L’Archimède et l’Até

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1h-1h20

Tout corps plongé dans la merde subit une poussée.
Philippe Fragione, alias Akhenaton

Partie I

C’était peut-être la dernière fois que nous faisions l’amour, ou, du moins, j’étais certain que c’était la dernière fois que moi je faisais l’amour pour les six prochains mois. Je ne m’inquiétais pas vraiment pour sa libido, elle n’aurait sûrement aucun scrupule, peut-être dès le premier week-end de mon départ, à enfiler sa robe de cocktails et à descendre au coin de la rue pour appeler un taxi et se rendre dans un des bars du centre, se faire payer une caïpirinha par le premier mec avec de belles chaussures et le suivre sans rechigner à son appartement tout proche, un élégant deux pièces uniquement meublé d’un canapé blanc, d’un lit blanc et d’une cuisine à l’américaine, où ils baiseraient comme des bêtes jusqu’au petit matin. Tout ceci, c’était certain, elle le ferait sans penser une seule seconde à moi.
« Tu fais quoi, là ? me dit-elle. Tu joues au docteur Maboul ?
– Pardon chérie, j’avais la tête ailleurs. C’est à cause de cette mission.
– Laisse tomber. Pousse-toi de là, tu veux. »
Je me retirai en douceur de sa chair cannibale, basculai sur le dos et m’allongeai à ses côtés.
J’attrapai le paquet de Gitane sur la table de chevet et en sortis deux cigarettes que j’allumai tour à tour. Je lui tendis la première et nous fumâmes ainsi sans prononcer un mot. Mes valises étaient prêtes et tout ce qu’il me restait à faire était de profiter des dernières heures que nous avions à passer ensembles. Par respect pour moi, ou peut-être par pitié, elle resta allongée sur le lit jusqu’à ce que nous eûmes fini de fumer, puis elle se leva et me demanda si je voulais qu’elle me prépare quelque chose à manger. Je remuai vaguement la tête en guise de réponse.

*

Il faisait nuit lorsque je quittais la maison familiale. Dans le taxi, j’imaginais déjà ma femme affairer à changer les meubles de place, vider l’intérieur des placards, jeter sur le trottoir mes plantes vertes et ma collection de statuettes égyptiennes, allumer le tourne-disque et ouvrir une bouteille de champagne.
Le taxi était presque arrivé à la base navale de Brest et je l’imaginais désormais dans l’eau parfumée de la baignoire, avec quelques bougies posées sur le rebord, une coupe de champagne à la main, plus belle et rayonnante que jamais, enfin débarrassée de son pauvre fou de mari, l’expression était d’elle, écoutant les gymnopédies de Satie.

*

Le taxi me déposa devant l’entrée de la base navale. Sur le trottoir, encadré par plusieurs patrouilles de soldats qui allaient et venaient d’un bout à l’autre de la rue sous haute surveillance, une vingtaine d’individus, tous d’éminents scientifiques, présumai-je non sans fierté, attendait patiemment qu’on leur permette d’entrer dans le complexe. Les vérifications semblaient longues et fastidieuses mais aucun ne semblait être irrité de cette attente. La plupart d’entre eux, s’ils s’étaient trouvé avec leur femme devant un restaurant chic dans l’espoir qu’on leur donne une table, aurait très bien pu, en raison de leur niveau social, et car la plupart avait déjà plus ou moins travailler pour le gouvernement, faire un scandale et obtenir à la seconde la meilleure des tables, mais même devant un snack ces gens-là n’auraient pas dit un mot.
Je pris place dans la file d’attente, qui était exactement ceci, une file d’attente, parce que composée de gens respectueux, taciturnes et peu bavards, et non d’un embrouillamini de touristes italiens et français, et je dus attendre une dizaine de minutes avant qu’un sous-officier ne s’occupe de moi.
« Nom, prénom, demanda-t-il froidement. » Le légendaire accueil militaire.
« Dumont Aignan.
– C’est lequel le nom de famille ?
– Dumont. »
Il chercha mon nom, à l’aide d’un stylo, sur une longue liste composée de trois ou quatre feuilles, puis désigna du doigt un groupe d’experts en je-ne-savais-pas-encore-quoi qui patientait dans l’enceinte de la base.
« Groupe Charlie.
– Pardon ?
– Vous êtes affecté au groupe Charlie. »
Je me dirigeai donc vers le groupe indiqué, quoique j’eus pu, à voir la tête et les costumes des hommes et femmes du groupe Charlie, deviner seul mon affectation. Ils avaient à peu près tous le même goût déplorable que moi pour s’habiller. L’adjectif était de ma femme et signifiait qu’en plus de n’avoir aucun goût, ou un goût déplorable, au choix, ils étaient probablement daltoniens et n’avaient commencé à s’habiller seul qu’une fois leurs études terminées, avec plusieurs doctorats en poche, vers l’âge de trente ans. L’intégralité de cette blague était de ma femme, mais pour une fois, force était de constater qu’elle avait sans doute raison. J’éprouvais donc quelque embarras à les rejoindre, notamment car dès que je fus sorti de la file d’attente, je vis certains d’entre eux se tourner vers moi comme certains que j’étais l’un des leurs.
Je les saluai et me présentai et tous, timidement ou d’un petit filet de voix fantôme démontrant une absence momentanée, me retournèrent la politesse. Ils étaient tous très minces et la plupart portaient des vestes trop grandes pour eux. Des stylos dépassaient de leurs pantalons ou de leurs poches de chemise, parfois accompagnés d’une tache d’encre qui datait peut-être de l’époque de leur doctorat.
Étrangement je n’avais jamais rencontré aucun d’entre eux au cours de séminaires ou de congrès auquel j’avais pu participer durant ma carrière, même s’il fallait l’avouer, dans mon domaine ils étaient peu nombreux et je ne m’étais pas rendu à la moitié de ceux auquel j’avais été invité. Plus étrange encore, aucun d’eux ne semblait se connaître non plus. Il y avait fort à parier que tous autant que nous étions, les lampes de nos bureaux et nos cerveaux solitaires étaient l’unique énergie de nos réflexions.
Autour de nous, d’autres groupes avaient été formés, tous aussi uniformes que le nôtre l’était. L’ambiance, d’ailleurs, semblait à peu de choses près être la même que dans notre groupe, à savoir, personne ne parlait et tous attendaient la venue d’un officier prodigue, un officier qui aurait su chacun de nos noms, nos études et formations diverses ainsi que les taches que nous aurions à effectuer lors de la mission. Bref, nous attendions le grand patron, un général ou peut-être même un ministre, celui que probablement nous ne verrions jamais et dont nous ne connaîtrions pas même le nom.

*

Environ une heure plus tard, on nous fit monter dans un sous-marin et il fallut une heure de plus avant que les moteurs de l’engin ne se mettent en route. L’excitation aurait dû être à son comble, mais on nous mena chacun à notre couche et on nous obligea à avaler plusieurs médicaments, sans nous dire de quoi il s’agissait, malgré l’insistance que j’y mis. Je prétextai d’éventuels effets secondaires ou allergies mais on m’assura que chaque mélange de médicaments était personnalisé et parfaitement adapté. L’infirmier s’assura que j’avale toute la préparation devant lui et quelques minutes plus tard, avant de m’endormir, je compris sans surprise que parmi ces médicaments se trouvait un puissant sédatif.

*

Ce fut le même infirmier qui vint me réveiller pour me prévenir que nous étions arrivés à destination et il m’administra aussitôt de nouvelles pharmacopées. Je rechignai beaucoup moins à prendre ces dernières, bien que j’eus préféré un café noir et un pamplemousse, mais je présumai que dans les cachets se trouvait la dose de codéine et de vitamines suffisante à dilater mes neurones endormis.
Autour de moi, toute l’équipe Charlie se réveillait. Pour une raison que j’ignorais encore, on m’avait nommé chef de groupe, mais tout ce que je trouvai à dire pour les motiver fut une mauvaise blague sur la qualité du service à bord, à laquelle personne ne répondit ou que peut-être personne n’entendit. Je ne savais vraiment pas qui de ces hauts fonctionnaires avait si mal lu mon dossier au point de me coller ce rôle malvenu de chef de groupe. Qu’importe, j’enfilai mes chaussures sans plus dire un mot.
Au bout de l’étroit couloir qui constituait notre dortoir, un officier apparut :
« Qui a été désigné chef d’équipe ? »
Je levai la main scolairement et l’homme se dirigea vers moi. Sur le chemin, quelqu’un le prit à partie. C’était une jeune femme avec qui j’avais échangé quelques mots, dans la cour de la base navale de Brest, sur la théorie du naufrage perpétuel :
« Quand saurons-nous les véritables enjeux de notre mission ? On ne nous a rien dit. Rien promit d’autre que la plus grande expérience scientifique de notre carrière. Alors j’aimerais savoir au plus vite à quel degré on s’est foutu de notre gueule.
– Si vous pensiez cela, pourquoi être venu ? rétorqua l’officier.
– Juste au cas où. Si ce qu’on nous a dit est vrai, alors je m’en serais mordu les doigts toute ma vie. Et si c’est des conneries, eh bien tant pis. J’en ai connu d’autres. Lorsqu’on choisit de se consacrer à…
– Dans cinq minutes, dit l’officier pour se débarrasser de la femme. Puis il se dirigea vers moi.
– Quoi, dans cinq minutes ? Hé, répondez ! »
Son visage était dur et tendre à la fois et je pensais, sans aucune autre raison, qu’il avait été un homme d’église dans le passé.
« Monsieur Dumont Aignant ?
– Lui-même, répondis-je sottement.
– Dès que vous serez prêt, vous et votre équipe devez vous rendre dans la salle des bulles. Voici un plan du sous-marin. Essayez de ne pas trop tarder. »
Il me tendit le document et se remit aussitôt en marche.
Le plan, évidemment, était plus sommaire qu’autre chose, et indiquait par un tracé bleu le chemin à emprunter pour se rendre de notre dortoir jusqu’à la fameuse salle des bulles, et rien d’autre.
Je me résolus, bien qu’il aurait été plus simple de hurler mon commandement comme tout bon militaire aurait su le faire, à visiter chacun de mes collègues pour leur faire part des instructions. La moitié d’entre eux me demanda, soit perplexe, soit moqueuse, si j’étais vraiment le chef, tandis que l’autre moitié ne sembla pas prêter attention aux ordres que je donnais. Pour la suite des événements, pensai-je, lorsqu’il faudrait de nouveau faire preuve d’autorité, je ferai en sorte que ça en ait la forme et le son.
Malgré cela, toute l’équipe fut prête en moins de cinq minutes.
Tandis que je les guidai parmi les méandres du sous-marin, une jeune femme, la même qui plus tôt avait pris à partie l’officier dans notre dortoir, posa une question à laquelle je n’avais pas songée, ce qui, d’une certaine manière, me terrifia : nous trouvions-nous dans un sous-marin nucléaire ? Il était impossible de le savoir, et malgré les terribles doutes qui nous envahissaient, ou, qui du moins m’envahissait, personne n’osa dire le fond de sa pensée : probablement que oui.
Lorsque nous parvînmes à la salle des bulles, les autres équipes de chercheurs et de scientifiques attendaient dans un silence contenu par des dizaines de militaires armés de fusils. J’avais la terrible impression que nous étions devenus les otages obéissants de quelque chose qui nous dépassait. Je pensais à ma femme qui était probablement en train de manger des sushis avec l’un de ses nouveaux amis. Je pensais à ma carrière en dents de scie, dont la dent la plus tranchante était peut-être celle que je taillais en ce moment même.
Au milieu de la salle, un officier monté sur une estrade d’un mètre de long sur autant de large, prit la parole sans avoir à réclamer le silence :
« Dans quelques minutes, nous allons commencer à vous débarquer par groupe de quatre à l’aide de petites bathysphères conçues à cet effet. Vous rejoindrez ainsi la plate-forme internationale du projet Archimède où toutes les informations concernant la mission actuelle vous seront transmises. L’équipe Alpha débarquera la première, puis l’équipe Bravo, et ainsi de suite. Veuillez d’ores et déjà constituer des groupes de quatre pour faciliter l’extraction. Merci. » Et rien de plus. L’officier descendit de l’estrade et disparut dans la foule.
Ce mutisme qui régnait parmi mes semblables dénotait le point commun que nous entretenions : nous étions tous des scientifiques qui de leur vie n’avaient élaboré que des théories farfelues auxquelles personne n’avait jamais prêté attention. Maintenant que nous étions en voie d’être reconnus, ou du moins qu’un organisme, que dis-je, un gouvernement nous appelait en renfort, nous étions plus que jamais à quatre pattes devant ce mécène que nous avions si longtemps espéré. Le moindre faux pas aurait pu nous mettre sur la touche, et ça, aucun d’entre nous n’était prêt à en prendre le risque. Qu’importe l’enjeu de la mission, nous partagerions notre savoir sans contrepartie, sans effet de conscience, et j’étais prêt, corps et âme, à faire la même chose, c’est cela qui me terrifiait plus que tout.

*

Je partageai la bathysphère avec trois autres personnes de mon équipe. La capsule était à peu de choses près aussi volumineuse que nos quatre corps réunis mais on nous promit que le transfert ne durerait pas plus de dix minutes. Il n’y avait qu’un seul hublot, qui par chance se trouvait face à moi. Serrés comme nous l’étions, mes voisins étaient incapables de regarder à travers. Je pensais que l’un d’eux me demanderait tôt ou tard de lui décrire ce que je voyais, mais ils n’en firent rien et je gardai donc pour moi ce que je vis, des choses que j’aurais eu beaucoup de mal à décrire sans le vocabulaire marin adéquat. J’ignorais tout des fonds aquatiques, ça ne m’avait jamais passionné, ce qui peut-être aujourd’hui était une erreur, comme il avait été une erreur de la part des gouvernements du monde entier de s’intéresser si longtemps à la conquête de l’espace sans même connaître les mystères de notre propre terre. L’intérêt économique des fonds marins était peut-être enfin d’actualité, pensai-je. Grossièrement, la seule chose que j’aurais pu dire était que nous remontions lentement le long d’une fosse couverte d’algues incolores. Il n’y avait ni poissons ni autres activités que le léger mouvement de ces algues qui ondulaient à notre passage.
La bathysphère émergea dans un acouphène soudain, puis flotta quelque temps au-dessus de l’eau, probablement tractée par un câble depuis la plate-forme du projet Archimède, ce genre d’appareil ne fonctionnant pas de manière autonome, et j’aperçus bientôt les lourdes installations de métal rouge du complexe. On nous déposa au sol avec fracas et une minute plus tard la porte de la bathysphère s’ouvrit.

*

Ce que je vis d’abord lorsque je sortis de la bathysphère n’était pas les poutres et les câbles de la plate-forme internationale, ce n’était pas les militaires et les scientifiques qui fourmillaient, ce n’était pas l’océan à perte de vue auquel je m’étais attendu, ou bien tout ceci, peut-être que je le vis, mais mon regard n’était attiré que par une chose, une île, non, une chose, et tous ceux avec qui j’avais partagé la bathysphère avaient le regard tourné dans la même direction, une île fantastique, c’était une certitude, qui émergeait des eaux d’à peine une vingtaine de mètres, mais dont les flancs étaient abrupts et tranchants, et surtout : une île recouverte de neige. Ensuite et presque dans la même seconde, ce fut le grondement de la terre qui m’interpela, un rugissement furieux, comme celui d’un volcan prêt à rentrer en éruption, et je savais que ce bruit n’était pas celui des machines, et, toujours dans ce même mouvement quasi hallucinatoire, j’eus l’impression que la chose grandissait à vue d’œil. « Est-ce que ce sont des cendres ? dis-je à voix haute sans le vouloir. » Derrière moi, quelqu’un répondit : « De la neige. Ni plus ni moins. La même que partout ailleurs. »
Lorsque je me retournai, je découvris que cette voix n’était pas celle d’un militaire, comme je m’y attendais, mais celle d’un homme d’un âge avancé, aux cheveux désordonnés et d’un blanc immaculé. Ses yeux étaient cachés sous des paupières pourprines et je pensais immédiatement qu’il était de la race de ces scientifiques fous qui ne dorment jamais. Il devait se trouver sur la plate-forme depuis déjà quelque temps, d’abord car son physique était trop atypique pour que je ne l’eusse pas remarqué plus tôt s’il avait fait le trajet avec nous depuis Brest, ensuite et surtout car sa peau était excessivement rouge, d’un rouge vif, et il ne m’avait pas fallu plus de quelques minutes pour comprendre qu’ici le soleil était rude et frappait fort. La plupart des manœuvres, dont j’ignorais le but, mais qui se déployaient tout autour de nous, se déroulaient sous ce soleil de plomb, qui, reflété par l’océan, dont l’albédo était plus proche de celui de la neige que d’un véritable océan, fouettait les peaux de haut en bas sans qu’il n’y ait assez d’ombres pour tout le monde, tout juste quelques toiles tendues ça et là et dont seuls les militaires semblaient avoir le droit de profiter.
« Permettez-moi de me présenter, dit l’homme. Je suis le docteur Vitruve. Ravi de vous rencontrer, monsieur Dumont. » Et il me tendit sa main, que je serrai, perplexe.
« Comment connaissez-vous mon nom ? demandai-je.
– J’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de lire certains de vos essais. Je me trouvais notamment l’an dernier à la conférence que vous avez donnée à Strasbourg. Les allégories modernes de l’Atlantide, c’est bien ça ?
– Ah… Oui. Excusez mon ignorance mais…
– Ne vous en faites pas pour ça, aucun de mes travaux n’a été publié, ou peut-être devrais-je dire qu’aucun de mes travaux n’a été terminé à ce jour. C’est pour ça que je suis là. »
Un sourire bienveillant éclaira son visage, ou un sourire empli de sagesse, bien que désormais il me semblait moins vieux que ce que j’avais imaginé, peut-être même n’était-il pas plus âgé que moi. Puis le docteur Vitruve s’approcha de moi et dit à voix basse :
« Ils vous diront beaucoup de choses, mais n’en gardez qu’une à l’esprit : tout ce qu’ils diront ou avoueront ne sera que mensonge.
– Alors je présume que si j’ai des questions, il vaudrait mieux que je les pose à quelqu’un comme vous, n’est-ce pas ?
– Vous n’êtes pas non plus obligé de me croire. Mais oui, si vous avez des questions, il est inutile de les poser à quelqu’un d’autre que moi.
– Dans ce cas…
– Pas de question ?
– Si, beaucoup de questions, mais je n’ai pas de raisons de vous faire plus confiance qu’à un autre.
– Bien, très bien. Je suis ravi que nous soyons d’accord là-dessus. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser.
– Attendez.
– Oui ?
– Cette île enneigée, je rêve ou bien, est-elle en train de grandir à vue d’œil ?
– Vous n’aviez pas besoin d’un homme honnête et intègre pour répondre à cette question.
– Alors ?
– Oui, monsieur Dumont, cette île pousse plus vite qu’une mauvaise herbe, même si le terme de mauvaise herbe n’est pas celui que j’emploierai, mais je me suis habitué au langage militaire, vous comprenez ?
– Non, je ne comprends pas. Comment est-ce possible ?
– Avez-vous déjà entendu parler du Kilimandjaro, monsieur Dumont ?
– Évidemment. J’ai écrit de nombreux essais sur cette légende.
– Eh bien il est temps de ressortir vos travaux. Ainsi qu’une gomme solide. »
Un officier apparut derrière mon épaule. Sans doute le vis-je dans les yeux de l’étrange docteur Vitruve qui tout à coup changèrent de couleur.
« Docteur Vitruve, docteur Dumont, nous salua-t-il. Excusez-moi d’interrompre votre conversation.
– Nous faisions connaissance, dis-je sur la défensive, contenant avec un calme étonnant l’agitation que les derniers mots du docteur Vitruve avaient provoquée chez moi, jusque dans mes plus profondes certitudes, pourtant si malléables, condition sine qua non à tout ce que j’avais entrepris dans mes recherches jusqu’alors.
– Nous allons faire un premier briefing pour les nouveaux arrivants, dit l’officier. Si vous voulez bien vous rendre sur le pont principal.
– J’arrive de suite, dis-je. Mais l’officier, contrairement à mes attentes, ne se retira pas, et je gardai pour moi trouble, nausée et questions. »

*

Le briefing fut à l’image de ce que m’avait annoncé le docteur Vitruve, un affreux compost de mensonges et de manipulations duquel, à l’inverse de cette île, nous n’étions pas censé nous extraire ni croître, non, juste nous débattre en silence et observer le phénomène, remplir des fiches de calculs estimatoires et toutes les quatre heures passer une visite médicale pour rendre compte de notre état de fatigue mentale et physique.
À première vue, notre travail ici, du moins celui de mon équipe, car nous ignorions ce sur quoi les autres groupes travaillaient, était inutile en tout point et ne servait qu’à établir des bilans dont les grandes lignes nous étaient soufflées par tel ou tel supérieur. Nous observions l’île grandir et établissions parfois des théories à partir de nos expériences personnelles sur les mondes perdus, les civilisations utopiques, les catastrophes naturelles et les catastrophes surnaturelles. Nous transmettions à untel ces comptes-rendus toutes les heures environ et, qu’importe celui qui les parcourait en diagonale, il remuait toujours la tête et disait non, non, ce que nous voulons, c’est ceci, et il nous expliquait pourquoi nous nous étions trompés, pourquoi l’île n’avait rien d’une tour de Babel, rien d’un Burj Khalifa ou d’un mont McKinley, mais était plutôt une sorte de volcan prêt à entrer en éruption, ce qui à les entendre serait une véritable catastrophe planétaire, un Olympus Mons ! – volcan martien et plus haut relief connu du système solaire, culminant à près de vingt-trois mille mètres –, disaient même certains pour achever de nous convaincre, et nous devions à tout prix empêcher ça, et c’était ce vers quoi nous devions axer nos recherches, arrêter nos conneries et nos enfantillages et penser comme des hommes, alors voilà, comment pouvions-nous venir à bout de cette chose, l’exterminer, la rayer des cartes, comment l’Atlantide, disaient-ils, avait-elle sombré ? Cherchez de ce côté.

*

Je ne créditais pas totalement les propos étranges que m’avait tenus le docteur Vitruve lors de mon arrivée, mais il était incontestable que les forces militaires nous cachaient quelque chose, et donc, à défaut d’avoir des réponses concrètes à mes interrogations, j’en vins très vite à penser que l’île que nous devions couler pouvait très bien être le Kilimandjaro dont parlaient les légendes. Selon ces dernières, il s’agissait du plus haut sommet d’une île aussi vaste que l’Europe, recouverte de sable et d’animaux étranges et sauvages, l’Afrika. Selon ces mêmes légendes, l’Afrika aurait été un royaume prospère avant d’être engloutie sous les eaux et de sombrer au fond des océans où, selon des théories plus extravagantes encore, l’esprit de l’Afrika aurait continué de vivre sous la forme d’un grand arbre blanc comme l’ivoire.
Désormais, l’île était trois fois plus grande et plus haute que le jour de mon arrivée, il y a tout juste une semaine, et continuait de croitre de manière exponentielle, exposant avec toujours plus de luminance ses neiges éternelles, ou ses neiges démoniaques. L’agacement des militaires face à cette menace qui les obligeait deux fois par jour à déplacer la plate-forme internationale du projet Archimède – de quelle manière ? je l’ignorais – se retournait contre nous, pauvres chercheurs désemparés, oppressés entre mythe et réalité, qui n’avaient jusqu’alors rien proposé de concret pour éradiquer cette mystérieuse pyramide sortie tout droit des temps anciens ou annonciatrice d’une nouvelle ère que tous imaginaient, mais pour quelles raisons ? barbare et apocalyptique. Il y avait fort à parier, si le docteur Vitruve avait dit vrai, que toute l’île d’Afrika émergerait bientôt à la suite de sa montagne sacrée, et rien à ma connaissance ne pouvait l’en empêcher.
Dans nos égarements, peut-être pensions-nous aux sous-marins sous nos pieds, aux sous-marins nucléaires, car il était maintenant évident qu’une frappe de la sorte avait été envisagée par les militaires et que nous ne nous trouvions ici que pour tenter de l’éviter, mais aucun d’entre nous n’en prononça jamais le mot et nous continuâmes à chercher par de vains calculs des solutions d’alchimiste.

*

Le dixième jour, alors que je me trouvais comme à mon habitude sur le pont C de la plate-forme, derrière un bureau en demi-lune où les membres de mon équipe se réunissaient pour travailler, assommé par le soleil et ses milles facettes complices qui cherchaient sur les flots l’angle idéal pour me faire perdre la tête, le docteur Vitruve refit son apparition. Depuis notre première rencontre, je ne l’avais pas revu une seule fois, et ce n’était pas faute de l’avoir cherché. J’en avais presque fini par conclure que les militaires l’avaient renvoyé chez lui, ou pire encore.
Ce jour-là, l’agitation sur la plate-forme avait atteint son apogée, un apogée évidemment proportionnel à la grandeur de l’île qui, selon les géographes, culminait désormais à plus de cinq-cents mètres au-dessus du niveau de l’eau. Sa base n’était plus recouverte de neige, ce qui rendait la montagne moins terrifiante, moins anormale, mais une autre île était apparue dans la nuit, derrière la première, et je craignais de plus en plus une réaction disproportionnée de la part des militaires. J’entendais régulièrement des ordres furibonds être lancés autour de moi. Aucun ne m’était adressé, du moins pour l’instant, mais parmi ces cris se perdaient d’autres cris, différents, étouffés, comme réprimés d’une main sur la bouche par ceux et celles qui les lâchaient. Puis je vis sur le pont un officier frapper un simple soldat de coups de pied, et le soldat s’agenouiller, se protéger la tête, s’excuser, ramper un moment, peut-être pour fuir, mais c’était peu probable, et recevoir de nombreux autres coups dans les jambes et les côtes. L’officier ne semblait rien lui reprocher en particulier. Il se contentait de l’insulter et, pensai-je, d’assouvir sa colère, qui était en réalité de la peur. S’il n’avait eu personne à frapper, il se serait probablement blotti dans un coin et aurait pleuré, les mains sur les yeux, la tête entre les genoux, pour ne pas voir l’île pousser.
« Docteur Vitruve, dis-je, que se passe-t-il ?
– Avez-vous eu le temps de réfléchir à ce que je vous ai dit ? répondit-il seulement.
– Pourquoi est-ce si important de faire disparaître cette île ?
– Répondez-moi, je vous prie. Y avez-vous réfléchi ?
– Qu’attendez-vous de moi ?
– Croyez-vous que cette île soit l’Afrika ?
– C’est possible, dis-je. Mais ça pourrait être beaucoup d’autres choses également.
– Non, ça ne pourrait pas, trancha-t-il. Les forces militaires des vingt plus grandes puissances mondiales se trouvent ici, pourquoi, à votre avis ?
– Pourquoi me poser toutes ces questions ? Ne pouvez-vous pas me dire clairement ce qu’il se passe ici ?
– Suivez-moi. Nous avons à parler. Loin des oreilles indiscrètes. »
Je lui emboîtai le pas et il me conduisit dans une des salles couvertes dont l’accès était strictement réservé aux militaires, non loin du quartier général, ou du bâtiment que je considérais comme étant le quartier général. Après avoir refermé la porte à clé, il m’invita à m’asseoir sur l’une des deux chaises qui se trouvaient au milieu de la pièce. Il n’y avait rien d’autre qu’une table et, posé sur celle-ci, un cendrier propre. Je m’assis, mais le docteur Vitruve resta debout et commença à tourner autour de la table tout en discourant :
« Je vais commencer par le plus simple, dit-il. Les militaires s’apprêtent à user de la force nucléaire pour se débarrasser de l’île, et il est probable, je dois l’avouer, que cela soit l’unique solution. La seconde île qui est apparue ce matin, vous vous en doutez sûrement, n’est qu’une autre partie de l’île qui s’apprête à émerger dans sa totalité. Dans une heure environ, un officier viendra vous voir et vous demandera de le suivre. Vous rejoindrez alors le sous-marin Halban II, et, grâce à cela, vous serez sauvé. Tous les autres, tous ceux qui n’auront rejoint aucun des sous-marins, périront dans la déflagration de la charge atomique. Mais ce n’est pas ce qui va arriver. (Il fit une pause d’une seconde, pas plus, pas assez pour me laisser le temps de l’interrompre.) Avez-vous eu des nouvelles du continent ? Non, inutile de répondre, je sais bien que non, aucun civil n’y a été autorisé. Pourtant, à l’heure où nous parlons, la plupart des grandes villes méridionales sont en cours d’évacuation totale. Voici ce qu’il se passe, voici la raison de l’agitation qui règne sur la plate-forme. Dans quelques jours, les eaux de la planète auront recouvert la quasi-totalité des mégalopoles. Lorsque l’Afrika aura terminé d’émerger, le monde moderne tel que nous le connaissons aujourd’hui aura cessé d’exister, et du grand arbre d’ivoire naitra le premier homme du nouveau monde. Connaissez-vous la légende du grand arbre d’ivoire ? »
Bien que le silence me parut durer une éternité, il m’aurait fallu plus que le temps qu’il me laissa pour que j’arrive à prononcer le début de ma réponse. Il alluma une cigarette qu’il avait sortie de je ne savais où et reprit son monologue :
« La légende raconte qu’un homme à la peau noire sortira du ventre du grand arbre d’ivoire pour purifier le monde de son insolence. Il modèlera dans la boue encore fraîche de l’Afrika de nouveaux animaux, de nouvelles plantes, de nouveaux arbres…
– Je connais cette légende, dis-je enfin, pour couper court à ses prédications absurdes, bien que la possibilité qu’elles se réalisent dominait désormais la raison avec laquelle j’avais toujours combattu mes instincts fantaisistes.
– Bien sûr que vous la connaissez, dit-il. C’est pour ça que j’ai besoin de vous, la prophétie doit se réaliser. Nous devons faire échouer le plan des militaires.
– Vous m’avez dit que si l’Afrika émerge dans son intégralité, la plupart des villes du monde seront submergées par les flots.
– Ce n’est pas exactement cela. En vérité, c’est le naufrage de ces villes qui permettra à l’Afrika de s’extraire de l’océan.
– Admettons que vous disiez la vérité. Je ne désire pas la fin du monde. J’ai une femme. Des amis.
– Et comptent-ils vraiment pour vous ?
– Vous êtes fou docteur ! »
Je me levai et me dirigeai vers la porte lorsqu’il dit :
« Vous désirez tout autant que moi la création de ce monde utopique. Vous l’avez toujours désiré, et ce depuis la mort de votre mère.
– Taisez-vous !
– Si elle n’avait été tuée par ce cambrioleur, votre mère serait toujours de ce monde. Et si ce monde avait été différent, cet assassin n’aurait jamais existé. Vous n’auriez pas eu à vous échapper dans la recherche de ces mondes idylliques, vous auriez eu une vie digne de ce nom. »
Je m’apprêtai à franchir la porte lorsque j’entendis dans mon dos une détonation silencieuse et aussitôt quelque chose me piqua dans la nuque. J’eus tout juste le temps de me retourner pour voir dans la main du docteur un pistolet, et je m’écroulai au sol.

 

Partie II

Ce matin le colonel a fait irruption dans le dortoir et nous a tous gueulé dessus en nous traitant de fainéants, d’immondes merdes et de fils de putes. Ensuite, il nous a donné cinq minutes pour nous habiller, préparer notre paquetage et nous mettre en rang.
Préparer notre paquetage pouvait signifier deux choses. La première était que nous rentrions à la maison, la seconde était que nous partions en expédition, mais à voir le visage inquiet de mes camarades, je fus sans doute le seul à imaginer ces deux possibilités.
« Ils nous envoient sur cette putain d’île, dit le ténor, qui en réalité se prénommait Jacques. »
Il était mon binôme pour toute la durée de l’opération Archimède et, d’une certaine façon, c’était lui qui veillait sur moi. J’avais fait cette constatation quelques jours après mon arrivée sur la plate-forme, remarquant que tous les binômes de notre régiment étaient constitués d’un homme fort et d’un homme faible. Je ne l’aurais pas deviné seul, mais, de nous deux, j’étais évidemment l’homme faible.
Le ténor devait son surnom à sa voix basse et enrouée par l’abus de cigarettes que l’armée nous donnait gracieusement. Comme je ne fumais pas, depuis maintenant six semaines que nous nous trouvions ici, je donnais toutes mes rations de clopes au ténor. Je savais que ce n’était pas lui rendre service, et peut-être qu’à cause de moi il fumait deux fois plus, mais ç’aurait été pire si je les avais offertes à quelqu’un d’autre. Le ténor ne me l’aurait sûrement pas pardonné.
« Dépêche-toi un peu, Gillou, me dit-il. »
Tandis que je laçais mes rangers, je lui demandai s’il pensait que cette mission pouvait être dangereuse.
« T’inquiète donc pas. On va seulement faire du repérage. Le seul truc qu’on peut craindre, c’est les glissements de terrain, ou je sais pas, les avalanches peut-être. Tu m’étonnes. Une putain d’île qui pousse toute seule… » Il gloussa et alluma une cigarette, ce qui était interdit dans le dortoir, mais le ténor s’en foutait pas mal et ça ne semblait déranger personne.

*

Nous embarquâmes par groupe de quatre sur de petits bateaux pneumatiques. C’était le ténor qui dirigeait l’embarcation, et les deux autres gars avec nous, des gars de la marine que je ne connaissais pas, se cramponnaient tant bien que mal à une caisse de matériel dont ils avaient la charge. À un moment je crus que l’un d’eux allait vomir, ce qui me fit presque rire, mais je me contins, car il était possible que nous ayons besoin d’eux par la suite, par exemple, si je tombais à l’eau, étant donné que je nageais plutôt mal. Le ténor était là pour veiller sur moi, oui, mais j’étais beaucoup plus lourd que lui, inutile donc de les froisser, je me contentai d’échanger un regard moqueur mais discret avec mon partenaire.
Tout proche de la rive par laquelle nous avions reçu ordre d’accoster, une subite poussée de l’île nous fit rencontrer la terre ferme plus tôt que prévu. L’hélice du moteur sortit de son axe et déchira une partie du pneumatique. Elle s’arrêta tout près de la jambe du ténor, puis cessa lentement sa rotation dans un mélange de fumée et d’écume noire.
L’incident, qui n’avait nullement perturbé le sang froid du ténor, avait laissé les deux gars de la marine dans un état d’effroi palpable jusque dans l’atmosphère, plus moite et salée que jamais. Ils transpiraient à grosses gouttes et le ténor les rassura d’une petite tape sur l’épaule puis alluma une cigarette. Le temps que les marines se remettent de leurs émotions, le bateau pneumatique était monté avec l’île et nous tanguions maintenant à plus de deux mètres au-dessus du niveau de l’eau.
« On se bouge le cul maintenant ! dit le ténor. On va pas descendre de ce putain de bateau en rappel. »
Les deux marines insistèrent pour descendre la caisse de matériel eux-mêmes, non sans peine, et avec tant de précautions que je commençais à m’interroger sur son contenu. J’avais d’abord pensé qu’elle renfermait de simples appareils océanographiques, ou des trucs pour mesurer la poussée de l’île, quelque chose dans le genre, des fioles pour prélever sur place des échantillons végétaux et minéraux, car les deux gars ressemblaient davantage à des rats de laboratoire qu’à des militaires de terrain, et leurs agissements, leurs réactions face au danger n’avaient fait que confirmer cela, mais je pensais maintenant que la caisse contenait quelque chose de beaucoup plus fragile, quelque chose de dangereux que seuls des doigts fins et délicats pouvaient manipuler, et non des doigts, comme les miens, comme ceux du ténor, dressés à faire cracher du feu des Famas et à creuser des trous dans la terre pour s’y cacher.

*

De là où nous nous trouvions, je pouvais apercevoir une autre équipe qui avait accosté un peu plus loin sur la rive. Ils avaient abandonné leur embarcation sur un récif qui sans doute les avait piégés eux aussi. Je ne pus les observer plus de quelques secondes, ils disparurent très vite derrière les remous hérissés de la côte, un mélange d’écume, de chaleur et de terre.
Le spectacle offert par l’île avait de quoi dérouter. Les roches mouvantes se dressaient comme des poings, elles frappaient l’océan et alors la houle s’inversait, les vagues impuissantes et dociles reculaient comme un troupeau de moutons. Si j’avais cru en l’enfer, et j’étais peut-être sur le point d’y croire, j’aurais dit que nous venions de passer ses portes, et que lorsque notre mission ici serait terminée, il nous faudrait marcher longtemps, très longtemps, un temps indéfini qui ne dépendrait pas de nous, pour les franchir de nouveau. Si cela était encore possible…

*

Le ténor sortit une carte de son sac et tenta de la décrypter à grand renfort d’injures et de froncements de sourcil. J’y jetai moi-même un œil et remarquai que la carte n’était en fait qu’un vague brouillon de flèches, de croix et de pointillés qui étaient censés nous indiquer le chemin à suivre au milieu de pics et de plaines représentés eux aussi de façon très sommaire et qui très certainement n’existaient plus, ou qui, depuis que la carte avait été dessinée, avaient tout simplement changé d’aspect comme on pouvait s’y attendre. Pour ne pas arranger les choses, le sol mouvant nous obligeait constamment à jongler avec nos jambes pour ne pas perdre l’équilibre. Le ténor se tourna d’un pas maladroit vers les marines et, alors que je m’attendais à ce qu’ils leur demandent conseil, bien que le mot était un peu fort, il n’aurait pas demandé autre chose qu’un avis, il leur fit signe d’ouvrir la caisse.
« Pardon ? dit l’un des marines.
– Je veux savoir ce qu’il y a dans cette putain de caisse.
– Nous n’avons ordre de l’ouvrir que lorsque nous serons arrivés à destination.
– On ne sait même pas où on doit aller, dis-je.
– Laissez-moi voir la carte, dit l’autre marine. »
Le ténor lui remit la carte puis alluma une cigarette en prenant garde de ne pas se brûler le nez avec la flamme du briquet qui oscillait au rythme des soubresauts de la terre. Un léger sourire se lisait sur son visage, un sourire qui disait peut-être, car je commençais à le connaître, espèce de trou-du-cul, cette carte est inutilisable.
« C’est par là, dit ensuite le marine, désignant du doigt le sommet de la montagne. »
Le ténor jeta sa cigarette au sol et l’écrasa sous la semelle de sa ranger.
« Vous avez à peine regardé la carte, dis-je.
– Cette carte est inutilisable, répondit-il. »

*

Les deux gars de la marine portaient la caisse et le ténor et moi marchions derrière eux, attentifs au moindre changement géographique, à la plus petite faille qui pouvait s’ouvrir sous nos pieds, aux insignifiants couteaux de roche qui pouvaient jaillir du sol et nous perforer de bas en haut. Nous avions le Famas sur l’épaule, le doigt tout prêt de la gâchette, et l’œil d’un robot à l’affût, en rotation constante, car il était probable que des bêtes sauvages aient déjà pris possession de l’île, même si, lorsque je me les imaginais, ce n’était pas des animaux ordinaires que je voyais, pas ces créatures assoupies dans une cage que l’on trouvait dans les zoos, mais des monstres hybrides, sortis des profondeurs de l’océan dans un esprit de conquête ou de vengeance, et semblables à des crocodiles ou à des poulpes dressés sur leurs tentacules, des mastodontes qui n’étaient, il y a quelques semaines, que de simples poissons préhistoriques et inoffensifs.
Si nous regardions derrière nous, nous avancions plus vite que nous n’avancions, mais si nous regardions devant, notre progression était beaucoup plus lente. Tout s’étirait, tout s’éloignait, les portes de l’enfer d’un côté et le sommet de la montagne qui continuait de grandir de l’autre.
Le sol était uniquement composé de minéraux et de sable, pourtant, après une heure de marche environ, je remarquai des bourgeons jaune pâle tirer leur tête de ce chaos stérile.
« Garde l’œil droit devant, dit le ténor, constatant mon air distrait et ma concentration accaparée par ces jeunes pousses. »
Je tentai de suivre son conseil mais les plants continuaient de pousser sous nos pieds.
« Faites gaffe où vous marchez, dis-je alors, sans trop savoir moi-même ce que signifiait cette mise en garde. »
Les bourgeons serpentaient hors de terre et très vite alignaient sur leur tige des rangées de feuilles diaphanes et duveteuses. Presque aussitôt leurs tiges devinrent des troncs et les ramures se multiplièrent à une vitesse surnaturelle. Les arbrisseaux atteignirent nos genoux, notre taille, nos épaules, et nous fûmes très vite encerclés. Nous avions cessé de marcher, nous observions avec effroi le ciel se voiler d’un feuillage frémissant et l’ombre des arbres et les arbres eux-mêmes nous ensevelir.
« On doit continuer à avancer, dit l’un des marines, apparemment bien moins perturbé par les événements que nous ne l’étions, le ténor et moi. » C’était bien sûr un diabolisme auquel nous aurions pu nous attendre, ici, en enfer, mais il s’y était bien mieux préparé que nous. Il tendit au ténor une machette qu’il avait sortie de son sac et lui fit signe d’élaguer le chemin. Le ténor, qui avait définitivement perdu sa prestance de chef d’équipe et qui, aux yeux des marines, estimai-je, n’était plus qu’une brute épaisse à domestiquer, ce qui était à moitié accompli, cracha par terre pour exprimer son agacement mais prit tout de même la machette et se mit en tête du groupe, puis, avec plus de rage que de précision, il tailla toutes les branches qui se trouvaient devant lui, des branches si réactives qu’elles repoussaient presque aussi vite que nous les franchissions, et ainsi nous reprîmes la marche d’un pas soutenu pour éviter que le dernier du groupe, celui qui tenait le Famas, moi, ne se retrouve enfermé dans une cage de bois inextricable.

*

Nous n’apercevions plus la montagne que par intermittence, et la fatigue, les caresses de la folie, l’impression d’avancer sur un tapis roulant en sens inverse, tout cela nous amena à faire une pause malgré la volonté de chacun d’en finir au plus vite avec la mission. Tour à tour nous nous relayions à la machette pour empêcher la forêt de s’immiscer dans la ridicule clairière que nous avions taillée comme on aurait creusé un trou dans la terre. Je bus de l’eau et mangeai une barre énergétique. Les deux marines firent de même. Le ténor fuma une cigarette tout en buvant lui aussi à sa gourde, bien qu’elle ne contenait pas d’eau mais plutôt du whisky ou du rhum, je l’ignorais, mais à la façon dont il buvait et s’en délectait, il était clair que ce n’était pas de l’eau.
Alors que nous étions sur le point de nous remettre en route, un coup de feu tonna, peut-être à moins de cent mètres de notre position, puis un second, et le ténor se dirigea aussitôt vers l’endroit où les coups de feu avaient été tirés.
« Nous ne devons pas dévier de notre objectif, dit l’un des marines.
Va te faire foutre, répondit seulement le ténor, qui avait déjà disparu dans les bois. »
Je le suivis et les deux marines se sentirent obligés de suivre le mouvement.

*

Après quelque temps à courir, non, à nager à la brasse dans la forêt dense et à se débattre dans ses eaux vertes marécageuses, nous trouvâmes dans une clairière pas plus grande que celle que nous avions taillée nous-mêmes un peu plus tôt les deux membres de l’équipe qui avait lâché les coups de feu. Bien que le ténor n’eut cessé de hurler tout au long de notre course le mot de passe avertissant de notre arrivée, Titan ! Titan ! ils manquèrent de peu de nous tirer dessus quand ils nous virent apparaître derrière les feuillages. Ils se trouvaient dans un état sans nom, entre l’évanouissement et la crise d’épilepsie, je dirais, et tenaient leur arme avec fébrilité, pointée sur nous, et le ténor les traitait de sales cons, leur disait de baisser leur arme et de se calmer ou bien ils allaient comprendre leur douleur. Quand ils eurent enfin compris que nous étions des membres du projet Archimède, ils lâchèrent leur fusil et s’écroulèrent au sol. Ils tremblaient et pleuraient, ou alors en donnaient l’impression, et le ténor, sans même en tenir compte et peut-être excédé d’avoir été tenu en joue, en prit un par les épaules et le remua et lui demanda ce qui s’était passé, bordel de chiotte, pourquoi ils avaient tiré, mais le soldat était incapable de prononcer un seul mot, et alors le ténor attrapa l’autre gars et le remua et lui demanda la même chose, et le résultat fut le même. Puis nous vîmes… Derrière eux se trouvaient, remué par les racines des arbres, le corps d’un enfant très jeune, un trou béant dans l’abdomen, un trou qui peut-être n’était pas si gros, mais l’enfant était si petit, et les branches des arbres s’y faufilaient et enserraient le corps de l’enfant, et nous le vîmes bientôt léviter au-dessus du sol, porter de plus en plus haut par les arbres dont le frémissement des feuilles s’était tu pour laisser place à un grondement sinistre, et le corps de l’enfant disparu dans l’ombre des cimes lointaines.
« C’est vous qui avez fait ça ? demanda le ténor. Putain mais vous avez tué un gamin ? »
Les deux soldats ne répondaient pas mais remuaient la tête pour dire que non, ce n’était pas eux, ou pour dire autre chose, mais ça voulait dire non.
Je pris les armes que les soldats avaient laissé tomber à terre, craignant qu’ils ne les utilisent de nouveau, puis me penchai sur l’un d’eux, celui qui me semblait le plus éloigné de se transformer en bête féroce, et lui dis calmement :
« Je m’appelle Gilles et nous sommes les membres de l’équipe Titan III. De quelle équipe faites-vous parti ?
– Titan V, balbutia-t-il.
– Où sont passés les autres ? Vous n’étiez pas que deux, n’est-ce pas ?
– Envolés… Disparus… Les arbres… Les monstres.
– Que s’est-il passé ? Vous avez été attaqués ?
– Je… Je ne sais pas.
– Pourquoi avez-vous tiré sur l’enfant ?
– Non…
– Quoi, non ?
– C’était pas un enfant… »
Le ténor se débattait avec les branches pour les faire déguerpir tandis que les marines parlaient entre eux à voix basse, ce qui ne me plaisait guère, lorsque la forêt cessa soudainement tout mouvement. Le silence nous enroba d’un voile glacial et les deux soldats agenouillés au sol se redressèrent. Leur visage était décomposé et l’un deux murmura quelque chose :
« Ils arrivent. »

*

La forêt se retira lentement comme une Méduse lassée, et, dans la silhouette des arbres qui s’éloignaient, ils apparurent.
Ils pénétrèrent d’un pas solennel dans ce néant dont nous étions devenus le centre. De petits êtres à la peau noire, pas plus grands qu’une pomme. Ils étaient peut-être une dizaine et nous observaient en souriant, mais d’un sourire froid, un sourire identique, ce fut la première image qui me vint à l’esprit, à celui d’un bourreau derrière son masque.
Le ténor prit son arme et la cala sur son épaule et se mit à tourner nerveusement la tête de droite à gauche, comme s’il cherchait lequel de ces êtres était le plus dangereux, lequel il allait dégommer en premier.
« Tirez, mais tirez ! hurla l’un des soldats. » Les petites créatures, comme les arbres, comme l’île, comme tout ce qui se trouvait autour de nous, exceptés nous-mêmes, grandissaient à vue d’œil, et ils atteignirent très vite la taille de l’enfant que nous avions trouvé mort en arrivant sur les lieux.
Le ténor tira et un enfant ou un monstre ou autre chose tomba raide mort. Le trou était plus gros que la chose elle-même, et elle disparut aussitôt. Malgré cela, les autres créatures arboraient toujours ce sourire sinistre qui me glaçait les os. Ensuite, et j’ignorai pourquoi, je tirai moi aussi, et le ténor tira de nouveau, encore et encore, lui et moi, et à nous deux nous fîmes très vite disparaître tous les enfants, non, toutes ces abominations de la nature, et pendant quelque temps j’eus l’impression que nous avions gagné, que nous avions triomphé de l’île qui avait cessé de pousser et qui dans un dernier espoir nous avait envoyé ses monstres cannibales, ses ensorceleurs, mais en vain, nous avions gagné, et je m’agenouillai au sol, brisé par une fatigue très ancienne, qui peut-être s’était toujours trouvée là au plus profond de moi, et je fus emplis de ce calme et de cette sérénité qui, comme je le croyais, étaient le préambule idéal à la mort.

*

Les voix ont commencé à se faire entendre quelques minutes plus tard, alors que les deux marines tentaient de nous faire sortir, le ténor et moi, d’un état comateux qui n’en était pas vraiment un, j’imaginais que nous devions ressembler à ce moment-là aux deux soldats fous que nous étions venus secourir. J’entendais distinctement les marines nous parler et je sentais aussi les pieds et les gifles qui tentaient de me réveiller, mais je n’en avais tout simplement pas envie. Mais ensuite l’île s’est remise à bouger et les voix ont commencé à nous harceler de suppliques, des voix d’enfants qui appelaient à l’aide, elles disaient avoir faim, pitié, pitié, et ce que cette faim suggérait lorsqu’elles en prononçaient le mot était que nous devions sacrifier notre chair, couper de petits morceaux faciles à mâcher pour leurs dents si fragiles et les déposer sur leur langue sale et blanche, et les voix étaient si nombreuses, superposées les unes aux autres comme des centaines de corps dans un cercueil, si nombreuses que je savais que nous n’aurions jamais assez de nos corps pour les faire taire, et le ténor le savait aussi, et il se remit droit sur ses jambes et tira une balle dans la tête d’un soldat de l’équipe Titan V et, dans la même seconde, je tirai une balle dans la tête de l’autre soldat.
« Partons d’ici avant qu’ils n’arrivent, dit le ténor. » Mais les deux marines braquaient sur nous des pistolets et semblaient déterminer à nous abattre. Je vis alors sur le visage du ténor un sourire apparaître, quelque chose comme de la fierté ou de l’estime.
« Ça y est, les couilles vous ont poussé ? dit-il. Et bien tant mieux, on en trouvera sûrement une utilité plus tard. Maintenant, posez vos jouets.
– Vous les avez tués, dit l’un des marines, vous êtes fous !
– C’était soit eux, soit nous.
– Mais de quoi vous parlez ? Vous avez perdu la tête…
– Ils vont bientôt arriver, et vous avez besoin de nous. Maintenant, en route. Nous avons une île à faire exploser.
– Comment…
– J’ai compris ce qu’il y avait dans votre putain de caisse. »

*

Les voix continuaient inlassablement de résonner dans ma tête. Elles m’emplissaient d’une tristesse que je savais irrémédiable, une tristesse comparable à la solitude d’un jour de Noël, que rien ne pourrait jamais guérir, et je voyais bien que mes compagnons n’étaient pas épargnés par ce maléfice. Je me cramponnais à mon Famas et les gardais tous les trois à l’œil, et plus particulièrement le ténor, que je savais être aussi habile tireur que moi.

*

Nous portions le jour si lourd endormi sur nos épaules lorsque nous parvînmes enfin à atteindre les premières neiges de la montagne. Nous décidâmes de faire une pause. Personne ne but ni ne mangea ni ne fuma de cigarettes.
Les deux marines s’étaient assis sur la si précieuse caisse et nous faisaient face. Ils portaient leurs pistolets dans leur ceinturon, bien en évidence, et le ténor et moi tenions notre fusil de la même façon, comme un crucifix, ou plutôt comme un petit bouton rouge que notre index hésitant caressait.
Alors que nous allions nous remettre en route, je décidai de tirer une rafale de balles dans le ténor. Une seule aurait peut-être été suffisante, mais il fallait se méfier avec le ténor, les assassins professionnels dans son genre savent tenir une arme avec la tête coupée.
« Ça m’étonne qu’il ne nous ait pas tués plus tôt, dis-je aux marines. Quoi qu’il en soit, maintenant nous sommes tranquilles. Finissons-en avec cette putain d’île ! »

*

La nuit était tombée depuis plusieurs heures, ainsi la dernière partie de l’ascension se fit à la lumière des frontales.
Nous étions seuls au sommet de la montagne. À ma connaissance, douze équipes avaient accosté sur l’île en même temps que nous, et j’avais longtemps présumé que leur mission était identique en tout point à la nôtre. Mais nous étions seuls.
Nous vîmes bientôt la fameuse grotte indiquée sur la carte par une croix, le point névralgique de l’île, et nous nous y engouffrâmes sans tarder. Les voix nous poursuivaient, les enfants avaient grimpé derrière nous, ça avait été sans doute pour eux très simple de nous tracer dans la neige, bien qu’il était fort probable qu’ils eurent su depuis le début où nous mènerait notre expédition.
Les parois de la grotte gigotaient comme le pouls d’un nouveau-né et l’odeur qui s’en dégageait ressemblait vaguement à celle du lait mélangé à la sève, une odeur parfaitement enivrante.
Lorsque j’estimai que nous avions bientôt atteint le cœur de l’île, je décidai de me séparer de mes compagnons. Les enfants s’étaient dangereusement rapprochés de nous, leurs adjurations tonitruaient dans ma tête et je ne pouvais permettre, ne serait-ce que par décence et respect envers le ténor, de les laisser foutre en l’air la mission. J’ouvris la caisse et vidai mon sac entièrement pour y fourrer tout le C4 qu’elle contenait, ainsi que l’émetteur qui me permettrait d’annoncer au haut commandement que les charges explosives étaient en place.
Je jetai un dernier regard sur les corps des deux marines, espérant qu’ils retiendraient suffisamment longtemps les enfants, puis me hâtai de rejoindre l’antre du diable. Ma curiosité cependant me poussa à me retourner régulièrement jusqu’à apercevoir les ombres des diablotins sur les parois du tunnel, puis les ombres se courber sur les cadavres des marines, retirer comme des chiens leurs vêtements avec les dents et plonger leur tête entière dans leur estomac, leurs mains dans leur bouche et leur langue dans leurs yeux, faisant jaillir sur les murs un feu sombre et sauvage, et je restai ainsi quelques secondes à les observer, le plus discrètement possible, psalmodiant en silence une prière ou une incantation, avant de reprendre, plus résolu que jamais, ma descente vers le cœur noir de l’île.

*

J’arrivai dans une sorte de pièce aux murs lisses, sans doute taillée par la main de l’homme mais dépourvue de toute trace qui aurait pu l’attester, où un vieillard assis sur une pierre me tournait le dos.
« Qui êtes-vous ? dis-je. Que faites-vous ici ? »
Lorsqu’il se retourna, j’eus l’impression d’avoir déjà vu son visage quelque part, peut-être sur la plate-forme internationale, un scientifique suisse ou français, conclus-je, bien que j’ignorai que des civils avaient été envoyés sur l’île.
« Vous n’avez pas d’explosifs ? dis-je. » Mais l’homme semblait déterminer à garder le silence.
Les enfants en avaient sans doute terminé avec les marines, et leur voix et leur faim et leur pas étaient tout proches, je décidai donc de laisser mes questionnements en suspens et sortai de mon sac l’émetteur pour annoncer à mes supérieurs la fin de la mission. Sur les douze chargements d’explosifs, un seul était arrivé à destination, et ils pouvaient désormais tout faire péter, comme prévu, et sacrifier celui qui était leur héros, j’étais prêt, et je n’avais de toute façon plus assez de force pour tenter de fuir avant le grand feu d’artifice. Mais le vieillard sortit alors de son mutisme :
« Je ne vous laisserai pas faire ça. »
Inutile d’en dire davantage. Je laissai tomber l’émetteur et m’emparai de mon fusil.

 

Partie III

Je faisais chauffer de l’eau pour mon thé du soir lorsque ma série télévisée fut brusquement interrompue par un flash spécial, sans doute une énième petite fille disparue, pensais-je sans vraiment y prêter attention, et je décidai d’aller me mettre en robe de nuit le temps que le message soit passé et que ma série reprenne. J’aurai volontiers hurler comme une ado hystérique ou comme un fan de jeux vidéos pour me passer les nerfs, mais à cette époque de l’année il faisait encore chaud et toutes les fenêtres de l’appartement étaient ouvertes, alors je ne fis rien d’autre qu’enfiler ma robe de nuit en pensant à ces saletés de voisins qui la semaine dernière avaient appelé la police pour se plaindre de tapage nocturne, m’obligeant à me montrer à moitié nue au milieu de la nuit devant deux flics aussi cons l’un que l’autre. L’affaire s’était plutôt bien terminée, un simple avertissement, mais seulement car c’était moi qui les avait accueillis, et non Clément ; les deux flics, quoique… n’avaient pas l’air d’être homos.
La bouilloire sifflait et lorsque je revins au salon ma série n’avait toujours pas repris. J’éteignis donc le téléviseur sans savoir de quoi il était question, car même si tout le quartier de la Défense avait pété sous une attaque terroriste, j’étais bien trop énervée pour me laisser diriger par une connerie de flash spécial immiscé chez moi dans le but unique de ruiner ma soirée-série.
La nuit était silencieuse et de ma fenêtre j’entendais seulement les clodos habituels s’insulter et se battre, bien qu’en vérité ils ne se battaient jamais, peut-être une gifle était lancée de temps en temps, ou un croche-pied ou un coup de poing dans le dos, mais ça ne durait jamais plus d’une seconde, et ce n’était pas ce j’appelais se battre.
Je bus mon thé avec agacement, un thé insipide qui n’avait de goût qu’accompagné d’un carré de chocolat et de ma série du mercredi soir, et je ne savais même pas pourquoi je le buvais. Au cas où, pour tenter de sauver ce qu’il restait du thé, pourtant un Darjeeling si délicieux, je rallumai la télé et constatai que le flash spécial tournait encore sur l’écran. Foutue pour foutue, j’écoutai ce dont il était question. Apparemment les côtes méditerranéennes et la Bretagne essuyaient en ce moment même des inondations records. L’info me parut d’une absurdité sans nom. Avec l’été pourri que nous avions eu, un jour sur deux sous la pluie et la moitié de ma garde-robe inutilisable, je ne voyais pas ce qu’il y avait d’étonnant. Les images étaient tournées depuis un hélicoptère et le journaliste, qui se trouvait au-dessus de la ville de Marseille, expliquait que les crues enregistrées, non seulement dépassaient tous les records mais également l’imagination. Je lui répondis alors qu’il était un con sans imagination. À sa décharge, il fallait admettre que les images diffusées faisaient passer la Bonne-Mère de la cité phocéenne pour le Mont-Saint-Michel. En outre, mon thé révélait tout à coup les saveurs que je lui connaissais, et j’allai à la cuisine à reculons sans quitter l’écran des yeux afin de chercher le carré de chocolat que je n’avais pas pris plus tôt. J’avais toujours l’espoir que ma série reprenne, mais, dans le pire des cas, le programme n’était pas si désintéressant que je l’avais cru. Je m’installai ensuite plus confortablement sur le canapé et vérifiai par la fenêtre qu’il ne pleuvait pas. Les clodos étaient encore à se disputer. Il y avait beaucoup d’étoiles et le ciel était découvert, seulement voilé du léger halo orangé des nuits aoûtiennes qui promettent un lendemain ensoleillé.
Les images montraient maintenant des voitures et des autobus emportés par les flots et fracassant sur leur passage des lampadaires, des abris-bus et des façades d’immeubles. Les véhicules ainsi que beaucoup d’autres choses, surtout des détritus, convergeaient tous dans la même direction, jusqu’au pied de la colline de Notre-Dame-de-la-Garde, où ils s’entassaient, et là le journaliste, sans doute abruti par le phénomène, osa la pire des comparaisons, comme des cageots de merde pour former une sorte de décharge publique à ciel ouvert.
Ensuite j’eus droit à des interviews de rescapés tous plus timbrés les uns que les autres. Pas bouleversés, non, ils étaient réellement timbrés. Un habitant du quartier compara la décharge à une auréole de péchés, et un autre derrière lui, qui avait les cheveux mouillés et était torse nu, le traita de gros con et le frappa dans le cou, très violemment, et alors d’autres hommes arrivèrent et se tapèrent dessus jusqu’à ce que l’image à l’écran revienne au désastre vu du ciel, calme.

*

En zappant un peu, je m’aperçus que la plupart des chaînes télévisées, même étrangères, diffusaient des images des inondations en France. Seules les irréductibles chaînes thématiques diffusaient encore leurs programmes habituels que probablement personne à cette heure ne regardait. Puis je m’aperçus que les inondations ne touchaient pas uniquement les côtes françaises mais aussi celles des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Italie, de l’Espagne, du Brésil, du Japon, du Vietnam, de l’Indonésie, et je me levai du canapé et marchai jusqu’à la fenêtre, où je me penchai et constatai que, dans la ruelle en contrebas, les clodos dormaient paisiblement.
Aucun journaliste n’avait encore donné la raison de ces inondations, pensai-je alors, et il était maintenant certain que ça n’avait rien à voir avec la pluie ou l’été pourri que nous avions eu.
À force de zapper, je trouvai sur une chaîne anglaise des explications à ce phénomène, mais des explications peu convaincantes et toutes en contradiction les unes avec les autres. Il y avait bien sûr dans le lot tout un tas de cinglés pour hurler à l’apocalypse et interrompre les différents intervenants, mais un homme, scientifique et chercheur dans une université anglaise dont j’ai oublié le nom, émit lors d’un débat une théorie farfelue qui retint tout particulièrement mon attention. Il disait notamment que les inondations étaient dues à une accélération abusive et contre nature des plaques tectoniques, qu’il mettait directement sur le compte du projet international Waste Deposal Ocean, littéralement « l’océan déchetterie », ce qui était aussi dangereux, ou alors courageux, que d’accuser le président des États-Unis d’avoir été un collaborateur durant la Seconde Guerre mondiale. Il expliquait que depuis plusieurs décennies le transfert de tous les déchets humains vers la faille atlantico-indienne, qui avait pour but ultime l’assainissement complet de tous les sites terrestres et l’expansion des terres agricoles, ce qui d’ailleurs, et il le reconnaissait lui-même, avait été un succès salué de tous, éradiquant la famine et faisant reculer les maladies causées par ce type de pollution, avait causé la déformation des strates océaniques et par là, et ce malgré les nombreuses mises en garde de divers instituts de recherches océanographiques, l’accélération de ces fameuses plaques tectoniques dont on savait qu’elles étaient à l’origine de la formation des continents tels qu’on les connaissait aujourd’hui. Les tsunamis actuels, le mot était enfin lâché, n’étaient selon lui qu’une première étape d’un désastre qu’il qualifiait de « plus grande catastrophe semi-naturelle du vingt-et-unième siècle ».
Durant ce même débat télévisé, dont les participants semblaient tous sortis de sombres caves bourrées de labyrinthes pour rongeurs et de prototypes de machines à remonter le temps, un autre homme émit une hypothèse quelque peu différente. Il commença son argumentation par rappeler à tous une vieille légende, une légende qu’apparemment personne autour de la table ne connaissait et qui peut-être sortait tout droit de son imagination, une légende à propos d’un peuple océanique envoyé sur Terre par Dieu il y avait de cela des millions d’années, bien avant que les premiers hommes n’apparaissent sur les continents, un peuple de martyres dont le but premier était de maintenir la trinité continentale, Amérique, Eurasie et Océanie, au-dessus des eaux capricieuses et des déluges salvateurs. Il fit à ce moment une brève digression, qui à mon avis relevait de l’autosabordage, pour expliquer que, toujours selon cette même légende, apparemment plus vaste qu’elle n’y paraissait, si c’était bien Dieu qui avait donné ordre à Noé d’établir sa célèbre arche, le déluge de la Bible était en réalité l’œuvre du diable. Il y eut des haussements de sourcils et des sourires moqueurs mais personne ne l’interrompit pour autant, notamment car l’homme prenait régulièrement soin de préciser qu’il ne s’agissait que d’une légende. Il continua en expliquant que ce peuple avait élu domicile au centre de la Terre, à l’endroit que nous connaissons communément sous le nom de faille atlantico-indienne, où ses habitants travaillaient jour et nuit à pousser des murs immenses et à consolider des montagnes colossales pour maintenir à sec la trinité continentale. Évidemment, conclut-il avant d’amorcer son analyse corrélative avec les phénomènes actuels, ce peuple n’existait pas et n’avait jamais existé et était, comme toute légende, une métaphore comme une autre pour expliquer la genèse de notre monde. Cependant, dit-il, la faille atlantico-indienne avait toujours contribué à l’équilibre de notre planète et il y avait fort à parier que les mécanismes qu’elle avait mis en œuvre jusqu’alors, d’une manière que le scientifique ne sût pas vraiment expliquer, d’où son introduction quelque peu extravagante, avaient été clairement mis en péril par le programme Waste Deposal Ocean qui avait, selon lui, pris une envergure qui dépassait toutes les attentes, encouragé par l’amélioration croissante du niveau de vie de tous les habitants de la trinité continentale, et il n’y avait sur ce point rien à redire, le programme Waste Deposal Ocean avait été la plus grande avancée sanitaire du vingt-et-unième siècle, mais toute médaille avait son revers et il était désormais temps d’en payer le prix. L’intervention de l’homme s’arrêtait sur cette phrase dénuée de tout espoir : le pire était encore à venir et ce que nous avions de mieux à faire était de procéder à l’évacuation de toutes les métropoles situées à moins de mille mètres au-dessus du niveau des eaux, et ne pas restreindre cet état d’urgence, comme cela était déjà le cas, aux villes côtières. Les gouvernements devaient accepter l’évidence et l’imminence du désastre.
Tout cela me paraissait si extraordinaire que je ne savais si je devais me réjouir d’être la future contemporaine de la fin du monde moderne tel que je l’avais toujours connu, de faire partie de celles et ceux qui bâtiraient un nouveau monde utopique aux sommets des montagnes, au même titre que les nazis les plus anti-hitlériens s’étaient peut-être réjoui malgré eux d’avoir collaboré au plus grand phénomène surnaturel du vingtième siècle, ou pleurer les millions d’innocents qui allaient périr dans cette Construction qui me paraissait si lointaine et qu’impliquait directement la Destruction.

*

Les clodos dormaient toujours sous les lumières calmes de la ville. Il était trois heures du matin et quelques voitures ruisselaient silencieusement sur les routes. Les rideaux des fenêtres voisines étaient fermés et, dans l’obscurité des chambres, j’imaginais les travailleurs insouciants plongés dans des cauchemars dont ils ignoraient encore le sens.

*

Je dénouais en moi les ficelles d’une angoisse profonde entortillées dans d’autres ficelles plus complexes : stoïcisme, fatalité, destin, espoir, enfants, vacances à la mer. Aurais-je un jour des enfants ? Et un potager ? Un chien ? Connaîtrais-je le nom de l’assassin ?
Je ne savais que faire et je tournais dans l’appartement comme s’il avait soudainement été vidé de tout son contenu, ouvrant tous les placards, fouillant chaque tiroir, ouvrant les mêmes placards deux ou trois fois et fouillant les mêmes tiroirs à la recherche de ce foutu paquet de cigarettes que j’avais caché quelque part, j’en étais certaine, l’image était encore là dans ma tête, caché pour le jour où il serait temps pour moi de me remettre à fumer.
Je ne savais que faire. Téléphoner à mes amies, à ma famille, les réveiller au milieu de la nuit pour les avertir du danger qui peut-être était déjà à la grille de leur jardin ? Ou peut-être sortir dans la rue et humer l’air à pleins poumons pour y chercher des traces inhabituelles de sel marin ? Me rendre au commissariat le plus proche pour savoir si oui ou non la ville allait être évacuée ? Appeler un taxi et partir pour l’aéroport, prendre le premier avion direction Mexico ? Éteindre la télé ?

*

Ensuite il n’y eut plus de débat sur aucune chaîne, plus aucune explication, mais seulement des images épileptiques, des flashs d’images, des flashs enfilés sans transition les uns derrière les autres, pareils à ceux que le héros d’Orange Mécanique fut forcé de regarder pour soigner sa sauvagerie.
Les villes côtières n’étaient plus les seules victimes. Sous la nuit étoilée et si prometteuse, éclairée par les projecteurs de dizaines d’hélicoptères, la ville de Toulouse n’était plus qu’une aquarelle passée sous l’orage, ses ruelles un sinistre labyrinthe de sang, ses habitants, ou une partie de ses habitants réfugiés sur les toits, des spectres muets, des chiens sur une planche de bois à la dérive, immobiles, la tête levée au ciel, face aux caméras. Les journalistes ne commentaient plus, on n’entendait que le pouls lancinant des hélices des hélicoptères. La ville de New York ressemblait désormais à Los Angeles, et Los Angeles à l’océan Pacifique. Bangkok : un cimetière d’antennes dorées. New Delhi : un marécage d’argile liquide. Dubaï : le ciel d’un désert hérissé de cristaux. Pékin : un voile de fumée grise. Saïgon : une toile de fils électriques. De Rio de Janeiro, il ne restait que le Corcovado, prêt à effectuer un ultime saut de l’ange. De Tōkyō, la valse des fleurs de cerisier…
Et partout des yeux éteints, lointains, des hommes et des femmes dans la brume, des bras appelant à l’aide comme des drapeaux en loque.

*

J’avais dix fois, peut-être vingt fois fait le tour des chaînes du monde entier, et entretemps retrouvé mon paquet de cigarettes, vide désormais, lorsqu’une émission retint plus particulièrement mon attention. Il ne s’agissait pas d’images sur la catastrophe mais d’une énième discussion sur le pourquoi du comment.
Tous les chiffres et tous les calculs, disait un homme, prouvaient que le niveau des eaux avait augmenté. Certes. Cependant, les côtes n’avaient pas subi ces fameuses vagues et ces tsunamis dont on n’arrêtait pas de parler. Non, rien de cela. Les eaux étaient doucement montées comme une baignoire qu’on remplit, et ceci ne pouvait s’expliquer autrement que par une constatation inverse à celle du phénomène : ce n’était pas les eaux qui montaient, mais les terres qui naufrageaient. Les interventions faisant suite à cette théorie étaient plus ou moins toutes teintées d’une apocalypse douteuse, et je décidai d’éteindre la télévision et d’aller me coucher.
Dans quelques heures le soleil se lèverait, les esprits seraient plus clairs, le bilan de la nuit tomberait, les présidents de tous les pays seraient rentrés de vacances ou seraient simplement descendu de leur avion qui toute la nuit avait survolé les villes englouties, et ils prononceraient leur discours et leurs vœux aux familles des victimes, des camps s’ouvriraient pour accueillir les sinistrés, les autorités auraient quelque chose à proposer.

*

Lorsque je me réveillai, le soleil brillait déjà haut dans le ciel nu. La journée s’annonçait particulièrement clémente et les cauchemars de la veille s’étaient évanouis dans un rêve étrange qui m’avait bercé durant tout mon sommeil, un rêve étalé sur des dizaines d’années dans lequel je restais malgré tout la personne adulte que j’étais aujourd’hui, physiquement et moralement, mais dans lequel vieillissaient et mouraient grands-parents, parents, chiens et lapins de compagnie. Entre autres scènes, je me souvenais tout particulièrement d’une discussion avec mon père qu’il m’avait tenu lorsque j’étais enfant, et bien que dans ce rêve j’étais adulte, comme je l’ai déjà dit, il s’adressait à moi comme à une enfant, ce qui en soi n’était pas étrange. Ce qui l’était davantage en revanche était que le rêve, au milieu de la discussion, changeait totalement de ce que la réalité avait été, ou du moins de ce dont je me souvenais de cette époque. Nous nous trouvions au fond du jardin, dans la maison de campagne où j’avais grandi jusqu’à mes quatorze ans, près d’un olivier centenaire dont mon père était très fier d’avoir eu fait l’acquisition quelques mois plus tôt. C’était un passionné de botanique et régulièrement il m’arrivait de faire avec lui le tour du jardin en fin de journée, tandis qu’il arrosait chaque plante tout en me répétant leur nom latin et leur nom commun et chacune de leurs caractéristiques, qui à l’entendre étaient aussi nombreuses et variées que les envies et les espoirs des êtres humains. Dans ce rêve, mon père et moi étions arrêtés devant l’amas d’herbes coupées et d’épluchures de légumes qui servaient de compost et mon père se mettait à pisser dessus et il me disait, tu te souviens ? et je remuais la tête pour dire non, et aussi pour dire que je ne savais pas de quoi je devais me souvenir. « C’est là que nous avons enterré les chiens, tu ne te souviens pas ? L’un d’eux t’avait mordu à la jambe. » En réalité, nous n’avions jamais eu de chiens et je n’avais jamais été mordu non plus. Puis mon père dit « regarde maintenant », et je vis qu’il tenait dans sa main un steak cru. Il mordit dedans et du sang dégoulina sur son t-shirt déjà taché par la terre et les herbes et presque aussitôt la tête d’un chien féroce apparut du tas de compost, ou la tête d’un chacal ou d’une hyène, le museau éclaboussé de bave et de chair vive, la gueule hérissée de crocs brillants comme la lune. Je hurlai, mais mon père continuait de manger et le sang de dégouliner sur son t-shirt. Je crus que la bête allait lui sauter au visage et s’emparer de la viande, mais elle ne fit rien, elle observait seulement mon père et parfois gémissait ou pleurnichait et mon père se contentait de rire et de mordre dans son steak dégoulinant.

*

Je décidai de rester quelque temps à paresser sous les draps avant d’allumer la télévision.
De ma fenêtre, je pouvais apercevoir sur les terrasses voisines des enfants qui jouaient et quelques pigeons becquetant sur les balconnières en fleurs. Peut-être que je n’allumerais pas la télévision, pensais-je à demi-assoupie, peut-être que je téléphonerais à Cynthia pour lui proposer d’aller faire un peu de lèche-vitrines et profiter du soleil et des derniers rayons de l’été, et nous parlerions des événements de la veille, de théories de complot, de nos impressions, de nos peurs et des bouleversements que tout cela allait engendrer dans nos vies.

*

Il était midi passé lorsque je me levai pour de bon.
Je pris une douche en écoutant la seconde gymnopédie de Satie, puis me préparai un petit-déjeuner avec des céréales, du lait et des tartines de confiture à la myrtille, et m’installai à la petite table du salon, face à la fenêtre d’où je pouvais observer les toits couverts de lierre et les lucarnes des chambres d’adolescents qui eux aussi profitaient des derniers jours de l’été.
Je décidai ensuite d’appeler Cynthia, non sans avoir au préalable choisi la robe que je porterai cet après-midi, mais il n’y avait pas de tonalité. Je cherchai alors, quelque part enfoui dans les replis du canapé, mon téléphone portable, mais lorsque je le retrouvai l’écran indiquait qu’il n’y avait pas de réseau. J’allumai aussitôt la télévision. Ou tentai de l’allumer. Elle ne fonctionnait pas.

*

J’étais assise sur le canapé, avec devant moi éparpillés les restes de tout, magazines troués, emballages de gâteau, cannettes de coca light, mouchoirs usagés, lorsque l’eau s’infiltra comme des milliers de petites souris sous la porte de mon appartement. C’était vrai, le monde s’écroulait, ou plutôt descendait ou était descendu comme un ascenseur vers des sous-sols toujours plus sombres sans que personne n’eût rien remarqué. Les portes métalliques s’ouvraient maintenant sur chacun d’entre eux, l’instant de quelques secondes, juste assez pour laisser entrevoir de brefs instants de vie qui, dans ces jeux de lumières rouges et ces vapeurs grisâtres, ressemblaient à l’enfer.
Dans un dernier espoir, je vidai par la fenêtre les meubles, les tiroirs et le frigidaire de toutes ces choses si lourdes qui enfonçaient mon immeuble toujours plus bas. Toute la penderie, toutes mes chaussures, mes sacs et mes bijoux, et je voyais sur les balcons alentour mes voisins faire la même chose, tout vider, lâcher du lest et espérer que la montgolfière reprenne de l’altitude. C’était sans doute la plus belle chose que je n’eus jamais vue, toutes ses couleurs jetées par les fenêtres comme des colombes. Mais il était trop tard, nous naufragions.

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