synthétique. Si vous venez pour la première fois ou ignorez les règles de baiseunmec.com, je peux vous les énumérer, cela ne prendra qu’une minute. Le désirez-vous, Juliette ? Je réponds non merci, je connais les règles. Dans ce cas Juliette, quel abonnement cabine désirez-vous contracter ? Voici la liste des différents types d’abonnements, qui s’affichent également sur votre écran :
abonnement mensuel de 4h (hors week-end) : 35euros
abonnement mensuel de 4h (dont 2h week-end) : 45euros
abonnement mensuel de 16h (hors week-end) : 120 euros
[…]
4h sans abonnement : 40euros
1h sans abonnement : 15euros
Je prends celui-ci, 1h sans abonnement. Votre choix est « 1h sans abonnement ». Veuillez valider et payer à la borne.
Je valide et paye. Je vous souhaite une bonne journée Juliette.
Une porte automatique s’ouvre. Au sol, plusieurs flèches lumineuses m’indiquent la direction à suivre. Je rejoins ma cabine. La porte se referme.

De l’autre côté de la vitrine, qui me représente assise sur un canapé plastifié dans une position élégante et charnelle, s’étend un couloir sobrement moquetté dont je ne distingue ni le début ni la fin. C’est de là que viennent les filles.
L’envie me prend de cogner sur les murs afin de savoir si les cabines voisines sont occupées, histoire de vaguement mesurer le nombre total de mes adversaires. Le site internet annonce des couloirs de douze cabines, mais j’ignore s’il y a d’autres couloirs. J’espère que non. S’il y avait d’autres couloirs, le plus gros problème ne serait pas l’augmentation de la concurrence, le plus gros problème serait le tri effectué à l’inscription, les bigleux dans le couloir des bigleux, les gros dans le couloir des gros, les gars au menton autoritaire dans le couloir des gars au menton autoritaire. Je me demande si mes voisins de cabines sont des pouilleux aux yeux globuleux.
Je saisis la télécommande, elle aussi plastifiée, sur l’accoudoir du canapé plastifié. Ne trouvant aucun écran à viser, j’appuie sur le bouton « power » en pointant le plafond, remuant frénétiquement et baptisant tous les coins pour n’en pas rater un. Le centre de la vitrine s’illumine de milliards de pixels et un écran d’accueil me propose tout un éventail de chaînes pornos afin de patienter. Je choisis quelque chose de soft sur la chaîne BlackedRaw.
Je préfère rester habillée pour l’instant, et me contente de passer une main sous mon jean pour simplement me caresser et être prête le moment venu.
La moquette du couloir où passent les filles est bleu nuit. Sur l’écran, un homme géant fait claquer sa queue sur la joue d’une fille aux longs cheveux blonds. Les murs du couloir où passent les filles sont peints d’un bleu nuit probablement identique à celui de la moquette mais que la différence de matière empêche d’être totalement identique. Tous les deux pas environ, des appliques-lunes diffusent un pâle reflet de lumière. J’en observe une longtemps sans cligner des yeux. Ensuite je me demande comment les oiseaux en plein jour tiennent aussi longtemps dans le ciel sans cligner des yeux, et aussi, quel est l’équivalent du vol plané chez les êtres humains ; faire la planche dans la piscine, se rouler dans l’herbe, dormir ?
Sur l’écran, deux hommes géants se serrent contre la fille pour enfoncer leurs deux queues dans son anus extra-élastique. Lorsqu’un troisième homme géant apparaît pour enfoncer sa queue dans la bouche de la fille, la fille disparaît, c’est-à-dire totalement et entièrement se volatilise, et jusqu’à la dernière minute les trois géants remuent les uns contre les autres dans ce trou vide, trou noir, trou absent.
C’est tout droit sortie des cuisses tressées des trois géants que la fille réapparaît juste avant la fin de la vidéo pour recevoir les trois fois douze jets de sperme. Sous le masque apparaissent les gouttes de la peau, mais le masque tient bon sur l’artiste éprouvée, pour un dernier salut et un dernier sourire.
Je lance une autre vidéo lorsque les lumières lunaires du couloir changent subitement de couleur pour émettre un rose d’aube pure que moquette et murs adoptent aussitôt. J’éteins l’écran et j’ajuste ma position sur le canapé plastifié. Je ne suis toujours pas dévêtue mais qu’importe, je peux jouer à caillou et silex, je resserre mon jean et j’attends que la fille arrive.
C’est à peine si elle me regarde. Elle s’approche pourtant de la vitrine et appuie sur quelque chose, probablement le bouton « non merci, j’avais dit pas les moches ». Elle non plus n’est pas très belle de toute façon, les cheveux aux épaules, le visage indécis et le corps en H, mais des yeux verts, hé oui, bien qu’inutiles sur elle, des yeux verts qui lui ont fait croire toute sa vie qu’elle était irrésistible.
Lorsqu’elle disparaît de la façade de ma vitrine, un message poppe aussitôt sur mon écran : « Salut Juliette, bonne nouvelle ! Oélie voudrait bien baiser avec toi. Acceptes-tu son invitation ? »
Stupide, je laisse quelques secondes la réponse en suspens. Je pèse le pour et le contre, le pour étant la possibilité de baiser, le contre étant la certitude de ne pas baiser, puis je rajoute les yeux verts d’un côté, les cheveux aux épaules et le visage indécis de l’autre, je retire la teneur en Sel de chacun des éléments et je retire également les lettres S, E et L présentes dans chacun d’eux, pour obtenir le résultat suivant : non. L’écran me répond par une sorte de message d’encouragement : « J’aurais fait la même chose. Carrément pas ton style. En espérant que les suivantes seront plus à ton goût. »
Le couloir ne retombe pas longtemps dans la torpeur bleue nuit. La fille suivante agit exactement comme la précédente, me regarde à peine et s’avance vers la vitrine pour appuyer sur le bouton Destin de Juliette. Comme la précédente, elle n’a que peu d’intérêts, ses cheveux surnagent, ses épaules flottent, ses pieds sont asymétriques ; il me semble presque apercevoir entre chaque partie de son corps, aux frontières totalement névrosées de chaque partie de son corps, la déchirure du papier-magazine. Et la mode allant si vite parfois, quelqu’un d’autre que moi pourrait même dater avec plus ou moins d’exactitude chaque partie de son corps, iel dirait alors, elle a ces fesses depuis la saison printemps-été 2015 et ça ne va pas du tout avec ces pieds so printemps-été 2017, c’est affreux. Lorsqu’elle disparaît de ma vue, l’écran affiche : « Salut Juliette, bonne nouvelle ! Amaryllis voudrait bien baiser avec toi. Acceptes-tu son invitation ? » J’ai déjà trop sali son nom. Il ne lui reste plus grand-chose, ou rien d’assez doux pour que je me repose, ou rien d’assez fort pour que je me défoule. Je soupire, non.
Encore 9 minutes de cabine et mon temps sera terminé.
Mon sexe est un peu irrité et les irritations me démangent, mais je suis toujours okay pour jouer à caillou et silex. L’écran me rassure : « La prochaine est pour toi, Juliette. La prochaine c’est la tienne. Allez, fais pas ton timide. »
Et de nouveau le couloir se teinte de rose. La fille apparaît. Elle a de longs cheveux bleus et porte une tunique asymétrique couleur bordeaux à motif floral. Sur ses cuisses nues se déploient des ombres qui ne sont pas celles du tissu seul, elles sont pareilles aux ombres qui tachent les vallons des campagnes, où tremblent la sauge et le cerfeuil, les ombres d’une peau si mouvante qu’on la nomme pays. Et je lea reconnais.
Elle s’arrête un instant au bord de mes yeux, s’accroupit et avance lentement un doigt près de ses eaux noires aux fonds insondables. À leur contact, un cercle se forme. La fille attache alors ses longs cheveux bleus, dépose une goutte d’eau de chaque côté de sa nuque et, avant que le cercle ne disparaisse, plonge dedans entièrement habillée.
Ensuite la fille déploie un grand sourire grotesque avant d’écraser son visage sur la vitre pour faire la grimace du petit cochon. Quelque chose l’interrompt, un bruit derrière elle. Elle éclate de rire et appuie sur le bouton de ma vitrine avant de se sauver en courant.
L’écran n’affiche rien. L’écran affiche « 2mn restantes ». Puis l’écran affiche : « Votre forfait est écoulé. Merci de quitter la cabine. Vous aurez sûrement plus de chance la prochaine fois. »
La porte automatique s’ouvre et à travers un petit dédale de couloirs je rejoins directement la sortie comme après une séance de cinéma. Je décide donc de faire le tour du pâté de maison pour regagner l’accueil de l’agence afin de trouver une explication à la non-conclusion de ce troisième « rendez-vous ».
L’homme géant de l’accueil n’est pas surpris de me voir revenir. Il me laisse entrer sans me fouiller et me conduis dans une nouvelle pièce où deux jeunes hommes me reçoivent très courtoisement : « Veuillez excuser le désagrément causé par cette individue. Nous ne savons pas encore comment elle a pu échapper à la vigilance de notre système de sécurité. C’est bien la première fois que cela arrive et soyez sûre que cela sera la dernière. Pour nous faire pardonner, veuillez recevoir ce bon de 1h de cabine gratuite valable trois mois. Merci de votre compréhension. » L’homme géant pose une main sur mon épaule et nous repartons sans que je n’ai pu prononcer un seul mot.
Je tire trois grosses bouffées sur ma clope et m’apprête à regagner la station de métro la plus proche lorsque de l’autre côté de la rue quelqu’un hurle mon prénom. C’est la fille aux cheveux bleus qui arbore un grand sourire grotesque et mime une branlette avec sa main gauche. Je lui fais signe d’attendre, mais alors que je traverse la rue pour tenter de la rejoindre, elle prend la fuite en direction du Jardin des Plantes et se volatilise derrière les buis centenaires du grand portail d’entrée.
Lorsque je pénètre à mon tour dans le parc, il n’y a pas âme qui vive, seulement le froid partout, le froid qui détoure chaque objet, chaque sentier, chaque tronc et chaque feuille et dit ceci, iel est à sa place maintenant, et entre les lignes que je trace, iel ne bougera plus. Alors le seul bruit que l’on entend parfois est celui d’une branche glacée au cœur, qui se brise et tombe.
Je reconnais certains arbres, à mesure que j’avance, je les reconnais depuis toujours. Il y a le long du sentier une haie de Pyracantha de Cô, ses baies rouges, sous le reflet du givre léger, clignotent comme des guirlandes lumineuses, me rappellent que Noël approche et me demandent si je crois encore à sa putain de magie. Je crois aux Pyracanthas de Cô, je réponds, je crois à leurs épines dures et à leurs fruits toxiques. C’est une chose immuable.
Derrière la haie soudain, la fille aux cheveux bleus réapparaît, elle siffle un air que je connais, l’air de ne pas me voir, là à un mètre de moi, et encore un mur infranchissable nous sépare. Attends s’il te plaît ! je prononce. Es-tu Sel ? À ce moment, j’ignore encore l’étendue des pouvoirs de Sel (sur moi), alors tout semble possible. La fille continue de siffler. Elle ne fuit plus. Elle étend ses bras devant elle pour bailler, dévoile de fins poignets paillés de reflets blonds, et je demande, es-tu Moi ? La fille m’ignore. Es-tu Clément ? Elle ricane. Pas la peine de te moquer, aide-moi plutôt, es-tu une personne de mon roman ? La fille aux cheveux bleus enfin se tourne vers moi, elle dit, d’accord ! J’accepte ! Qui veux-tu que je sois ? Je réponds, tu peux être par exemple une extra-terrestre venue sur Terre car ton peuple te déprimait trop, tu pourrais avoir voyagé de planète en planète à la recherche d’une amie tendre et fidèle sans jamais la trouver, jusqu’à ce jour où tu serais rentrée dans une agence baiseunmec.com et derrière une vitre tu m’aurais vue. Qu’en penses-tu ? La fille aux cheveux bleus répond, ma planète d’origine s’appelle Petit-Bourg-les-Neiges, mais vous terriens la connaissez mieux sous le nom de Felton512. J’ai fui ce monde parfait, sans nuit, sans drogue et sans mort, comme ça sur un coup d’tête, et à travers les galaxies j’ai cherché l’Amie tendre et fidèle. J’ai embrassé les feux et ils m’ont brûlée, embrassé les glaces et elles m’ont brûlée, embrassé les vents et ils m’ont perdue, mais toi Juliette, lorsque je t’ai embrassée, ce n’était qu’au prix de quelques écorchures, alors je décidai de rester sur Terre. Chez moi on m’appelle 4,5684,2114, mais ici tu peux m’appeler Marianne.
Nous avons traversé la haie et nous nous sommes écorchés.

Âpnée / fragment 93

aujourd’hui c’est la fête de Ji et alors nous devons marquer toutes les pierres du chemin menant au temple, c’est-à-dire, selon les mots de Waha, poser la main sur le front, saisir une pierre imaginaire à l’intérieur de son esprit puis marquer la pierre sur le chemin avec ses initiales
Waha m’explique que mes initiales sont très proches de celles de la déesse Ji, et qu’ainsi aujourd’hui doit être pour moi un jour plus important qu’il ne l’est pour les autres, et que je dois prendre une attention toute particulière lors du marquage des pierres
de chaque pierre

en temps normal, le temple n’est pas très loin
avec Waha, nous mettons une dizaine de minutes pour le rejoindre
le seul véritable obstacle pour rejoindre le temple est une mince rivière où les enfants jouent en été
Waha dit qu’il faut faire attention mais j’en doute un peu car j’ai déjà vu des chats la traverser
mais le jour de la fête de Ji
il faut partir quelques heures avant l’aube pour espérer rejoindre le temple avant le soir
et à cette époque encore, la rivière se réveille parfois gelée

Waha me rappelle quelles sont les pierres capables de recevoir la marque
elles ne doivent pas être plus petite qu’un cœur de nouveau-né
ni plus grosse qu’une cervelle d’élan
pour les miens, l’univers a été créé par la pensée d’un élan
Waha explique encore
la souffrance humaine ne peut être supportée par un être plus petit qu’un cœur de nouveau-né
Waha tend la bougie vers moi et montre une pierre plus petite qu’un cœur de nouveau-né
si tu marques cette pierre, toi pourtant si jeune et si pure
la pierre mourra
essaye si tu veux
je dis non
je dis non car il y a assez de véritables pierres comme ça et nous ne sommes même pas encore sorties du jardin
le soleil se lève et Waha me tend un morceau de pain à la banane
je suis déjà fatiguée mais c’est la première fois que je peux participer à la fête de Ji alors j’essaye de ne pas le montrer à Waha
et c’est un jour important pour moi
je porte la moitié du nom de la déesse Ji
patience

Âpnée / fragment 92

des grelots d’argent sont accrochés
sur les plus hautes branches des pommiers en fleurs
et sur les branches à hauteur d’homme
flottent les prières en papier

c’est Waha qui me soulève
pour que j’accroche moi aussi
ma prière en papier sur une branche de
l’arbre de mes aïeux

au pied d’un autre pommier
une autre petite fille
dans les bras de sa Waha
accroche sa prière en papier sur
l’arbre de ses aïeux

les grelots d’argent ressemblent
à une pluie de soleil
comme s’il pleuvait mais
sans une seule goutte d’eau
seulement la douce sensation d’un
flic
floc
au ras de la peau

Waha me repose par terre
attrape ma main et
nous rentrons au village sans dire un mot

CIément / fragment 59

Le sel la nuit, 2ème chant accompagné d’un chœur

courir le silence et frôler
parfois frôler de mon ombre l’étoile
arracher la fleur sans odeur
la broyer, s’en parfumer
et retourner courir le silence

vapoter des mueslis et de la brioche dorée
courir et pisser du sang, découvrir
les parois du labyrinthe de verre
souffler le feu au dos de tes encres
et par toutes les bâtardises qui formeront ta forme
trahir le noir de la nuit

Toustes se moquèrent car Juliette avait mélangé les couleurs comme une maternelle. C’est moche, c’est du vert caca-d’oie. Tu voulais pas faire du vert caca-d’oie quand même ?
Honteuse et humiliée jusqu’au plus profond de son âme d’artiste, Juliette attrapa et ajouta à son dessin toutes les couleurs qui lui tombaient sous la main jusqu’à obtenir le plus dégoûtant des noirs.

le bâtard de toutes mes biles
et tant pis si je cours le silence
et tant pis si je m’oublie à te chercher

Il y avait autrefois dans la bouche de Juliette deux langues, et sa bouche était close. Inexistante. Le sourire, ses variantes et ses dérives n’avaient pas encore été inventées.

je suis bâtie de pièces vides, de chambres clouées par des poutres où il est interdit de rentrer
où le vent siffle bien sûr, ou ce qu’on appelle le vent, c’est-à-dire le vide qui s’agite

Et autour de ses doigts il y avait d’autres doigts, qui ensemble formaient un poing solide et léger à la fois, creux et mystérieux à l’intérieur.

mon poing si je le ferme
rien ne peut s’y blottir sans étouffer
que mon sexe cabossé mais fidèle

CIément / fragment 58

365 jours de Sel, extrait

19 –
Sel,
Chaque nuit où je ne rêve pas de toi, je me réveille en sursaut
je retourne ma peau devenue trop chaude
et je pose une main ouverte sur le lit
pour recevoir l’astre lorsqu’il tombera
si tu te réveilles en sursaut.

CIément / fragment 57

Je m’endors sur le canapé et me réveille sur le carrelage. Une porte s’est ouverte et c’est Margot qui apparaît dans le couloir. Elle sort de la chambre d’amies et j’avoue être un peu déçue, j’espérais vraiment que Julien ait installé ses quartiers dans la salle de bain, quitte à ne plus me brosser les dents pour les jours à venir. Lorsque je découvre que Margot est nue, je fais semblant de dormir. J’ai de longs cils qui me permettent en toute circonstance de faire semblant de dormir. Par exemple, au jeu du Loup-garou, je suis une excellente petite fille.
(Mais il faut avouer ici que mes cils sont faux : lorsque je n’étais encore qu’un bébé, ma grand-mère les coupa aux ciseaux durant mon sommeil afin d’en stimuler la croissance, et ils poussèrent ainsi jusqu’à paraître vrais, jusqu’à faire croire à quiconque que je dormais lorsque je faisais semblant de dormir.)
(Aujourd’hui ils tombent, et il n’y aura bientôt plus de garde-fous pour veiller sur le château la nuit.)
Margot marche jusqu’au fond du couloir, ouvre la porte des toilettes et s’assoit pour faire pipi. Je l’observe avec attention. J’observe les lumières et les ombres exécuter des figures très précises sur son corps exact. Comme en concours de gymnastique, les figures semblent des figures imposées, mais lorsque genoux, bras et têtes se relâchent et ensemble se tressent, je vois le corps éteint dans sa beauté définitive, et je déglutis en silence.
Ensuite Margot retourne dans la chambre d’amies. J’ouvre les yeux. J’attends quelques minutes puis je vais me brosser les dents.

Âpnée / fragment 90

me rappeler de ce jour où nous étions
toutes deux nouvelles et naïves
avant le premier philtre et le premier sort
m’en rappeler pour la première fois
sans rien savoir de nous
et sans encore de tache sur l’évidence
– oh combien je la tordrai
l’évidence
chaque soir qui viendra alors sans toi –
m’en rappeler sans plier en quatre et brûler ce morceau de papier
sans invoquer les démons
sans amour, t’aimer
m’en rappeler sans apprêt
sans mémoire et sans certitude
et n’en écrire jamais un seul mot

CIément / fragment 56

C’est la nostalgie du non-passé qui arrache à mes yeux leurs larmes
(les larmes sont le sang des yeux, c’est-à-dire leur souffle ; ainsi les êtres qui un jour cessent de pleurer perdent également toute faculté de vision ; premièrement, leurs yeux ne se tournent plus dans leurs orbites, telle la nuit qui appose aux images phosphorescentes et illisibles du jour un doux vernis de chambre rouge, afin de leur remplir le ventre d’une âme. Deuxièmement, leurs yeux refusent certaines couleurs, par exemple lorsque leurs yeux ont trop embrassé, ils refusent la couleur lèvres et la remplacent par une sorte de flou qui n’est ni du noir ni du blanc. (Cet effet est en parti visionnable dans le film Dans la peau de Franck Miller). Troisièmement, pour arriver à percer les veines des yeux, il faut y aller à coup de burin ; et même encore, c’est souvent l’œil qui finit par lâcher prise avant les larmes. Bref, il n’en reste rien.)
mais ce qui vient de l’intérieur est un poussin dans une coquille d’œuf, et rien n’est alors plus simple que de sortir
C’est la nostalgie du non-passé qui me fait fantasmer des corps qui ne sont pas les miens, qui auraient du l’être ou pu l’être, des milliers de corps de tous âges qui sont autant de vagins fantômes du véritable chemin, des corps que j’ai honte de revêtir et honte de violer et honte de soumettre et honte encore d’abandonner les robes et les chemises à travers les rues et les villes, mais maintenant je sais qui j’étais, à quinze ans je le sais, je le sais à seize ans, à dix-sept ans, à dix-huit et ainsi jusqu’à vingt-quatre. Je me suis vue, je me suis croisée, je me suis aimée : c’était moi. Tout autour de moi c’était moi.
Mais le monde a les yeux brûlés et ne pleure pas et ne respire pas. Je suis de couleur bleu éteint.

CIément / fragment 55

il y a* le cri que j’adresse aux étoiles trop souvent
aux étoiles qui brillent comme aux étoiles mortes
mais de là où je suis
peuvent-elles entendre seulement

(* : Clément a dit un jour que ma prose était reconnaissable à cette expression que j’utilise à tort et à travers. Depuis ce jour, je l’utilise exclusivement chaque fois que je veux qu’il me reconnaisse. J’appelle cela « écrire mon nom à (l’infini moins un) plus un ». J’utilise cette même technique lorsque j’écris le mot « libellule », le mot « miette », le mot « loup », le mot « quasi-bilatéralité-et-parcimonie » ou le mot « Juliette »)

CIément / fragment 54

Lorsque je rentre du travail, je constate aussitôt que les quatre portes du couloir sont encore closes ; seules sont visibles quelques entrailles de lumières dégorgeant de ma chambre – des dentelles et de la chair vivement blanche.
Je marche jusqu’aux toilettes et enjambe les entrailles de la nuit que le jour commence à moisir. (Il y a parfois dans la lumière perdue au fond d’une pièce des amas de poussière qui flottent sans tomber, pendant des jours et des jours, et je crois que c’est exactement ceci, les entrailles de la nuit saoule ou morte de moi/nous.)
Le couloir est interminable, trois portes à gauche, deux portes à droite, tout au fond les toilettes, et voilà, je veux dire voilà c’est fini, tout le reste est composé du même vide
sans les portes pour m’indiquer le sens, je tomberai, je me perdrai entre les murs ou je marcherai tête en bas sans m’en rendre compte
je ferai l’insecte fuyant la nuit et je me cognerai à tous les ersatz du jour, c’est-à-dire tous les murs vides
et enfin je ferai la feuille à l’automne fatiguée
après le sol le ciel et vice-versa, si je n’avais pour me diriger quatre portes fermées, une porte de toilettes entrebâillée et le cadavre de ma nuit à enjamber.
Je fais pipi mes quatre heures de boulot.
« putain de transpiration de stress de merde !!! »
« marre de devoir négocier avec les gens dans ce putain de bordel de merde de métier de balais à chiotte »
« cassent les couilles tous ces putes et cons qui ne viennent pas se présenter et s’assoient comme s’il s’agissait d’un putain de moulin. Je vous propose de bien et très profondément aller vous faire enculer avec du gravier et du verre pilé, ça vous débloquera toute la merde qui y croupit depuis votre naissance <3 <3 <3 »
Les jours passent vite. Les salaires tombent et j’ai envie de dire à mon employeur : vous n’êtes pas obligé de me donner le chèque au jour près, je ne suis pas pressée, ce n’est pas grave si la compta a fait une erreur, je peux attendre dix jours de plus que prévu, de toute façon tout cet argent ne me sert qu’à acheter des beignets aux fraises et des bières à longue fermentation que je mange et bois dès que je sors du travail, peut-être que je pourrais ne pas venir travailler demain et alors ne pas manger de beignets au fraise et de bières à longue fermentation et en échange vous n’auriez pas à me payer et ainsi je crois que nous pourrions nous considérer comme quittes, n’est-ce-pas ?
(Je fais pipi très longtemps car j’ai un problème à mon sexe que j’aborderais peut-être plus tard – mais rien n’est moins sûr ; même les morts, genre p/Pierre ne connaissent pas ce secret.)

Et puis il y a cette fille qui sonne à la porte d’entrée
(j’ai probablement dû laisser le portillon ouvert en rentrant, alors elle a traversé le jardinet ; il y avait ceci* à sa gauche et cela* à sa droite mais elle n’a rien vu, elle a simplement sonné à la sonnette puis elle a continué à se rouler une cigarette, un filtre serré au coin des lèvres, genre ça y est je suis sa petite copine ou sa dealeuse ou son plan cul du foutu lundi soir.)
: c’était cette fille que j’ai rencontré au boulot quelques jours plus tôt accompagnée de sa mère
: Margot
une alpha aux longs cheveux noirs – que j’ai d’abord confondue avec Anaïs
la voix un peu éraillée ou peut-être trop puissante, trop assurée pour quelqu’un de son âge –j’en ai plus du double et j’aimerais faire autant de bruits, autant de sons différents lorsque je parle… alors les gens diraient de moi pour se rassurer de la faiblesse de leur voix que je ne suis qu’une fumeuse invétérée.
Et aussi les mêmes yeux noirs-sans-peur
tatoués noir-de-cent-ans pour faire peur
Elle marche sur le perron jusqu’à la baie vitrée du salon puis plaque ses mains et son visage contre la fenêtre pour tenter de voir à l’intérieur : elle me voit à l’intérieur.
« Coucou, dit-elle en secouant la main. Est-ce que Julien est là ? Tu peux m’ouvrir ? »
Je ne sais même pas où est Julien, et s’il est encore là j’ignore dans quelle pièce. Lorsque je m’apprête à lui répondre qu’il est parti ou dort encore et ne veut pas être dérangé, Julien apparaît soudainement derrière moi, uniquement vêtu d’un caleçon représentant des petits koalas qui proposent « un petit koalin ». Il me sourit et cela signifie : « coucou Juliette, je te fais pas la bise car je pue de la gueule ». Il ouvre pour moi la porte d’entrée. Il embrasse la fille alpha sur la bouche et je détourne le regard avant de trouver un adjectif à ajouter à cette scène. Après quoi ils disparaissent dans le couloir et ses quatre portes closes ; j’ignore laquelle ; j’entends seulement le claquement, le cliquetis du verrou et un objet, une chaussure probablement, que l’on jette contre un mur en contreplaqué.
J’aurai aimé dire à Julien que cette fille a tout juste seize ans mais je pense qu’il le sait déjà et s’en fiche.

Je pars au boulot. Je fume de la vapeur arôme smoothie fraise pomme banane et je trouve ça très bon.
Lorsque je rentre, les quatre portes sont toujours closes et la maison semble déserte.
Des rires et des cris m’interpellent parfois mais j’ignore d’où ils proviennent.

(* : voir Appendices « Botanique » (actuellement indisponibles))

CIément / fragment 53

365 jours de Sel, extraits

17 –
Sel,
Je crois que tout t’intéresse et je crois que tu es capable de tout faire. Je crois que la peur ne t’effraie pas ; je crois qu’elle surgit en toi lorsqu’il est trop tard.
Selon moi, tu es un très mauvais oiseau, mais en tant qu’humaine, tu es parfaite.

18 –
Sel,
Il existe dans toutes les langues une infinité de mots secondaires. Plus précisément, il en existe une infinité moins un, et cette infinité moins un de mots secondaires est la longue très longue description du « un » restant – toi – au total égal à tout.

Âpnée / fragment 89

#1-04

Toutes les faces
de la pierre extraite de la bouche
étaient sculptées
ce qui semblait plaire au chacal

Je vomissais le fleuve immobile
et les premières couleurs du lotus
éclataient

Le serpent fouillait en moi
allait puis venait
et chaque fois qu’il sortait
je sortais un peu plus moi aussi

Le chacal examinait les pierres
et semblait satisfait

Il effaça sur mon front
le cercle d’allégeance

Le serpent était mort
et jusqu’à la fin du lotus
j’étais libre