Jour d’été midi 15

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15-20mn

Rudölf, 42 ans
Nous nous trouvions debout au milieu du wagon, avec ma femme et ma fille, quand le métro s’est arrêté. Le conducteur ou un employé a parlé dans les micros mais nous n’avons pas compris ce qu’il disait. J’ai demandé, avec mon médiocre français, à une grosse femme de nous expliquer, mais elle n’a pas semblé me comprendre. Alors nous avons tout simplement attendu et j’ai expliqué à ma fille que ce genre d’arrêt impromptu était fréquent dans le métro parisien, parce qu’à Paris ville des lumières et des arts, on attend que les chanteurs et les musiciens aient terminé leur morceau avant d’ouvrir les portes des wagons.

Cinq minutes plus tard le métro était encore bloqué et ma femme a commencé à se sentir mal. Elle disait : c’est juste une nausée, ne te préoccupe pas, ça va passer, c’est à cause de l’odeur d’urine. La petite s’est mise à pleurnicher et j’ai vu un sans-abri marcher jusqu’à nous. J’ai cru qu’il allait me demander une pièce mais il s’est agenouillé et s’est mis à chanter « ne pleure pas, petit orage ». La petite s’est réfugiée dans les jambes de sa mère et moi j’ai donné une pièce au sans-abri pour qu’il s’en aille… Ma femme se retenait de vomir.

 

Sonya, 23 ans
Y avait ce mec en face de moi qu’arrêtait pas de me fixer. Une tête de con t’sais, des cheveux dégueulasses, des chaussures mais-laisse-tomber-quoi, et vraiment pas une tête de génie. Bien sûr, t’sais je portais la robe Mango, celle que j’avais samedi dernier à la soirée, new collection baby, mais pour une fois j’aurais dû m’habiller en sac-poubelle. Tiens, t’sais, j’aurais dû m’habiller comme cette pétasse de Cindy.
Donc le gars me reluque et t’sais il s’imagine dans son cerveau débile que j’suis comme une princesse elfique dans le Silence des Anneaux. Je lui laisse mater mes cuisses. Je me dis que si je le chauffe assez, il va prendre peur et changer de place, c’est bien le genre t’sais. Donc j’écarte un peu les jambes… oh ta gueule pétasse, t’as fait exactement la même chose avec Eddy tout à l’heure, bref, et là, coup de frein du métro, pas violent t’sais, comme d’hab’, mais cet enculé en profite pour plonger tout droit sur ma chatte. J’ai cru que j’allais le défoncer sur place !

 

Manuelito, 54 ans
Je suis intervenu car le gamin allait se faire massacrer. J’ai maîtrisé la gonzesse en la ceinturant et j’ai dit au jeune de se barrer. J’ai pas tripoté, mais elle était bien confortable la salope.
Ensuite le gars RATP a annoncé que le trafic était interrompu à cause d’un grave accident en gare de Neuilly-Plaisance, ce qui a détourné l’esprit de la gamine ; ah les enculés, elle a dit, et moi je suis retourné m’asseoir avant qu’on me pique la place.
Au bout de dix minutes d’attente, la gonzesse a commencé à s’exciter de nouveau. Petit pédé de gothique ! J’ai une vie moi, putain ! Peuvent pas se suicider sans faire chier les gens ces enfoirés ! Elle n’avait pas tort à vrai dire, mais de là à le clamer haut et fort, comme ça…

 

Gloria, 67 ans
Un jeune homme est arrivé le visage et les vêtements recouverts de sang. Je lui ai demandé s’il allait bien, s’il fallait alerter les secours ou chercher un médecin (comme si nous nous trouvions dans un avion…), mais je ne sais pas s’il m’a répondu. Il grognait et bredouillait quelque chose d’incompréhensible. Je lui ai tendu un paquet de mouchoirs en papier et lui ai proposé de s’asseoir à ma place.
Il s’est débarbouillé sans un mot puis il a retiré son t-shirt et l’a jeté par terre. Au final, il n’avait qu’une légère entaille à l’arcade sourcilière. Je lui ai donné d’autres mouchoirs pour qu’il s’en serve comme compresses. Merci, il a enfin dit. Exception faite des grognements, c’était le premier son qui sortait de sa bouche.
Il s’est levé et m’a encore remercié et m’a dit de m’asseoir maintenant. Puis il s’est appuyé contre la fenêtre et son regard n’a plus croisé le mien. Ou presque.

 

Rudölf, 42 ans
Un homme en sang est entré dans notre wagon et une grosse femme noire l’a soigné. J’ai demandé à une autre personne : est-ce que l’arrêt du train a un rapport avec cet homme en sang, mais la personne ne m’écoutait pas ou ne voulait pas m’écouter.
Quand l’odeur du sang est arrivé jusqu’à nous, j’ai entendu ma femme vomir. Je me suis retourné et sur le sol je n’ai rien vu. Elle avait les larmes aux yeux et je lui ai dit, crache, vomis, mais elle refusait catégoriquement et dans sa bouche un va-et-vient répugnant gonflait et dégonflait ses joues. Alors je lui ai donné une tape sur le dos et elle a tout dégurgité sur un couple, la trentaine environ, étrangers eux aussi, qui avait vu venir la chose mais n’avait pas trouvé la place ou le temps de fuir.
Ma petite n’a pas attendu trois secondes pour imiter sa mère, et là le couple a commencé à s’exciter, la femme surtout, qui s’est mise à nous insulter en russe et, au fur et à mesure qu’elle essuyait ses bottines et le bas de son pantalon, à nous réclamer de l’argent en anglais.

 

Sonya, 23 ans
« Allô ma chérie ? Ouais, j’suis bloquée dans le RER là. Ouais, encore un abruti qui s’est suicidé. Ben ouè-hein, ouè-hein, mais trop t’sais, y font chier quoi, imagine je fais ça à Disneyland par exemple, ils ferment l’attraction, voir tout le parc, ben c’est dégueulasse pour toutes ces pauvres familles, franchement quoi, ça s’fait pas. Alors là t’sais, le temps de rassembler les morceaux et tout ça, je crois qu’on va rester bloqués encore quelques temps. Ouè-hein, ouè-hein, mais je t’appelle pour autre chose en fait, un truc abusé j’te raconterai, est-ce que Timo est à côté de toi ? Ben va le chercher s’il te plaît. Non mais je m’en fous qu’il joue à la console, va le chercher, j’te raconterai plus tard j’te raconterai.
« Ouais allô Timo ? J’suis bloquée dans le RER là et y a un type qui a essayé de me tripoter, un gros pervers. Non, t’inquiète, t’inquiète. Mais viens me chercher à Mont d’est s’te plaît, juste au cas où. J’te rappelle quand le train redémarre. Quand j’te raconterai ce qu’il m’a fait, j’aurais même pas à demander pour que tu lui défonces la gueule. Calme-toi, calme-toi, j’te rappelle. Bisou. »

 

Youssef, 28 ans
Ils se sont tous mis sur leur téléphone. Personne ne se plaignait vraiment, à part peut-être la pétasse trois fauteuils devant moi, mais que tout le monde ignorait royalement. Aucune mutinerie à l’horizon. Ceux qui n’avaient pas la 3 ou 4G tapotaient bêtement sur l’écran de leur téléphone… comme une dynamo, vous voyez ? et ceux qui n’avaient plus de forfait lisaient et relisaient leur répertoire tout en laissant penser qu’il s’agissait d’un article politique, d’un roman ou d’un essai philosophique.
Il y avait quelques lecteurs plus « classiques » : un mec qui lisait 20minutes, avec des mocassins kaki et une paire de chaussettes en carreaux gris et noirs. Il a du parcourir le journal une bonne vingtaine ou trentaine de fois. Un mec incapable de retenir sa main de tourner les pages. À peine cornait-il une page que déjà la suivante enclenchait son mouvement, alors vite il lui fallait lire, de droite à gauche ou de gauche à droite importait peu, la page se refermait doucement comme à la fin du sablier les portes de Fort-Boyard, vous voyez ? Je vous ennuie, n’est-ce-pas ? Je vois bien que je vous ennuie, mais c’est vous qui m’avez demandé de tout raconter, et surtout les détails vous avez dit. Et il se trouve que j’adore les détails.

 

Jena, 32 ans
Les Louboutin, le pantalon Dior, le sac Vuitton, foutus, torchés, je voulais la tuer cette suka¹, mais devant sa gamine, non, j’aurais rien fait, j’ai rentré mes griffes. Et puis c’est vrai, il faut l’avouer, ce métro parisien, c’est une véritable infection ! Peut-être qu’en hiver l’odeur de pisse finit par se congeler, mais là, nous étions bloqués à plus de 35° dans cette boîte, et la nausée je l’avais aussi.
Je ne parlais pas bien anglais, et cette larve de Marejk ne savait même pas parler le russe correctement, alors ça n’a pas été facile de faire comprendre aux allemands que je m’en foutais que tout le wagon me vomisse dessus, au point où on en était, mais qu’il fallait payer le pressing ! Nemtsy skupy². Ils voulaient rien lâcher. Alors j’ai demandé à Marejk de leur faire peur, mais rien d’autre, juste pour leur faire rentrer dans le crâne que leurs excuses ne suffiraient pas. Marejk a soupiré, ty skuchnaya³, mais il s’est quand même levé et s’est mis à gueuler : platit’, teper’ platit’****, de plus en plus fort, jusqu’à ce que l’allemand se mette lui aussi à hurler dans sa langue et ne commette le geste de trop.

 

¹Salope.
² Les allemands sont radins.
³ T’es chiante.
**** Payez, payez maintenant .

 

Heidi, 43 ans
Je ne peux pas dire que j’allais beaucoup mieux après avoir vomi, mais je ne sentais plus rien, plus aucune odeur. Je pensais que j’avais les sinus brûlés, et étrangement cette idée me réjouissait plus qu’autre chose.
Après avoir repris mes esprits, j’ai vu ce couple de russes ; cette femme, une folle furieuse ; il était trop tard pour m’excuser, d’autant que des excuses, elle n’en avait visiblement rien à faire. Elle réclamait de l’argent. Was auch immer¹. C’était normal. J’ai fouillé dans mon sac et j’ai sorti un billet de vingt euros. Elle m’a craché dessus puis elle a parlé en russe avec son ami. Il s’est levé de son siège et s’est approché du visage de Rudölf pour lui faire peur. Mais c’était mal connaître mon mari. Je lui ai dit, stoppt, nicht mit ihm zu kämpfen, ne te bats pas avec ce fou, mais il ne m’écoutait plus et son poing inévitablement a cogné. Le russe s’est retrouvé knocked out pendant quelques secondes. Sa femme l’a aidé à se remettre sur le siège. Il n’a plus bougé mais elle, désormais, était encore plus remontée. Je n’ai pas attendu qu’elle finisse de se lever. Je lui ai soufflé une paire de claques et j’ai dit, sitzen, sitzen bitch² !
Ensuite nous avons pris nos bagages et nous avons changé de wagon.

 

¹Soit.
²Assis, assis salope !

 

Manuelito, 54 ans
Ça a commencé à faire long quand le vieux en face de moi s’est mis à ronfler, et encore plus long quand, après l’avoir réveillé d’un petit coup de pied dans les tibias, il a sursauté et s’est chié dessus. Une odeur de merde partout ! La gonzesse qu’avait tapé sur le jeune un peu plus tôt s’est levée pour chercher le coupable et après avoir pris à parti et insulté trois ou quatre personnes au hasard, le vieux a fini par se dénoncer, alors elle l’a injurié avec une violence, avec une méchanceté que je n’avais jamais vu qu’à la télévision, je vous jure. J’étais dégoûté. Vraiment. Puis elle lui a dit de dégager : trouve-toi des vraies chiottes sale débris ou alors je te défonce, mais le vieux était figé sur son siège, les mains sur le visage, et je pensais qu’il ne partirait jamais, qu’il n’aurait jamais le courage de terminer le reste du chemin le séparant de son pavillon, pas dans cet état, ou pas avant que tous les voyageurs aient quitté le wagon et que les rues soient désertes, alors la gonzesse l’a attrapé par le col de sa chemise trop grande pour lui et une seconde plus tard il suivait le mouvement.
Cette gonzesse est tarée. C’est elle qui a foutu la merde.

 

Youssef, 28 ans
Une femme lisait du Chattam, chaussures à talons plats, bas noir et fins, mais elle s’arrangeait, dès qu’elle tournait une page, pour cacher le nom de l’auteur avec ses doigts. Non pas par honte, mais car dans l’autre rangée de sièges, une autre femme lisait du Chattam, et elle ne voulait surtout pas entamer de conversation. C’est étrange vous savez, comme toutes les lectrices de Chattam se détestent de cette haine instinctive et sans fondement, (si ce n’est le livre de Chattam qu’elles tiennent entre leurs mains).
Il arrive aussi, parfois, que ces mêmes personnes sortent de la poche arrière de leur pantalon, sorte de table de chevet, mais visible, rangé dans le bon sens avec le titre qui dépasse, un classique de la littérature française. Alors leurs doigts ne cachent plus rien du tout et tiennent le livre comme deux pinces à épiler. À quelques exceptions près, tous ceux qui lisent un roman classique dans le métro sont des imposteurs. Ils mentent s’ils lisent Balzac ; le lendemain ils se pointent avec le Goncourt et un marque-page au milieu.

 

Bruno, 24 ans
Un mec, un chinois, que j’avais déjà vu passer deux fois et qui marchait de wagon en wagon depuis déjà une bonne vingtaine de minutes, s’est arrêté à côté de moi et m’a dit : Bordel, qu’est-ce que ça pue ces nègres ! Et il m’a donné deux tapes dans le dos avant de se barrer, du genre, bon courage. Sur le coup, je me suis contenté de sourire, par courtoisie ou je ne sais pas, mais autour de moi les petites oreilles qui avaient entendu riaient moins. J’ai haussé les épaules et je leur ai dit d’aller se faire foutre, que je le connaissais même pas ce connard de chinois, et voilà, ça n’a pas été plus loin. Le vrai problème est arrivé quand la meuf est arrivée. Moi j’ai rien fait.
Alors, euh, elle ressemblait à… Je dirai ma taille à peu près, mais avec des boobs comme aç, des putains de pastèques, et euh, des cheveux noirs, des talons-aiguilles et puis aussi elle mâchait un chewing-gum. En conclusion, une bonne grosse tepu.
Bien sûr que je pourrai l’identifier.

 

Jena, 32 ans
Oui c’était mon couteau. En tant que russe et plus encore en tant que femme, je suis obligée d’en avoir un. Mais ce n’est pas moi qui l’ai sorti. Il était dans mon sac. Peut-être que la sécurité s’est enlevée toute seule et lorsque j’ai tapé avec mon sac, peut-être que, je ne sais pas… Il faisait très chaud et j’avais mal à la tête.

 

Youssef, 28 ans
L’atmosphère était étrange. Il ne faisait pas seulement chaud : la chaleur se tordait comme une grimace sur le visage de tous les passagers. Plus personne ne lisait vraiment. Ceux que j’observais, du moins, ne tournaient plus les pages ; au mieux revenaient-il en arrière.

 

Manuelito, 54 ans
Ensuite la gonzesse a commencé à péter un câble toute seule. Je voyais qu’elle cherchait partout autour d’elle quelqu’un sur qui se passer les nerfs, alors j’évitais à tout prix son regard. Sérieusement, elle avait l’air givré.
Au bout d’un moment, sans doute ne tenant plus en place, elle s’est levée et a changé de wagon pour celui qu’avait pris le gamin sur lequel un peu plus tôt elle s’était refait les ongles. J’ai pensé, le pauvre, il va douiller, mais j’étais trop content de voir cette tarée disparaître et ne voulait surtout pas m’en mêler une seconde fois.

 

Sonya, 23 ans
Je lui ai rien fait, sur la vie d’ma daronne. Ouais je suis passée par le wagon où il était, mais c’est tout, je suis allée m’asseoir ailleurs au fond, voilà, après je lui ai juste mis un petit coup de pied au passage, c’est quoi un petit coup de pied ?

 

Gloria, 67 ans
J’ai compris une partie de ce qu’il s’était passé lorsque la jeune femme est arrivée. Elle l’a frappé, oui, à plusieurs reprises, des coups de pied, oui, peut-être trois ou quatre, ensuite elle est partie, et oui, oui il s’est laissé faire, il a juste dit quelque chose comme : mieux vaut être mort qu’enfermé ici avec tous ces cons. Puis il s’est retourné vers moi et m’a dit : pas vous, pas vous. Et il a souri, et, et… oh, je suis désolée.

 

Jena, 32 ans
Les gens ont dit que nous étions bloqués dans le métro à cause de lui. Je ne savais pas que ça se terminerait comme ça… Il y avait, il y avait cet homme au fond du wagon qui fumait de la marijuana et ça m’a tourné la tête. Moi je ne fume même pas de cigarettes. Mais je vous jure que ce n’est pas moi qui ai pris la couteau. Il est tombé de mon sac et quelqu’un l’a pris. La folle ! C’est la folle qui l’a pris !

 

Manuelito, 54 ans
Oui, la plupart d’entre nous avons entendu les cris provenant de l’autre wagon. Certains les ont même suivi. Je ne vais pas vous mentir, je me doutais un peu de ce qu’il pouvait se passer, mais je préférais rester loin de tout ça, et vous voyez, grâce à ça, je suis peut-être un des seuls maintenant à être innocent. Hé, hé.

 

Martin, 48 ans
La jeune femme a dit que le jeune homme en sang se suiciderait demain si on ne faisait rien aujourd’hui. Les gens se suicident tous les jours et ça bloque pour le travail. Ce président à la con devrait autoriser la mort par, vous savez, assistance, oui oui assistance. Moi ça faisait trois fois d’affilés que j’étais bloqué dans le putain de métro à cause de connards qui se suicident sur les voies. Vous savez combien j’ai d’heures pour dormir, et combien pour manger, et combien il en reste lorsque ces connards se suicident tous les jours, rien, rien, et même pire, négatif, négatif, négatif, négatif, négatif, négatif !

 

août 2013 – mai 2014

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