Je suis un chasseur (Temps de lecture : 30-35mn)

Chasseur

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30-35mn

1.

Manon s’affaire dans la salle de bains. Elle se coiffe. J’entends quelques de ses cheveux tomber de sa perruque spirite, et des cils, de son loup blanc dentelé d’or, puis glisser, ou frémir sur le carrelage, et se nouer à ses doigts de pieds. Manon est petite, danseuse, chaussée de talons-aiguilles imaginaires et porte un monde qui n’est pas le sien, c’est moi.

Le réveil indique 8h53. Les rideaux sont lourds, doubles, épais ; il fait gris.
C’est une chambre d’hôtel. Il y a un stylo sur la table de nuit, Moonrise Escale, un stylo à encre bleue, tant pis.

Manon, où est Manon ?
Elle chante dans la salle de bains. Tout va bien.
Ai-je déjà parlé de Manon ?
Il est neuf heures maintenant, je me relis.

J’ai déjà parlé de Manon.
Oui.
Un peu.

Aussi…
Il y a, entre l’heure où Manon rentre dans la salle de bain et l’heure où elle sort, un moment qui n’existe pas. C’est pour cette raison que nous nous trouvons là où nous sommes, quelque part sur la route…

2.

Nous avons roulé toute la journée. Et que des arbres, partout des foutus platanes, bordel de vingt-et-unième siècle…
Nous zigzaguons désormais sur d’affreuses petites routes grinçantes et le soleil nous tourne autour comme une boussole détraquée. Montant descendant à vive allure dans l’obscurité squelettique, au moindre écart on s’enfoutre un platane, et sans même le réveiller. Alors Manon et moi évitons de nous observer, car un regard appelle un baiser, mais voilà, parfois merde les platanes le fossé et les côtes écrasées, la sculpture, le scalp, merde aussi car Manon est trop belle avec ce paysage derrière qui défile, merde enfin car les amoureux de notre espèce sont invincibles, parce que c’est nous le vent… merde les platanes.

3.

Nous nous arrêtons devant un hôtel. Je fais l’effort de me souvenir du nom de l’enseigne.
Je sais.
Il est l’heure de prendre tes médicaments.
Nous entrons.
Le hall d’hôtel est modeste, tressé à quatre épingles, et très péniblement étiré, asthmatisé, asphyxié par l’imposant comptoir de la réception sur lequel sont posés – trônent – une sonnette et un stylo à encre bleue.
Je respire, mes semelles respirent sur un lino molasse qui s’enlace autour de deux chaises en bois et d’une cheminée en larmes… (C’est une pièce assez petite pour que l’ombre de mon corps projetée sur le mur parvienne à faire un tour complet et dépose, ultime victoire, ma tête à mes pieds.) Le carrelage serpente autour des pieds de Manon, sur lesquels maintenant je danse (pour ne pas patauger) gamin, mes mains au mord de ses fesses.
Et rien d’autre où tenir droit. Mais beaucoup de choses aux murs, beaucoup de ces toiles d’araignées usurées, tissées par la mélancolie de l’homme, sepias, bigles et graisseuses à jamais, toutes plus pénétrantes qu’un chœur de crucifix dans une chambre de rebouteux. Les rideaux sont tirés. Et aussi mais alors sont autour accrochés beaucoup de souvenirs et de cartes postales paillards, transformant cette mal aïeulleuse malédiction en postiche de trou paumé, dépaysant, authentique, agréable à tout instituteur en vacances.
Nous avançons de trois pas et nous retrouvons collés au comptoir de la réception. Un vieil homme encaisse à l’avance le prix de la chambre et invite Manon à remplir le registre.
Je souris à Manon, et ça veut dire que je sais pourquoi nous sommes là, ça se veut un sourire rassurant. Car je me rappelle : je sais que nous sommes là pour cette raison : je vais aider Manon à prendre ses médicaments. Et je sais aussi que plus tard nous ferons l’amour, car nous serons bientôt arrivés, plus qu’une étape ou deux, et nous serons arrivés, alors nous ferons l’amour car peut-être ensuite nous serons séparés quelques temps ; c’est ce que j’ai déjà expliqué à Manon. Et on était d’accord là-dessus. Pour la soigner définitivement.

Manon a toujours un peu peur lorsqu’il s’agit que je la pique. Elle me serre le bras, c’est compliqué, je fais gaffe. J’aime bien ses bras, alors je fais gaffe.
Une fois fait, elle se dirige vers la salle de bains, et je crois que ça a un rapport avec les médicaments qu’elle prend, mais il y a toujours ce moment qui n’existe pas qui survient et… je ne sais plus. Je crois que le secret de Manon, c’est ça : je dois me lever et aller regarder dans la salle de bains.

4.

Manon s’affaire dans la salle de bains.

5.

Je crois qu’on se rapproche de l’endroit car Manon a régulièrement besoin de prendre ses cachets.
On s’arrête environ toutes les heures. Nous sommes tout proches.

J’écris peu. Le moment qui n’existe pas semble se rallonger.

Ça fait deux jours.

J’ai besoin d’écrire un poème.

Voilà.

Nous sommes arrivés.

6.

L’établissement est grandiose, comme sur les prospectus. Je note aussitôt le nom de l’enseigne (je ne l’ai pas déjà noté ? Pas le temps de relire.) : La prairie des anges.

Manon me prend par la main. Je sors de la voiture.
Tu es chez toi maintenant, n’est-ce pas ?
Réponds-moi s’il te plait.
Tu veux prendre tes médicaments ?

Un homme s’avance vers nous, je l’ai déjà vu sur la brochure, et je reconnais aussi sa voix, nous nous sommes longtemps parler au téléphone au sujet de Manon. Il nous salue ; il a un air gentil ; je pense qu’il est de la même espèce que Manon ; c’est pour ça que nous sommes là.

Il dit :
« Il va falloir qu’il enlève ce stupide carnet qui pend autour de son cou. C’est quoi au juste ? »
J’écris :
Je suis un chasseur !
Quelqu’un répond :
« Il devra le garder encore quelques temps. Il en a besoin jusqu’à la transaction. »
Le vieux bonhomme – il a tout à coup l’air plus vieux – se penche sur moi, je crois qu’il regarde mes chaussures, il dit :
« C’est normal qu’il écrive mot par mot tout ce qu’on prononce ?
– Il fait ça tout le temps ; c’est pas grand chose. Regardez, à peine trois pages. »
Et ils ont ri comme s’ils se connaissaient depuis très longtemps.

Ensuite j’ai accompagné Manon dans le bâtiment et le gars nous a fait une sorte de visite des lieux.

7.

Manon s’affaire dans la salle de bains.
Moi, je jubile : encore une prise de médicaments, ou peut-être deux, puis ils t’amèneront. Et ensuite ? Ensuite tu seras soignée. Le gars, là, le vieux, et les autres, ils vont te soigner Manon.

Ou peut-être… peut-être pourrais-je venir avec toi ? Non, je veux dire, peut-être pourrais-je devenir comme toi, si c’est possible bien sûr ? Tu sais, moi, je m’en fous de mourir.

Manon sort de la salle de bains. Je lui fais signe de lire.
Elle dit :
« Plus tard, c’est l’heure des cachets. »

Il faut aussi qu’on passe chez le teinturier sur le chemin du retour.

Manon, lis !
Tu dois m’y faire penser.

8.

Est-ce que quelqu’un m’entend ?

Quelqu’un répond, non, seulement dit :
« Ne touchez pas à son carnet. Laissez-le écrire jusqu’à ce que nous soyons arrivés. »

Attends, je vais t’aider à prendre tes médicaments. Est-ce qu’on peut s’arrêter ?
T’y vois quelque chose Manon ? Où peut-on s’arrêter ?

C’est une salle longue et étroite…

Est-ce que quelqu’un m’entend ?

9.

« C’est bon, nous y sommes. »

« Attendez encore une minute. Il peut être utile. Transportez-le mais laissez-le écrire. »

Je serre fort la main de Manon.

Lis : tout va bien se passer.

« Commencez la transaction. »

« Je vais rester avec lui au cas où. »

10.

Manon s’affaire dans la salle de bain. Nous sommes… nous sommes dans une autre chambre, pas sûr que ça soit une chambre, mais une pièce, plus grande, plus froide, et je suis dans un lit, les draps sentent le citron ou peut-être le produit vaisselle. Pas de table de nuit, pas de stylo. Des murs blancs. Pas sûr que ça soit des murs.
Qu’importe.
C’est le moment ! Je dois me dépêcher, je dois… je dois me lever. Je dois sortir de ce moment qui n’existe pas.
Où se trouve le temps ? Où se trouve Manon.
Je me lève.
Il y a le ruissellement de la douche qui couvre le bruit de mes pas.
J’ouvre doucement la porte.
Je dépose un œil sur l’embrasure.

Je ne suis rien d’autre : je suis moi qui regarde Manon.

« Que fait-il ? »

Il y a quelqu’un ?
Ne lisez pas !

« Chut, il nous entend. »

Qui êtes-vous ? Où êtes-vous ?

J’ouvre la porte un peu plus.
Ce n’était donc pas de l’eau, ce bruit, Manon, mais le bruissement des ailes que tu déploies en secret. C’est pour ça que nous sommes ici.

Elles sont si belles pourtant, Manon, pourquoi te faut-il les retirer ? Je peux t’aimer comme ça, tant pis, je peux t’aimer toute la vie, avec des moments qui n’existent pas, tant pis, ça me va.
Et tu sais, Manon, voler, je m’en fous, ange ou rien, je m’en fous.

« C’est bientôt terminé ? »

« Mais taisez-vous un peu. »

Il y a des gens qui chuchotent…

« Nous ne sommes pas censés être là. »

Manon, pourquoi tes lèvres ne bougent pas quand tu parles ?

« Vous pensez qu’il va continuer encore longtemps ? »

« Il écrit tout ce qu’on dit ? Moi je me casse, c’est trop flippant, et de toute façon vous avez plus besoin de moi. »

Ça y est Manon, voilà, regarde, dans le mur, derrière la douche, une porte vient d’apparaître ; il y a, gravée dessus, on dirait avec des ongles tant c’est irrégulier, une longue série de chiffres et de nombres.
Manon me prend par la main.
Alors d’accord, c’est moi que nous allons soigner.
Nous habiterons ensembles, d’accord ? dans une maison qui n’existe pas.

D’accord Manon.

Je vais franchir la porte.

(ici, l’écriture change)

« Agent Torque, prenez son carnet et continuez. Notez également ce que je viens de dire.
Commencez par cela. »

Le docteur Pet-au-cul est un sale con. C’est à cause de lui que…

(ici l’écriture change)

L’agent Torque a été envoyé en vacances au Théâtre 26, selon les ordres du docteur Betoncut. Il y deviendra un chasseur. Il devrait nous être retourné dans six ou neuf mois, selon les résultats obtenus à la simulation de productivité d’onirie.

La transaction du sujet xxx (« ne mentionnez pas son matricule, a dit le docteur ») s’est bien déroulée.

La transaction du sujet s’est achevée à 21h32.

Les premiers effets hallucinatoires productifs ont été enregistrés pas moins de cinq minutes plus tard.

Après analyse nous avons trouvé des poisons-base déjà présents dans l’organisme cérébral du sujet. La clé était encore scellée. Aucune violation n’a été détectée. L’onirie du sujet est en parfaite santé. Selon les ordres du docteur, nous n’avons donc fait aucune injection au sujet, ceci afin de préserver son patrimoine génétique.

Nous cherchons actuellement d’autres carnets que le sujet aurait écrit durant ces vingt dernières années.

Les syndromes cliniques dont était atteint le sujet semblent expliquer son énorme potentiel mais empêchent nos équipes de mener à bien leur travail. L’amnésie séparatrice du sujet rend impossible l’exploitation de notes courtes ou non-datées. Cependant, nous sommes amenés à penser que ce type d’amnésie est la cause de l’onirie naturelle sécrétée par le sujet.

Le sujet continue d’être productif sans qu’aucune drogue ne lui ait été injectée depuis son arrivée au centre.

Le sujet génère à ce jour 349 % d’énergie. Nous avons dû brancher deux vessies supplémentaires sur le côté droit de son crâne.

Selon les courbes de voyage, l’onirie du sujet se trouve actuellement dans la 7ème chambre. Il s’y déplacerait sous la forme d’un ange.

Le sujet n’est pas seul.

Nous détectons une seconde présence.

Code Iceberg !

(ici, l’écriture change)

Ils sont tous morts.
Tombés, comme ça, tous.
C’est le chasseur qui les a tués.

(ici, l’écriture change)

Nous avons récupéré le sujet 4 (anciennement xxx) à 10h37 le 12 décembre 2010-b.

Les pics de productivité atteignent des sommets.

Nous fouillons actuellement les alvéoles primaires de la mémoire blanche du sujet pour retrouver les traces de cette dénommée « Manon ». Nous pensons qu’elle est « la seconde personne ».

Nous venons de recevoir le carnet de route du sujet. Le tracé et les étapes sont conformes.

Nous avons rencontré les deux agents chargés du transport du sujet. Ils n’ont rien remarqué de particulier.

Nous cherchons encore « Manon ».

Le taux de productivité a atteint ce matin 1287 %.

Selon les courbes de voyage, l’onirie du sujet se trouve actuellement dans la 31ème chambre.

L’onirie du sujet se trouve actuellement dans la 64ème chambre.

La seconde présence brouille nos sondes cérébrales.

L’onirie du sujet se trouve actuellement dans la 95ème chambre.

Attendons ordre pour éteindre le cristal.

Le cristal Onos n’aura bientôt plus la capacité de contenir autant d’énergie.

(ici, l’écriture change)

Une fuite s’est déclarée dans la nuit du 17 décembre. Tous les membres du personnels présents sur place sont morts.

Attendons ordres pour évacuer.

(ici, l’écriture change)

C’est mon pote Victoire qui m’a filé ce carnet. Dans le temps, je travaillais au théâtre 26, alors je pense que c’est pour ça…
Attendez. Je vais changer de chapitre. On n’est plus du tout à la même période. Je pense même qu’il faudrait un second carnet, du genre comme une seconde Amérique, celle avant et après le 11 septembre, mais comme il reste encore pas mal de pages à ce carnet, j’en profite ; et c’est pas tous les jours qu’on trouve du papier aussi facilement.

11.

Je disais donc, c’est mon pote Victoire qui m’a filé ce carnet pour presque rien.
Victoire est un ancien drogué, alors il ne sait pas écrire et il n’a pas essayé d’apprendre depuis le grand accident. C’est pour ça qu’il n’a pas touché au carnet ; depuis la fin de la production, quand tout s’est définitivement arrêté, il est devenu comme tout le monde, ou tout le monde est devenu comme lui, sauf que lui il savait pas écrire. On trouvait quelques rares anciens drogués qui avaient appris l’écriture mais on les devinait facilement, les dénigrait parfois, ils traçaient des lettres trop rondes, mais d’un rond tordu et dentelé d’hésitation. Les castes du passé ne se brisaient pas facilement ; j’aimais bien Victoire, même si c’était un ancien drogué. Le truc, c’est qu’on était tous pareils maintenant, mais que ça faisait chier pas mal de monde. Moi ça allait, mais ça me déprimait quand même certaine fois, car il faut avouer que Victoire portait pas mal de séquelles, vraiment.

Je travaillais au Théâtre 26 (une personne en parle un peu plus tôt dans le carnet) et en échange d’une réponse, à savoir, c’est quoi le Théâtre 26, Victoire m’a filé le carnet.
Alors je lui ai tout raconté. Parce que le papier est rare depuis le grand accident, parce qu’on veut tous écrire des poèmes.
Peut-être que j’ai eu à traiter le sujet xxx, je ne sais pas, je lui ai dit à Victoire, je ne sais pas car il ne reste aucune mention de son matricule dans le carnet. Mais je lui ai raconté ce qu’on faisait. Je ne vais pas le raconter deux fois, mais ce qu’on faisait, c’est vrai, c’était quand même dégueulasse. On était payé une fortune, le bon temps, vraiment, c’était le bon temps. Je regrette pas. Y a que le grand accident que je regrette, et tout ça à cause de ce sujet xxx. Ils ont dit que c’était une simple panne. Ils ont dit que c’était une simple explosion. Ils ont dit que tout allait bien.

Y avait cet air qui semblait contenir toutes les drogues du monde et nous tous qui écrivions des poèmes ; y avait eux, et la faille du Cristal 22 qu’ils n’ont jamais réussi à boucher. Tout le monde y a renoncé. Toutes les stations de rêves ont été fermés, et moi, comme tous les autres, j’ai perdu mon travail.

Tout le monde en parlait du sujet xxx, certains mêmes l’appelaient autrement. Ils disaient Dieu, ils disaient Sauveur, ils disaient Apocalypse et Créateur du Nouveau Monde.

Le rêve était partout, mais il avait un prix : cette phrase : « personne ne meurt seul ».
Il y avait d’abord eu des graffitis sur les murs, puis des stickers, puis d’immenses affiches sur les panneaux publicitaires vétustes, « personne ne meurt seul ». C’était le prix du rêve, sobrement écrit, blanc sur noir, sur l’affiche officielle. La dernière lettre, le « l », était représentée allongée, comme morte, pour bien expliquer la chose : une lettre seule dans une phrase impaire, la 19ème lettre, morte…
Il y avait eu ensuite des maisons de quartier, puis des églises, puis des buildings. Nous n’avions pas le choix ; tous ceux qui mouraient, tous, c’était à cause de ça, ils réfutaient cette idée.
Tout le monde était la vingtième lettre.

12.

Je me demande ce que sont devenus tous les chasseurs de rêves…
Maintenant qu’il n’y a plus de station…
Et les stocks ? Il doit quand même en rester ?

13.

La doctrine et tout ça, c’est vrai, tout est vrai, mais tout ce qu’il a fait, notre sauveur, n’est que chaos. Notre mémoire sous le préau, on est tous sur le point de crever, on tiendra pas vingt ans de plus comme ça, à faire qu’aimer, drogués tout le temps.
L’économie est morte elle aussi, voilà ce qu’il a fait notre sauveur, des hommes et des femmes qui écrivent des poèmes et ça toute la journée toute la nuit ; et, au milieu, toujours enivrés.

Mais je n’aime pas Victoire, pas comme il faudrait, pas comme le préconise l’église.
J’essaye.
Lui c’était déjà un drogué avant ; ça doit être pour ça que ça bloque ; je sais pas.

14.

J’avais un boulot au Théâtre 26, et oui, peut-être que j’ai eu à restructurer le sujet xxx.
Y avait deux trois wagons de condamnés à mort chaque jour, donc c’est difficile à dire. Dès qu’ils entraient, on leur filait un numéro et y fallait les appeler chasseurs tel numéro.
Ce qu’on faisait seulement, c’était préparer le cerveau du chasseur à être productif. On influençait son système onirique.
Ça consistait, dans la première étape, à œuvrer au blanc pour nettoyer la totalité du système onirique du chasseur. Il ne devait plus rien rester, c’est-à-dire qu’on partait de zéro ; on appelait ça le point de naissance. On commençait ensuite à travailler sur l’histoire du chasseur, c’était l’étape la plus longue. Nous implémentions pour chaque individu environ douze milles concepts modernes et douze milles concepts oniriques qui y étaient associés, le tout était censé représenter un monde imaginaire aux choix infinis. Le chasseur n’explorait jamais le monde dans son intégralité mais il était important de laisser une marge à son exploration. Il arrivait parfois qu’un chasseur s’aventure trop loin de son monde et parvienne à sortir du décor créé. Le chasseur mourait sur le coup mais, pendant vingt-trois minutes, il continuait d’être productif et contaminait les puits d’énergie. La dernière étape consistait donc à placer quatre-vingt dix-neuf protagonistes principaux, homme ou femme, au milieu de son monde, tout en sachant qu’aucun n’en rencontrerait plus d’une vingtaine. Nous appelions ces rencontres des chambres ; les paramètres du décor étant associés à chaque protagoniste principal, l’environnement était généralement clos parce que pré-structuré.
Enfin, si les tests de productivité étaient concluants, nous transmettions le chasseur au centre du Cristal 22, et pour le reste, je ne sais pas. Ils devaient faire eux aussi leur petit cocktail je présume.

15.

Victoire, il faut que je pense à Victoire.
Où suis-je déjà ?
Une chambre, deux lits séparés, moquette bleue, papier-peint bleu, un livre sur la table de nuit, mes lunettes, je mets mes lunettes, un livre sur la table, Un roi sans divertissement, où est Victoire ?

(ici, l’écriture change)

Je sui 1 chaseur

(ici l’écriture change)

Il y a cet air malsain partout. C’est le monde en train de coaguler.

Une chose ; une seule règle : ne pas oublier son partenaire.

Le monde entier se compte désormais en chiffre pair. Et chaque jour le monde entier meurt deux par deux. Ils tombent ; c’est depuis ce putain d’accident, c’était pas qu’une simple fuite, bande de pourris !
On perd la mémoire, on oublie tout. Tout. Il ne reste que notre partenaire : on appelle ça une constante, avoir un partenaire. Si on l’oublie, on tombe, c’est tout, et lui après ; on appelle ça des trous de mémoire. Et puis on appelle ça des fosses communes.

16.

Ce matin, Victoire est mort.

17.

Je ne crois pas que ce soit mon écriture, si ?
J’ai écrit ça ?

18.

Qui est Manon ?
Manon est-elle ma constante ?

19.

Où suis-je ?
Une chambre…

(ici, l’écriture change)

Manon s’affaire dans la salle de bains, Manon mon ange ma déesse ; nous allons bientôt franchir la 100ème chambre…

« Il continue d’écrire, c’est dingue. »

« Chut ! »

« Mais ce qu’il dit c’est quoi, une sorte de futur ? »

« Il écrit ce que tu dis. »

« Merde. »

« Mais fermez vos gueules putain. »

« Rien à foutre, je me barre, ce gars me fait flipper. »

Viens Manon, mon ange ma déesse, voler, rêver !

« Et c’est tout ? »

20.

(ici, l’écriture change)

Code iceberg, c’est quand il n’y a plus d’eau, juste l’iceberg. Il est étonnant que le sujet fut au courant de ce nom de code.

Onirie du sujet stable.

Manon n’a jamais existé.

« Il est réellement dingue. »

« T’y crois à toutes ces histoires, toi ? »

« Laisse tomber, c’est qu’un guignol comme les autres. »

« Et si jamais c’était vrai… Si y avait une fuite. »

« Chut. Laisse-le écrire. On va se faire engueuler si le docteur lit ça. »

« Hé, tu sais quoi ? »

« Mais bordel, quoi ? »

« Hier j’ai piqué un peu d’énergie au sujet xxx. Et elle existe Manon. Si tu te l’injectes pure, tu fais pas des rêves comme d’habitude. Tu rêves de Manon. Et on dirait un ange, je te jure, une déesse bordel, si tu te l’injectes pure. Les courbes de voyage peuvent dire ce qu’elles veulent, il est pas tout seul dans la machine. En tout cas, ça donne envie d’être un chasseur. »

« Va m’effacer ça du carnet espèce de con. »

21.

« Pourquoi il écrit plus ? Il a juste mis le numéro du chapitre, c’est totalement con. »

22.

« Hé, mon pote, tu m’entends ? »

23.

« Attendons ordre d’évacuer. »

24.

Il y a eu ce moment où mon corps est devenu comme une moitié de lune, mais toute petite comme une bille, c’est-à-dire comme une moitié de bille, et puis il y a eu Manon mon ange ma déesse, ensemble au sommet de quelque chose de beau, de vraiment très beau.

Nous sommes ensembles devenus quelque chose que je ne saurais dire, mais c’était quelque chose de léger, de très beau et très haut.

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