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Les Crevasses en silence

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25-30mn

(Cette nouvelle a été publiée dans le recueil Derrière l’immense chose en forme de radiateur en fonte.)

 

Swantree, province de Nunavut, 1954

 

Le crépuscule se presse mais son agonie est lente. Les nuages se disloquent comme on vide le corps des bêtes dans la neige, avec le même soin que le napalm de l’hiver sur les champs de coquelicots. Au loin, vers cette même tâche de sang, l’étranger peut entendre vrombir les Chutes Uruks, dont les eaux tendent la main à la nuit, il peut sentir sur son visage une bruine très fine et dans ses jambes une peur enfantine, l’image de ce puits dont on n’aperçoit pas le fond mais d’où émanent des chuintements et des pleurs.

L’étranger commence à palpiter, il sort de sa poche le papier signé par Eddy Benson et s’avance vers ce qui semble être la route principale, aussi large qu’une piste d’aéroport. Le village est désert. Les maisons sont des préfabriqués de tôle qui ne se distinguent que par leur variante de couleurs explosives, rouge brique, bleu ciel, jaune pétard, et l’étranger peut se croire un instant à l’entrée d’un cirque établi sur la lune.

 

Au pied d’un établi de tannage, un chien de traîneau que l’étranger croyait mort lève la gueule d’entre ses pattes et l’observe quelques temps. Par superstition, l’étranger le salue, lok-lok, le seul mot Uruk qu’il connaît, et, sans s’avancer pour autant, il montre sa main à l’animal en guise de paix, cette main dont il a tant pris soin en vue de cette expédition, celle qui n’a touché ni peau ni cuir ni viande de quelque sorte depuis trois semaines. Elle ne sent rien d’autre que l’alcool et les gants 100% coton. L’husky replonge sa gueule sous sa garde langoureuse.

 

La nuit est maintenant plus profonde, elle s’engouffre sous la neige et ronge la mousse dure des cailloux. Les quelques maisons éteintes que l’étranger laisse sur son chemin ressemblent à de lointains blockhaus abandonnés. Leurs fenêtres sont plus noires que les murs, plus noires que la nuit et l’espace.

 

Un peu plus loin sur la grande route, l’étranger aperçoit un feu de camp qu’on allume. Il avance, bras tendu, tenant dans sa main propre et stérile le papier signé par Eddy Benson. Lok-lok, dit-il, et il remue le papier comme une cloche.

 

Deux jeunes Uruks d’une douzaine d’années sont assis près du feu et le dévisagent en silence. Ils fument de l’herbe dans une pipe en métal et bredouillent quelque chose en Uruk. L’étranger leur fait signe de lire le papier, mais celui des Uruks qui porte une casquette de base-ball se lève et lui arrache des mains et le jette au feu. Il sort de sa poche un couteau et commence à hurler sur l’étranger, fuck you, fuck you, fuck ! Les Uruks éclatent de rires et celui qui porte une casquette de base-ball se rassoit et dit à l’étranger, fuck you, fuck you mother, et les Uruks se remettent à rire et à fumer. L’étranger regarde autour de lui mais ne découvre toujours aucun autre signe de vie, alors il tend un billet à celui des Uruks qui porte une casquette de base-ball. Cinq dollars. L’Uruk empoche l’argent et pose un instant sur l’étranger un regard sévère, scrutateur. Puis les deux Uruks se lèvent et disparaissent derrière une maison.

 

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Épicerie Benson, une heure plus tôt

 

« Bien avant que le village de Swantree ne fut édifié, bien avant qu’il ne fut colonisé puis baptisé en l’honneur de cet arbre aux ramures significatives autour duquel Swantree était promis à s’étendre telle la couronne des fleurs, arbre que le Premier Shamanite de Swantree s’empressa de couper pour édifier à sa place une statue, quelque peu décevante, grossière, selon ce qu’on en raconte encore, statue que son successeur le Second Shamanite de Swantree s’empressa à son tour de détruire, etc, etc, bien avant l’histoire de Souri le chasseur d’ours, bien avant que les Crevasses ne s’appellent Crevasses, les murs de ce qui est aujourd’hui l’épicerie Benson se trouvaient déjà là. Du vivant de tous les vivants de Swantree ! »

 

Eddy Benson crache derrière le comptoir et le glaviot qui s’écrase au sol ressemble à la voix d’un vieillard, assis au fond de la boutique, qui crache lui aussi et dit avec fierté : « putain ouais ! Là que toute cette racaille Benson est née ! » Eddy Benson assure à l’étranger qu’il s’agit d’un bois de qualité ultra-supérieure. « Mon père, un vaillant homme, paix à son âme, c’est lui qu’a construit le patio. Mais tout le reste est d’origine. »

 

La boutique empeste l’alcool. L’alcool de mauvaise qualité. Ou peut-être le vomi.

 

Eddy Benson porte un chapeau de cowboy et une veste en peau d’animal, peut-être du renard ou du loup. Il regarde parfois l’étranger comme s’il avait oublié qui il était et ce qu’il foutait dans son épicerie. Sur les étalages, quelques boîtes de conserve, des bouteilles de vin et différentes marques de whisky.

 

« Vous savez, un jour mon père a bien failli s’faire bouffer par un Uruk. Maintenant c’est fini tout ça, mais y a pas si longtemps les gars d’ici étaient encore cannibales. Mon père en a descendu un à c’te époque ! Ça a beaucoup fait parler dans la région, comme quoi mon père aurait pas du faire ça ou qu’il en avait pas le droit, en tout cas c’est comme ça que nous les Benson on s’est mis à dos tous ces putains d’Uruks. Et c’est pour ça que j’vous accompagnerai pas. Je suis seulement, disons, une sorte d’attaché gouvernemental. »

 

« Comme prévu vous serez logé et nourri chez l’habitant. Pour le reste, à vous de voir. Certains Uruks parlent un peu le français mais la plupart du temps vous ne comprendrez rien à ce qu’ils racontent et entre nous il est inutile d’y prêter attention. Je vous conseille également d’éviter tout type de rapport sexuel. »

 

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L’histoire d’Ida, 1870-1878 (première partie)

 

En dehors de la famille Benson, dont l’épicerie n’était pas directement rattachée à Swantree, Ida Cardinal était la seule blanche du village. Sa peau était d’un blanc profond, épais, comme la roche ou comme le ciel d’Israël, d’où elle tenait ses origines, et, bien qu’elle portait des robes et des chaussures importées directement d’Europe et qu’elle changeait au moins trois fois de position chaque fois qu’elle baisait, Ida Cardinal était la seule de tout Swantree à ne pas agir comme une blanche.

 

Alors âgée de dix ans, Ida était arrivée avec ses parents, comme d’autres blancs à la même époque en quête de fortune, au printemps 1870, juste avant la Grande Famine et l’effondrement de la mine n°3, ce qui peut-être était un signe ou peut-être n’en était pas. Au printemps suivant, il ne restait qu’un quart de la population de Swantree, et les parents d’Ida étaient morts. Ils lui laissaient une maison bleu ciel et une livre de viande de cheval. Au cours des années suivantes, tous les blancs encore vivants quittèrent le village les uns après les autres et il ne resta plus qu’Ida Cardinal, Charly Benson et trois familles Uruks.

 

En février 1875, profitant de la mort soudaine du vingt-sixième Shamanite et de l’absence momentanée de successeur, le gouvernement canadien fit bâtir au centre de Swantree un monument commémoratif à la mémoire des morts de la mine n°3. À partir de ce jour, chaque année au début de l’hiver, un groupe d’hommes attachés au gouvernement venaient s’assurer que le monument était toujours intact et en profitait pour acheter Ida Cardinal et les familles Uruks en leur offrant riz et vêtements.

 

Au 1er janvier 1878, le village de Swantree comptait six habitants. La vingt-sixième Shamanite se prénommait Lenoa, elle était la cadette d’une fratrie de trois enfants qui habitaient ensembles dans la maison rouge brique. Ses deux frères se prénommaient Taka et Shaji, et tous les trois passaient le plus clair de leur temps, rare en soit, à se disputer pour des choses qu’aucun d’eux ne voulait faire. De l’autre côté de la rue vivaient Hideo et Matelombo, qui n’étaient pas frères, bien que rien n’était certain. Hideo était le plus jeune du village, et aussi le plus dangereux. Matelombo, quant à lui, était probablement le plus beau.

 

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L’histoire de Matelombo, 1876

 

Matelombo était le fils de celui qu’on appelait Souri le chasseur d’ours, dont les exploits étaient nombreux et les histoires plus encore, Souri le chasseur qui bondit par surprise sur le dos d’un ours et plante ses doigts dans les yeux de l’animal pour l’harnacher, Souri qui étrangle n’importe quelle chose de ce monde, que seules les plus colossales montagnes font hésiter, Souri qui arrache les dents des phoques avec ses propres dents, Souri qui s’amuse à faire peur aux blancs de passage à Swantree en revêtant sa plus belle peau d’ours, Souri qui se prend par erreur trente plombs de fusil de chasse dans le ventre et le rire des enfants Uruks qui disparaît quelque part, se faisant printemps pour l’éternité, et sans neige laissant un monde de laideur démasqué.

 

En juillet 1875, après une longue discussion avec Ida, qui avait réussi à le convaincre de son prestigieux patrimoine génital, Matelombo décida de sauver le peuple Uruk de ce qu’il appela alors sa fin la plus triste. Avec l’appui de la vingt-sixième Shamanite Lenoa, il réussit à faire kidnapper dans une même embuscade deux irlandais et trois chinois, dont les relations et la présence sur les lieux restèrent flous.

 

Il fut très compliqué de déterminer qui tueraient les prisonniers, la plupart des Uruks étant d’avis de les laisser mourir de soif, mais Ida Cardinal expliqua que le peuple Uruk était fait d’hommes et de femmes comme Lodo le démembreur, Souri le chasseur d’ours, Aeli la tortionnaire, et qu’ils devaient envoyer un message explicites aux futurs envahisseurs, ces terres leur appartenaient et ceux qui les foulaient devaient désormais en payer le prix. Matelombo intervint alors : cinq cent dollars ! et en le prononçant il portait presque un chapeau de cowboy. Ida continua : nous allons découper ces hommes blancs, nous allons les cuire puis nous allons les manger, et nous laisserons leurs crânes et leurs os sur des piques à l’entrée du village. Hideo, va me chercher la hache. La vingt-sixième Shamanite n’ayant pas encore dit son mot dans cette affaire si soudaine, si… extrême, certains Uruks protestèrent et estimèrent qu’une telle sauvagerie pourrait très vite se retourner contre eux. Ils rappelèrent à la vingt-sixième Shamanite que le vingt-cinquième Shamanite était mort d’une indigestion la dernière fois qu’une telle décision avait été prise. Taka alla même jusqu’à émettre l’hypothèse que l’évangéliste qui était passé en avril 1874 avait peut-être raison. Mais Ida les gifla les uns après les autres, les traita de larves et de minables, et lorsqu’elle eut fini sa tournée la plupart des Uruks pleuraient ou pleurnichaient. Ida Cardinal dit alors : Hideo et moi, nous allons découper ces hommes, et ce soir, tout le monde mangera de leur putain de viande, que ça vous plaise ou non.

 

Mais malgré tous ses efforts, Ida ne parvint pas à leur faire avaler une bouchée, et même le petit Hideo, qu’elle pensait si solide, vomit dans son assiette lorsque sa langue effleura son morceau de viande chaude. Lorsqu’elle même eut terminée de manger, son regard comme ses espoirs se posèrent sur le solide Matelombo, plus beau de tous les Uruks, aussi puissant qu’un glacier et bouillonnant comme un volcan, prêt à se lancer dans sa première expérience charnelle et véritablement terrestre, et Ida pensa que le printemps était peut-être sur le point d’être maîtrisé, mais Matelombo fut incapable de manger. Ils jetèrent la viande lorsqu’elle fut avariée et personne ne s’inquiéta jamais des disparus ni ne rendit visite aux Uruks pour les questionner.

 

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L’histoire de Taka et Shaji, 1877

 

C’était Charly Benson qui vendait toute l’herbe que fumaient Taka et Shaji, qui d’autre ? Charly Benson vendait tout et n’importe quoi, ce qui semblait d’abord être un miracle mais qui en réalité revenait à vendre du pain en appelant ça du pain tout en prononçant d’autres mots compliqués comme farine ou levure pour le vendre bien plus cher que le prix du pain. Malgré cela, et même s’ils avaient été mis au courant de la manigance, les frères Taka et Shaji aimaient et auraient continué d’aimer l’épicerie Benson plus que tout au monde. Raison variable n°3 : là qu’ils avaient trouvé des bottes d’une couleur improbable. Raison variable n°2 : là qu’ils avaient découvert qu’un pays nommé Europe existait. Raison n°1 : le cannabis et le whisky étaient les deux meilleures raisons au monde de ne pas se laisser crever. Venaient ensuite le sexe et la nourriture.

 

Taka et Shaji disaient être frères jumeaux, mais à l’occasion l’un ou l’autre disait être le frère jumeau de Lenoa, et il n’a jamais été possible de connaître la vérité là-dessus, c’était pour eux une blague ou une énigme, comme tout dans le village, disaient-ils, était une blague ou une énigme. Mais Taka et Shaji ne riaient presque jamais. Et ne cherchaient aucune réponse à aucune énigme. Par exemple, qu’écrivait Ida Cardinal dans son carnet ? Ce qu’ils faisaient était fumer de l’herbe et se masturber à longueur de journée, ou parfois attraper leur sœur et la baiser tour à tour, parfois avec des objets, parfois avec leurs pieds ou avec la fumée de leurs cigarettes, et voilà. Rien d’autre.

 

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Maison de Jamie Simpson, 1954

 

« Nous sommes les descendants des femmes les plus travailleuses et des hommes les plus courageux du peuple Uruk. Ce sang qui coule dans mes veines et dans les veines de mes enfants, c’est lui qui me donne la force de faire face aux longs hivers nocturnes et aux tempêtes de neige les plus déchirantes, grâce à lui que mes yeux connaissent et distinguent plusieurs dizaines de nuances de blanc, grâce à lui que je survis comme une fleur dans tout ce chaos, il est mon seul organe et grâce à lui je ne connais ni la faim ni la soif. »

 

« Les membres de ma famille descendent de Matelombo le Chasseur d’ours et de Lenoa l’Implacable, je vous raconterai quelques uns de leurs exploits après le repas. Ils font la gloire de Swantree depuis presque cent ans. Mais saviez-vous seulement que Matelombo le Chasseur d’ours était le héros qui avait sauvé Swantree de son apocalypse ? C’était en 1879. Ici, nous appelons ça les cinq bénédictions.

 

Voici la première, le reste plus tard : « Au milieu de l’hiver et au début de l’année 1879, les réserves de nourriture brûlèrent dans un incendie. Matelombo décida alors de réunir tous les villageois au centre de Swantree et solennellement, comme un chef ou un roi seul sait le faire, il leur promit que jamais ils ne connaîtraient la faim. Puis il s’empara de sa hache, se coupa le bras gauche et dit : si dans trois jours je ne suis pas revenu, commencez à manger sans moi. Et Matelombo rangea sa hache dans son étui de cuir et il disparut pendant trois jours et deux nuits. À l’approche du troisième crépuscule, le héros revenait victorieux. Avec près de cent kilos de viande fraîche. Et quatre autres bénédictions suivirent. Je vous raconterai si vous restez. »

 

Jamie Simpson porte une multitude de colliers autour du cou, de type artisanal, en billes de bois, en argile, en pierres, et des morceaux de chiffon tressés aux mollets et aux poignets. Lorsqu’elle se lève de son fauteuil, un ventre cousu de cicatrices blanches dépasse de sa chemisette. Elle remplit de whisky le verre de l’étranger et l’observe, fixement, tout en retirant son pantalon et sa culotte. Puis elle se met à genoux, lui caresse l’entrejambe avec la paume de la main et lui répète à deux reprises le prix que ça va lui coûter.

 

Plus tard, un des gosses de Jamie Simpson entre dans le salon. Sa mère est encore à genoux et lui tourne le dos, mais l’étranger l’aperçoit et fait signe au gamin de partir. Ce dernier lui répond en sortant sa queue de son pantalon, une queue minuscule qui se confond avec ses doigts boudinés, et il commence à se masturber, éclairé par un sourire de voyeur derrière une fenêtre, le regard absent. L’étranger attrape la tête de Jamie Simpson et lui montre son gosse sur le palier. Et Jamie Simpson lui répète trois fois le prix que ça va lui coûter.

 

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L’histoire d’Hideo, 1868-1878

 

Hideo commença à être fasciné par la mort vers l’âge de cinq ans, lorsque le père des voisins mourut étouffé dans la nuit et que Ida, posant une main adulte sur son épaule, lui apprit un mot français : souvenir, ce qui voulait dire « penser à quelque chose qui probablement n’existe pas ». À partir de ce jour, Hideo n’eut plus qu’une unique obsession : apprendre à écrire.

 

Il cacha d’abord son dessein aux autres habitants de Swantree, car lorsque ceux-ci dormaient et rêvaient de voitures chargées de victuailles, Hideo tentait d’élaborer dans son coin un système d’écriture à base d’idéogrammes. Sa première histoire s’intitulait « Hideo creuse un trou dans la neige pour sauver Swantree de la tempête » et se résumait à son titre, plus long qu’il n’y paraissait, un travail acharné de plusieurs semaines qui comportait une centaine d’idéogrammes classés par arborescence et au sommet desquels se trouvait le nom d’Hideo, représenté par un petit cercle au centre d’un cercle plus grand.

 

« Je ne comprends pas, dit Lenoa lorsque Hideo lui montra son travail. Je ne comprends rien. »

 

Hideo alla donc frapper à la porte d’Ida Cardinal et il lui expliqua qu’il voulait apprendre à écrire. Il lui expliqua aussi ses raisons et ses objectifs, ce qu’il regretta par la suite, ou ne regretta pas, mais du moins essaya-t-il de remettre de l’ordre dans son esprit : Ida avait su se montrer convaincante, et il avait tout craché sur ses plans. Elle n’avait posé aucune question, mais seulement baladé son regard tout le long du corps d’Hideo, et il s’était senti nu, parcouru et effleuré par quelque chose qui parfois appuyait sur des points sensibles, névralgiques, la constellation du berceau, ou celle de la famille, ou alors sur ce grain de beauté que lui-même appelait planète de l’opium et qui s’était formé le jour de sa première prise, Ida déjà sur talons hauts, Ida qui faisait apparaître et disparaître les mots, disparus la volonté, l’orgueil. Son physique invoquait la fusion de la peur et du sexe, provoquait chez chacun l’asservissement le plus romantique et benêt, et tour à tour Ida devenait et devenait, Ida l’objet de paresse qu’ils voulaient tous tenir entre leurs mains, comme un sexe toujours durs et deux bras longs et musclés, ou deux bras longs et mécaniques. Hideo s’était laissé faire… et l’Ida qui sauverait Swantree de sa fin promise avait sans doute été créée ce jour-là, une mèche enfin allumée.

 

Chaque jour ensuite Hideo se rendit chez Ida pour prendre ses leçons d’écriture. Mais il n’arriva à rien. « Tu es sûrement le plus imbécile de tous les Uruks », lui répétait Ida un peu plus chaque jour, et ils cessèrent de travailler. Hideo oublia ses projets de gloire, il ne triompha plus que par l’opium, indélébile, qui laissait régulièrement se pavaner son esprit dans les légendes bruyantes de ses ancêtres, dernier refuge de sa propre gloire. Son regard mourut à petit feu, lorsqu’il n’y eut plus du soleil qu’une ombre floue derrière les lointains glaciers.

 

« Ida, écris sur ton putain de carnet. Dis que je l’ai fait, dis qu’on les a capturés, découpés et mangés. Écris-le putain ! »
Ce jour-là Ida obéit. Elle écrivit sur son carnet, ou plutôt fit semblant d’écrire, ce qui poussa par la suite d’autres Uruks à venir la voir pour eux aussi apprendre à écrire. Aux moments les plus agités de sa carrière d’institutrice, Ida Cardinal donnait pas moins de huit leçons par semaine, et très vite tous les Uruks furent passés entre ses mains. Mais le constat final fut plus accablant. Aucun n’avait appris à écrire plus de trois mots et aucun, selon les mots mêmes d’Ida, absolument aucun n’arriverait jamais à mieux.

 

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L’histoire d’Ida, 1878-1879 (deuxième partie)

 

A la tombée de chaque nuit, le mouchoir bleu d’Ida Cardinal flottait à l’une des fenêtres de Swantree, et Ida attendait son rendez-vous dans le fauteuil en cuir. Derrière la peau charnelle des rideaux baissés, seules ses jambes dépassaient. Poussées lentement de son corps, elles étaient rendues lisses, luisantes, dorées comme deux pieds de table lustrés. Pour parfumer la pièce, Ida fumait des cigarettes de marque française.

 

Il n’y avait que peu de fenêtres à Swantree et toutes donnaient uniquement sur des chambres. C’était une question pratique, ou peut-être une tradition Uruk. Le sexe comme l’amour devait comporter une porte et une fenêtre, pour rentrer, pour s’échapper. Tout le reste était considéré comme une voie sans issue.

 

Lorsque Matelombo trouvait le mouchoir bleu à sa fenêtre, il le fourrait dans son pantalon et enveloppait sa queue dedans. Hideo, quand venait son tour, le reniflait à pleins poumons, puis il allait dans l’arrière-cour et se masturbait jusqu’à jouir sur le mouchoir, qu’il refermait en boule dans la poche de son jean. Taka avait pour habitude de marcher jusqu’au ruisseau pour se laver, et Shaji aimait boire une demie-bouteille de whisky. Comme Hideo, tous deux se faisaient jouir avant le rendez-vous. Quant à Lenoa, lorsque le mouchoir lui était adressée, cherchait dans ses tiroirs l’herbe et le godemiché et se revêtait de sa plus belle robe.

 

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L’histoire vraie de l’histoire fausse des promoteurs, 1875

 

Au printemps, un groupe de promoteurs miniers arriva sur les terres Uruks. Ces ventrus en trois jours s’éventèrent tant et tant avec leur chapeau qu’un vent inhabituel arriva à se former et poussa le printemps à se réveiller plus tôt que prévu. C’était précisément lors d’une visite aux Chutes Uruks que le sol commença à trembler sous leurs pieds. Le guide Uruk qui les accompagnait bafouilla, printemps, mauvais signe, réveil, puis il leur expliqua qu’il fallait fuir et vite, et il se délesta de l’énorme sac qu’il portait sur le dos et se mit à courir en direction de la vallée. Autour d’eux plusieurs glaciers se mirent à fondre, ou plus exactement à exploser, et en une seconde leurs eaux vigoureuses et frétillantes dévalaient, ruisselaient en toutes directions. Avant qu’ils ne prennent conscience de ce qui arrivait, la moitié d’entre eux étaient engloutis dans le Kurikari, le grand chamboule.

 

Quelques corps réapparurent des années plus tard sur une île voisine mais aucune des familles des victimes ne les réclama. Le vingt-cinquième Shamanite Koli se fit donc escorter jusque sur l’île voisine pour demander à ce que les corps soient restitués au village de Swantree, ce qui lui fut refuser, et ce qui donna lieu par la suite à quelques querelles, et à quelques morts aussi, mais pas vraiment à ce qu’on pourrait appeler une guerre. D’un point de vue historique, il s’agissait d’un conflit entre deux tribus qui ne pouvait prendre fin que par l’éradication complète de l’une ou l’autre des tribus. Mais en réalité, la plupart des morts que compta cette ”guerre froide”, sept au total, se révélaient être causés par des gestes d’auto-mutilation manqués. Il y eut aussi des suicides, mais qui n’avaient rien à voir, ni de près ni de loin, avec la guerre. Au final, des actes à peine camouflés. Les Uruks vainquirent, ils récupérèrent les corps des promoteurs et ils mangèrent ce qu’ils mangèrent et ce que les histoires veulent bien raconter.

 

Ceux des étrangers qui ne furent pas noyés dans la fonte des neiges ne revinrent plus jamais aux Crevasses et vendirent toutes les terres qu’ils possédaient dans le Nunavut.

 

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Maison de Roni Feltman, 1954

 

Lorsque l’étranger lui parle d’Ida Cardinal, Roni Feltman finit son verre de whisky et dit : « Nous, les Uruks, avons de nombreuses et quelles complexes traditions. Vous savez vouloir ? Par exemple, un Uruk ne dort que jamais. Il est sur le temps et chaque seconde plongé dans un état semi-méditatif qui annihile tout besoin, faim, soif, sommeil.  » Ce que l’étranger croit volontiers. Il n’a vu pour l’instant que des Uruks assoupis sur des chaises cassées ou des Uruks assis contre les murs délavés des maisons ou des Uruks allongés sur des planches en bois, silencieux, fumant, se grattant parfois.

 

Lorsque l’étranger demande à Roni Feltman s’il connaît l’existence d’un carnet ayant appartenu à une certaine Ida Cardinal, Roni Feltman hausse les épaules et dit : « Aucun Uruk n’a porté ce nom jamais. Vous savez, nous sommes un peuple de gens remarquables, l’ours et la glace puissance dix, et c’est pour ça que nous naissons peu nombreux, et notre vie, toute parcourue d’aventures, est intense et débordante. Nos noms et le nom de chaque Uruk résonnent comme un écho sans fin dans le ciel au-dessus des neiges. Chaque Uruk de chaque génération connaît les noms de tous les Uruks qui l’ont précédé. Et cette personne que tu prénommais n’a jamais été nôtre. »

 

Roni Feltman demande à l’étranger s’il désire autre chose. Il appelle ses jeunes enfants, un garçon et une fille qui tous les deux tiennent un bout de tissu sale dans la main, il les monte sur ses genoux et répète à l’étranger, autre chose ?

 

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L’histoire plus ou moins fausse du massacre, 1879

 

Ida aimait dire à Matelombo qu’il était le plus beau et le plus fort de tous les Uruks. Lui parler de sa destinée et du devenir du peuple Uruk, de la couleur rouge du sang martyr, de la couleur argent du sang héros, des genoux qui ne fléchissent pas, des étoiles qui dansent sur les lames immobiles et des esprits si puissants qu’ils dépassent des corps comme le feuillage des branches.

 

Tous deux étaient étendus dans le lit bossu et ridé, au centre de la chambre d’Ida qu’elle-même avait cousue pendant trois hivers, rigoureuse Ida, découpant tous les meubles et découpant tout son linge en forme de dentelles et de petits nuages. Sa chambre où on rentrait par la fenêtre et sortait par la porte.

 

Ida caressait le front du robuste jeune homme. Elle accrochait des mèches de ses cheveux sombres derrière ses oreilles et portait parfois la pipe jusqu’à sa bouche car il était trop rêveur pour bouger. Rien ne les dérangeait que les bâillements qui sortaient régulièrement de la bouche de l’un ou de l’autre.

 

Et elle lui souffla l’idée, encore une fois… quoiqu’une autre idée, voici ce que tu vas faire, personne n’aura à apprendre à lire, personne n’aura à manger qui que ce soit, et nous allons sauver le peuple Uruk.

 

Le feu s’est déclaré dans la nuit ; d’abord sur la maison de Taka, Shaji et Lenoa, sans qu’aucun ne se réveille ou alors sans qu’aucun ne parvienne à s’échapper. Puis les flammes se sont attaquées à la maison de Matelombo et Hideo et ensuite à celle d’Ida, qui à ce moment se trouvait dans la rue avec sa valise et son grand manteau de fourrure blanche. Matelombo se tenait derrière elle, sans cérémonie les mains dans les poches. Va vérifier qu’ils sont tous morts. Et pendant que Matelombo s’avançait vers les braseros pour tendre l’oreille et trouver dans le bruit des flammes un cri d’agonie ou l’odeur de la chair carbonisée, Ida sortait de la poche de son manteau son petit carnet noir et le feuilletait une dernière fois… l’histoire trop réaliste de Swantree en petites lettres sèches et tranchantes. Et elle jeta le carnet dans le feu.

 

Lorsque Matelombo revint et lui assura que tout le monde était mort, Ida lui expliqua ce qu’il savait déjà… il était le dernier des Uruks, le dernier homme d’un monde en cendre.

 

Je n’y arriverai pas, Ida, il faut que tu m’aides. Et elle marqua son front de la tache auréoline des martyrs.

 

Quand au petit matin Charly Benson ouvrit les volets de son épicerie, il découvrit le village de Swantree en cendres et, sur le pas de sa porte un petit carnet blanc qui expliquait en détails ce qui s’était passé. Charly Benson ouvrit une page au hasard et reconnut aussitôt l’écriture d’Ida Cardinal. Il découvrit ensuite plusieurs titres de chapitres : « Fonctionnement de la Shamanité dans la ville-glacier de Swantree », « Offrandes », « Cannibalisme », « Liste de prénoms Uruks », « Les années glaciales », « L’histoire de Souri le chasseur d’Ours », « Les vertus de la chair humaine », « Couleurs de la jeunesse éternelle ». Et, entre autres genèseries, l’explication aux cendres de plomb qui recouvraient la terre de Swantree : « La légende du Vicennal Dragon de Glace ».

 

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Épicerie Benson, 2012

 

« Les Uruks parcourent une vie éprouvante et aiment affronter à mains nues les obstacles qu’ils rencontrent, obstacles vers lesquels parfois même ils se tournent, déviant de leur route principale, pour prouver à leurs ancêtres que la couardise et la bâtardise n’est pas de leur sang. C’est pour cela qu’ils meurent si jeunes. Les chutes Uruks sont chargées du sang de leur gloire, vous ne regretterez pas votre visite. »

 

Jimmy Benson encaisse les dollars canadiens et remet à chacun des petits vieux un prospectus et un badge. Puis il leur répète une dernière fois les règles à l’intérieur du camp, dont la principale : préservatif obligatoire, et il leur souhaite un agréable séjour.

 

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