Vingt-trois minutes

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35-45mn

Maria, c’était son nom, et il était d’autant plus charmant qu’elle n’avait aucune origine espagnole ni penchants catholiques.
Elle ne portait de boucles à l’oreille que ses cheveux pleins de courants d’air, qu’elle cachait en partie sous un torchon de cuisine mais d’où toujours dépassaient quelques mèches tendues comme des tire-bouchons.


Entre son menton et son cou, il y avait des marées de sourires, de longs sillons qui lui tournaient autour, et moi, je rêvais d’un diamant pour les lire. J’aurai collé mon oreille sur son pouls rose pour entendre ses mystères et ses choses, j’aurai attendu la fin des temps. Sous son habit, sombrero en pacotilles, seule l’ombre de mes palpitations, mon désir se maquille, mes joues fardées de rêves.
Puis ma torpeur se dissipe, et la sibylle mélancolie.

Maria travaillait au Dragon Mouche, une sorte de bar à caution où j’avais déjà eu certaines affaires. Quatre soir par semaine, elle y servait des martinis et des tapas, mais aussi la spécialité de l’établissement : le Monstre de l’étang, un transposeur assez rudimentaire qui avait eu son heure de gloire l’été dernier, lors de la seconde crise esthétique de la révolution séparatiste. Aujourd’hui le Monstre de l’étang était dépassé, presque considéré comme de la mauvaise came, et il y avait lourd à parier qu’aucun consommateur sain d’esprit (ni même le plus dingue des activistes de la cause anti-esthétique) n’en ait jamais pris plus d’une fois, notamment à cause de la partie exhibitionniste du transposeur, vers le milieu du trip.
Heureusement, il y avait Maria, et, si cela ne faisait que quelques jours que j’avais arrêté de prendre rendez-vous avec Jein et Saly, le trip de l’Ascenseur, deux jumelles que j’attrapais chaque fois dans l’ascenseur opaque du jardin des Plantes, je ne regrettais ni l’abstinence ni la sobriété de ma situation. Je regrettais davantage de n’avoir jamais pensé à rester vierge pour Maria… J’étais vraiment tout dégueulasse, les conneries d’ado, le tcherno, le cirage, ma première fois… un transposeur à trois sous, un bad-trip dans un mauvais plan à trois avec les mauvais partenaires. Je regrettais ; mais pas trop quand même ; seulement quand j’y pensais.

Et donc, je flirtais alcoolique au bras d’une civière… au rebord d’une fontaine, mes doigts sans doute caressant l’ondine, plus certainement la pénétrant, fille facile, lorsque Maria m’apparut ; ce devait être un gaz nouveau qui m’emplit alors car je n’avais plus dans le cerveau cet horrible arrière-goût de Paic citron que la liqueur achetée dans la mauvaise ruelle avait répandu sur mes cortex et trucs dans le genre, là où ça frisotte et friture quand j’ai assez bu.
Et j’avais trop bu. Le mardi, je n’avais plus de transposeurs ; je me prenais une bonne cuite à la mienne et à l’ancienne.

Maria a disparu dans le Dragon Mouche pour revenir quelques minutes plus tard abeillée d’un uniforme jaune (ridicule) et noir (inavouable) qui couvrait sa jupe ; et comme celle-ci couvrait déjà ses bas couvrant ses jambes, je n’ai pas du tout aimé cette métamorphose… Mais j’ai fait en sorte de m’y habituer, simplement car je croyais être amoureux.

Le mardi, j’attendais toujours Gibraltar sur le rebord de la fontaine. Ç’aurait pu tomber un mercredi, pareil. Par exemple, si au collège avec mon pote Oxo on avait fumé ce bédo un jour plus tard, ç’aurait pu, sûrement. Enfin, je sais pas, peut-être.

« J’ai du Pont, des Gondasses d’enfer, du Baluchon, puis des Merveilles, chocolat, mangue, passion, cristal. De La Veine ou du Plastron. Y me manque les Rodéos, les Troisième Opéra, les Amygdales de Bobby. J’ai un nouveau truc aussi, du cuisiné maison : Nina, je l’ai appelé. Un transposeur humain. »
Faut voir. J’avais encore Jein et Saly en tête.
« Tu vas aimer mon pote, garanti ! J’te connais… Bon, je te mets comme d’hab hein ? Et tiens, je t’en laisse un peu, tu te feras une idée. »

J’ai payé.
« Au fait. Quand tu goûteras à Nina, évite d’avoir de la petite monnaie sur toi. »
Et Gibraltar est parti.

Le soleil a fondu rouge crabe sous la place. Maria est partie à son tour, emportant chaleur et couleur.
J’ai grisonné.

Je m’apprêtais à rentrer au campement lorsqu’un clochard qui avait perdu ses mains à la guerre, sans doute, et à la place desquelles on avait greffé deux bouteilles de vin rouge, est venu me parler. C’était un activiste, un vrai, avec de la suie sur le visage et le dessous des pieds aussi fier qu’un caillou.
« T’es resté trop longtemps au soleil, mon gars, il a dit, t’es tout illuminé. Mais moi je peux te voir, ça m’pique pas les yeux, hé ! Tu comprends, hein ? »
Il parlait avec ses mains et j’essayais de pas rire. Y avait dans ses cheveux une étiquette de yaourt à la framboise qui dépassait.
« On est pas foutu, mon gars. Faut pas désespérer. Faut s’armer ! On va leur crever les yeux ! » Il s’est mis à frapper un panneau de bus jusqu’à le faire trembler ; remuant le sol, les vibrations ont remonté en moi jusqu’à me chatouiller l’oreille droite. « Crevons le parti Esthétique ! On va les lyncher, ça va se faire, mon gars, tu verras, tous les partisans de cette saloperie, on va les crever ! Bordel de sang, ça va être beau. »
Et il a dit pleins d’autres trucs sans intérêt que j’ai écouté mais pas retenu. Puis je l’ai laissé chanter son hymne révolutionnaire et il a lancé des prospectus sur la chaussée en valsant comme un singe.

Lorsqu’il est enfin parti (et il continuait encore de chanter dans la rue qui fuyait, ombre chinoise sur toile orange), j’ai gobé mes trois cœurs de Caro Jeunet habituels. J’en prenais toujours trois le jour où je taupais. Puis deux, les autres jours, pour apprécier un coucher de soleil émeraude, mais la plupart du temps il n’y avait pas de soleil, juste la couleur. Cette fois-ci ne fût pas bien différente.

J’ai marché à mon tour. Le dernier à se lever, le dernier à rentrer chez lui, qui tire la porte en sortant. Je laissais la place et la fontaine dans l’obscurité grise.

Je me suis incérébré la Nina de Gibraltar dès mon arrivée au campement, et mon chien ! en quelques secondes, je couinais du système solaire.
… un méchant truc… avec des traînées noires partout, c’est un manchot, qui léchaient, piquantes, quand j’étais petit, partout sur les bords… mes yeux qui tournaient le long du décor… j’adore les manchots… les quais sont ronds… je vais mourir Monsieur la Seine…
mange-foutre, mange-moi, j’ai le scaphandre qui me démange… avec les herbes qui tapent contre mes pieds… les grues vont tomber, merde, merde, les grues vont tomber… sur la balançoire… qui tapent contre mes pieds… j’ai faim Maria… pas de Maria… (il y a le rail…) les manchots font des bulles… (je me concentre dessus… il dessert…) j’ai faim… (les entrepôts… mes yeux doivent aller quelque part… les rails…) les manchots font caca sur la neige… des œufs au plat… (mes yeux doivent suivre les rails…/ non, juste un sucre…
je décapitais les fleurs, mademoiselle, pardon… (suivre les rails…/ tu es belle comme un lit où dormir… suivre les rails… c’était juste qu’une fleur, merde… aller quelque part… bonjour… une silhouette… mange-moi… à cause de la balançoire… bonjour… tu es un manchot ?… non…/ mange-moi, j’ai faim… je suis une libellule… tu ressembles à un manchot… et toi tu ressembles à une libellule… suivre les rails… non, je suis un manchot… je crois que je t’aime… tu es ronde comme une bulle… tu es rond comme une bulle… je t’aime… deux ronds comme une bulle… manchot… libellule… sombre /rouge /rouge /traînées /noires /briques /pâles /orangeorangeorange /soleil /nuage /soleil /blanc…
Nuit.
Aveuglant.

!…

Puis l’acier rouge des rues :
Réverbère un.
Allumé.
Réverbère deux, trois, quatre.
Décor sur moi.
C’était pas Nina.
Merdinoiseries, Gibraltar !

Monsieur le Réverbère, s’il vous plaît, vous me bavez dessus.

Aux premières lumières éteintes, je marche déjà, drogues et vodka derrière la capuche, la ville est encore pastel brume.
Pavés languis.
Poussières de lune sur les bras des balcons.

Les sirènes ne chuchotent plus.
Le béton est encore un peu caoutchouc.
Je marche jusqu’à ma fontaine.
Y jette une pièce pour la santé et trois pour l’amour. Puis je m’y lave le cul, les aisselles, le nombril et derrière les oreilles… dans trente minutes la boulangerie ouvrira et il y aura du soleil sur le premier tiers du bâtiment.

J’attends Maria.
Je caresse l’eau.

J’observe Maria.
Sa jupe est plus légère aujourd’hui.
Quand Maria n’est pas là, qu’avec son plateau vide ou plein de verres vides elle retourne dans le bar, je ferme les yeux, je laisse ma drogue fondre mon cerveau, lourde et pâteuse, le long de mon front… je devrais fumer mes sourcils… je laisse couler… je demande deux francs à une passante : « pour les manchots, allez m’dame. » Merde quoi. « Tout le monde aime les manchots ! »
Y sont mignons ou pas ?
Quand Maria n’est pas là je demande deux francs.
« Pour les putains de manchots qui crèvent à cause du réchauffement climatique ! Allez mon pote, les manchots sont nos amis, merde ou non ? »
Quand j’en ai quatre. Je vais prendre un verre au Flying Dragon.

(J’ai besoin de me faire hospitaliser pour une épaule démise, j’aurai droit à un Blanc, putain de transposeur, et puis, même de la vieille morphine des années 10 ça m’irait. Je pourrais me fracasser contre quelque chose, juste pour un Blanc, boom, ou comment cuisiner du beurre de cacahuètes maison, juste pour un Blanc.)

Il suffit de connaître les tables dont Maria s’occupe. J’ai pas une mémoire du tonnerre, alors j’ai tout noté sur l’eau de la fontaine. Avec le temps, j’ai fini par retenir. J’ai arrêté de dépenser quatre francs pour me faire servir par une inconnue ni aimable ni aimable. Moi, ma mystérieuse douceur a des mi à la place des ni, sur sa peau irisée de délices ; ce ne sont pas des moitiés de notes.

« Un café s’il vous plaît… »
Je flambe, mais fébrilement.
« Non, juste un sucre. »
J’avais sept francs, bordel de dieu ! J’aurai dû dire deux.

Une fois rentré, je sors de mon veston rouillé mon tube à essai, j’ai nommé mange-moi, petit appareil pour me confesser… Injection arithmétique ; je dis merci petit jésus, j’ai la peau des narines bien tendue. Ou bien, à la blanche qui tournicotille… Gepettise-moi vaste coquine !
La drogue donne à contempler la mécanique du cerveau. Toute de ferraille et d’art de bijoutier. Maria, à trois, le soleil te mangera les pieds. Je t’habillerai d’un caveau.
Viens dans mes bras où il fait chaud dedans comme en hiver. Non, sous ma peau, n’aie pas peur.
« Un café. »
Comme il me reste trois francs…
« Merci… »
… je demande un verre d’eau et une serviette.
Il faut que tu dises non.
Maria.
N’accepte pas.
« Je vous apporte ça tout de suite. »

Ne repars pas.
Jamais plus.

Je sors de mon pochon de l’instantané de Josiane.
Le nom est affreux mais elle m’a sucé pendant trois mois et je les ai passé dans le désert. Josiane fait tout oublier.

[Toutou gentil… pas taper…
Tu veux ?… oui ?… on pourrait jouer… on va au lac… on va à la montagne… J’aime pas la montagne, et je t’ai déjà dit, les libellules, avant d’être des libellules, elles restent très longtemps des nymphes. T’es pas un manchot… t’es une nymphe mais tu ressembles à un manchot… T’es pas un manchot /rouge
/orange
/jaune
/blanc
…]
Poc !

Une bulle.

Maria est grande au-dessus de moi, elle mâchouille des mots, son cœur de sein énorme fait ombrelle, je suis au frais, non, à température ambiante, au sud cardiaque de mon désir.
« Merci. »
J’aurai dû dire je t’aime.
J’aurai dû dire deux et je t’aime.
Je suis deux.

[…]

Il faut que j’appelle Gibraltar.
Et vite !
Quelque chose quelque part est sur le point d’exploser.

[… On joue au jeu des mots jolis ?… D’accord… Tu commences ?…
Cendrier…
Bonjour…
Cerisier…
Passiflore…
Oreiller…
Arabesque…
Cotillons…
Myrtille…
Ombrelle…
Coccinelle…
Miette…
Chenille…
Alouette…
Cornemuse…
Amérindien…
Circonflexe…]

Je marche en direction du port. Il y a deux réverbères qui colorent de rouille un entrepôt ombragé, deux tâches, et c’est étrange que leur lumière se disperse jusqu’à disparaître, sans rien faire, sans broncher…
Se disperser…
Je n’aime que Maria…

Descente et voie ferrée.
Canards en cadavre. Bouteilles. Matelots. Packs de 6 de 16.

« Ça marche pas, je dis à Gibraltar qui m’attend sur les docks. Ça marche plus ton bordel !
– T’as testé Nina ?
– Ouais. Nina.
– Elle a fait le truc bizarre avec ses pieds ?
– Putain non. T’es sourd ? Tu m’as filé des cachous !
– T’as vu Nina ?
– Que dalle !
– Et l’ours en peluche rose ?
– Non.
– Est-ce qu’un gars est venu te voir pour te vendre des bretzels ?
– Non.
– Bon. Tant mieux. Il fait chier ce gars-là. Il m’a déjà foutu en l’air certains clients. C’est un virus ce machin, j’ai pas trouvé comment en venir à bout. Si tu prends un de ses bretzels, tu pars direct en bad-trip et une fois sur deux tu restes perché et tu te mets à parler avec l’oreille gauche. J’te laisse imaginer les dégâts… Mais à part ça, Nina, putain mon pote !
– Et les autres trucs marchent pas non plus.
– Quoi ? Quels autres trucs ?
– Ton matos de merde, espèce d’enculé. Tu m’as filé des hallucinogènes. De la vieille merde !
– Hé, mon pote… C’est des transposeurs que je vends, tu le sais. Ça fait combien de temps que tu viens me voir ? Allez, calme toi, bordel !
– C’étaient des hallucinogènes, pas des transposeurs !
– Tiens, prends ça. Cadeau. »
Gibraltar me tend un Everest.

« C’en est vraiment un ? j’demande.
– Oué, un Everest. Cadeau. Maintenant calme-toi. Prends ça et profite de la ballade. »

[Maria…
Si tu veux je t’apprendrai à voler…
ça ne repousse pas…
quand tu seras plus une nymphe…
les ailes des manchots…
Comment sait-on lorsqu’on vole ?… on cesse d’avoir le vertige… si on cherchait une montagne dans ce cas ?… pourquoi faire ? Y a pas besoin, prends juste appui sur mes doigts… j’ai mal au cœur… c’est que tu as encore le vertige… non. Non, et je pense que les oiseaux ont le vertige quand ils marchent…
On part à droite ou à gauche ?… Par là-haut…
Maria, l’enfer c’est les autres…
le paradis c’est nous…
Bonjour… tu cherches aussi la montagne ?… oui… j’ai froid… pourtant il n’y a pas de montagne… on devrait marcher… oui… tu pourras me réchauffer… je te porterai… pourquoi tu me suis ?… c’est toi que je trouve partout où je vais… j’étais venue pour la montagne… moi aussi… il n’y a rien ici… on devrait marcher… d’accord /blanc /blanc /sol /dièse
/sciemusicale /blanc /blanc /Maria /blanc /blanc
…]

« Maria ? Hé, mon pote, y a pas de Maria dans ce transposeur. T’étais où putain ?
Hein ?
« Tu m’entends ?
– En vrai, c’est comment un transposeur ?
– Les cachets que je te vends, quoi… Hé, mon pote, t’es avec moi là ? Chaloupe pas !
– Non. En vrai. Pas les transposeurs. C’est quoi la sensation ? C’est mieux ? Nina, elle était comment avant ?
– Ah, une vraie conne, mon pote. Rien à voir. Pourquoi tu me parles de…
– Mais son transposeur, t’as dit que c’était…
– Une merveille putain. A part ce con de vendeur de bretzel… Mais un trip avec Nina, putain tu te marres et tu veux y revenir. Hè, c’était qui cette Maria ?
– Quoi ?
– C’est ce que t’as dit : Maria. Et l’Everest je connais, y a pas de Maria. T’étais où ?
– Avec Maria.
– Putain de…
– Je comprends pas non plus.
– Encore des hallucinations ?
– Non. Ça a marché cette fois, juste un léger transfert au départ.
– Tu te fournis chez quelqu’un d’autre ? Hè, mon pote…
– Hein ? Non.
– Alors c’est qui cette Maria putain ?
– La serveuse du Dragon Mouche.
– Sérieux ?… Hmph…
– …
– Bon, je vais me renseigner. Ça t’intéresserait ?
– Ouep.
– Je t’appelle.
– Okay. »

Puis je suis parti ratisser le bord de la Seine pour trouver un truc à manger.

J’ai un peu marché avec Maria aussi, mais ça déconnait souvent avec mes transposeurs de médiocres qualités et je me sentais prêt de planter à n’importe quelle nouvelle image. Une libellule et un manchot sur la même pellicule, ça provoque des crises affreuses au cerveau, particulièrement lorsque je prend mon shot de dix, toutes les heures, à dix, affreuses…
Ce rat de Gibraltar aurait pu me filer d’autres Everest, c’était la moindre des choses, bordel !

Lorsque je suis rentré au campement, j’avais déjà un message de Gibraltar.
J’ai fracassé la bouteille sur le ponton et j’ai lu le chiffon.
C’était une adresse :
23 Overyard Terrasse

Suivre les rails.
Les fenêtres m’observent.
La ville crépusculaire,
Brûle.
Maria,
Ferme les yeux, que l’on respire.

Je suis assommé 24 sur 7, entre hallucinations et transpositions. Je prends mes doses habituelles et ça virevolte dans tous les sens.
Quelle vieille merde ! Aucune stabilité ! Ça va exploser dans quelques minutes.
Mais les minutes sont longues…

[… jamais…
mousse…
joli…
arquebusier…
haine…
caresse…
pamplemousse…
réverbère…
amoureuse…
croque-monsieur…
rouge…
neige…
alphabet…
blanc…
petit…
toi…
libellule…
manchot…]

Jolie baraque, très jolie, excentrique surtout, architecturée pour un bourgeois sauvageon sans doute, houppette, chaussettes dépareillées, cheveux gras et montre en or ; un havre de verdure dans le centre-ville de métal ; des arcades feuillues, la brique mousseuse qui perle, le silence des chenilles.

Je sonne à la porte veinée de bronze, le vernis pustule par endroit et ça me déprime un moment.

L’ambiance s’est un peu déstructurée lorsqu’une sorte d’employé de maison est venu ouvrir.
L’intérieur de la baraque ressemble à un mauvais délire qui aurait matériellement pris une forme ovale de type plastique et qui, pour se fendre la poire, se serait dupliquée à l’infini et sous toutes les tailles de manière totalement aléatoires entre les murs, le sol et le plafond.
L’ambiance en miettes.

« C’est Gibraltar qui m’envoie.
– Entrez, je vous prie. »

Je suis chez les fous, sûr. Déjà dans le hall d’entrée et je veux faire marche arrière. J’aurai pu trouver un prétexte bidon, quelque chose autour de la lavande qui poussait sur la terrasse, la floraison, quelle saison ? Ah ? Vraiment ?
Mais non.

Bordel ça sent bon !
Me fait des flashs.
Archimède… Orange… Soleil… Asticot…

Faisant désormais dans mon imagination chemin inverse, je me demande – car l’image de l’extérieur s’est déstructurée en quelque chose d’autre, en quelque chose de nouveau, à l’intérieur – s’il y a derrière la propriété un jardin grand comme une piscine, ou, plutôt, s’il y a seulement une piscine, avec, au centre, un croissant de marbre faisant office de bar et érigée un peu partout au milieu de l’eau, des statues de nymphes vulgaires servant des liqueurs par leurs orifices démesurées.
Ou, ensuite, je me mets à penser à un cimetière d’œuvres d’art et contemporaines (dissocions ces deux mots), des carrosses rouillés, des Tour Eiffel miniatures, des séchoirs à linge, des vélocipèdes… Le grenier d’un musée ; un vague capharnaüm entre des buis mal taillés et un petit étang où vivotent une vingtaine de phalanges d’annulaires coupées ; l’arrière-maison d’un détraqué.
Ou peut-être encore n’importe quoi d’autre.

On passe de pièce en pièce et c’est affreux. J’ai besoin d’un transposeur, un court.
Si j’étais exorciste, j’aurai volontiers dit que cette maison n’avait pas d’âme.
Besoin, besoin, besoin, besoin, besoin, se répète dans ma tête. Je sors un Skin on Skin de ma manchette, avale, et j’en ai pour quatre minutes quatre de repos, ailleurs.
Merci.
Je sors quelques secondes de ma torpeur, à deux minutes trente, vers le milieu du transposeur, mais seulement pour constater que la démence des lieux ne s’est toujours pas évaporée.

Je bave en me réveillant toutes les secondes. Le majordome qui me sert de guide dans ce dédale doit être habitué aux phénomènes artistiques dans mon genre. Il ne moufte pas. Un écossais, certainement.
Les pièces sont larges et hautes, toutes de voûtes, il semble y en avoir des milliers. Il n’y a pas de couloirs, seulement des pièces en enfilade, sans doute pour faire effet labyrinthe. Évidemment, je ne pourrais pas m’échapper s’il y a un problème. Aucune raison de s’inquiéter, non ?

Dans un rot de brume qui sent brun et mauvais mon dernier transposeur, j’aperçois les relents de quelque chose…
[On joue ?
plate…
étourdie…
abricot…
orchidée…
oranger…
jamais…
vendredi…
tu m’as donné faim… comment ?… vendredi… je comprends pas…
je te ferai cuire en quatre-quarts, je te mangerai jusqu’au ciel…
quel rapport avec vendredi ?…
mais mon ventre ne lit pas, il écoute tes histoires…
quand je t’aime avant et après la nuit…
tu te souviens ?…
tu étais une petite fille… j’avais la varicelle… la balançoire… oui… je me souviens, me sens vieux comme un siècle…
/
Bonjour monsieur le libellule… où sommes-nous maintenant ?… nous sommes ensembles…
je ne crois pas que ensembles puisse être un lieu… seul ensemble peut l’être… mais pas nous… non… j’ai oublié, pardon : bonjour mad’moiselle manchotte… arrête avec ça !… tu ressembles à un manchot, c’est pas ma faute…
/ne touche pas à tes boutons, même si ça gratte/…
les libellules n’ont pas besoin de bras puisqu’elles ont des ailes…
/ça laisse des cicatrices/…
et on a fait de la balançoire sans doute sans corde…
Il est tout rose, on dirait un poney… où sommes-nous maintenant ?… c’est toi qui a choisi ce délire d’emo ?… de quoi tu parles ?… ici, cette ambiance toute rose morbide… je trouve cet endroit de foutrement mauvais goût… c’est ta faute… c’est ma faute pourquoi ?…
Où sommes-nous maintenant ?…]

Bon dieu, ces saloperies de transposeurs ! J’ai la gerbe ; mais je marche ; je suis sans savoir si je suis.

Le trajet est long, atrocement pyramidal…

[Si tu manges des graines de coquelicot, il paraît que les accords de Mosquito’s song te pousse comme des ciseaux par les oreilles… salut Gibraltar ; dis, tu fais quoi dans mon putain de bad-trip, merde, et tu parles de quoi ?… t’entends des trucs, mon pote, tu peux pas imaginer…
et le triple-hammering donne bien ?… effrayant !… ça fait comme un bouquet de notes noires et pointues ?… imagine un camion de seringues usagées et fertiles à mort qui se vautre dans ton lit quand tu dors… ça fait vraiment ça ? C’est un transposeur ?… oué mon pote…]

Nous arrivons finalement dans une pièce toute dorée, gerbante de dorures, le majordome se retire et me laisse aux feux de l’immense. Les plafonds sont si hauts qu’ils semblent invisibles. Les murs sont trop espacés, il n’y a que l’or éblouissant, j’ai chaud, tout est épuré, j’étouffe. Devant moi, dans le lointain le si lointain fond, un homme est accoudé sur un bureau, il manipule des tubes et des écrins de verre blanc. Il porte le masque des partisans de l’Esthétique et la toque des Créateurs. Ses ustensiles ne sont que d’or et de verre.
Un Alchimiste ?
Gibraltar est sérieux sur ce coup !

[Maria, encore là ? Tu as quel âge maintenant ?… je crois sept… où sommes-nous ?… dans ta foutue tête… je me souviens un peu, tu sais, de ce jour, la dernière fois, quand j’éclatais les pâquerettes avec mes sandales, tu voulais plus me pousser, alors je me balançais tout seul… non, je ne voulais plus… car seules les fleurs repoussent… ce n’est pas ici que nous devons aller… où alors ?… plus loin encore, au jour où tu m’as…
Foutrement ?
archanciel…
chavirer…
éclaircir…
rond…
maudire…
abracadabrantesque…
linotte…
géronimo…
bananeraie…
marécage…
perlimpinpin…
épouvantail…]

Au loin, le supposé Alchimiste se désarticule sur son immense plan de travail, se désintéressant de ma présence. J’entends claquer sa langue à chaque manipulation délicate. Tlac, tlac, tlac ! Et ça reprend de l’autre côté, trois gouttes de quelque chose, de pincées de ceci, de cuillerées de cela. Ou peut-être pas trois gouttes. Je ne vois que peu, j’entends surtout. Des gestes lents et précis. Mais flous car lointains.
L’Alchimiste m’apparaît bientôt comme un être doté de quatre bras tant sa symphonie de verre est subtile et rapide, et quelle formidable acoustique toute en rebondis ! Il me semble que des milliers de notes suintent comme des bulles sur les murs ; elles valsedinguent quelques temps dans l’espace puis claquent merveilleusement. Et un, deux, trois, tlac ! La baguette de l’Alchimiste dirige son orchestre et sa guerre tout à la fois.
Puis il s’arrête quatre mesures de jouer. Sa silhouette déformée par sa mégalopole de verre laisse échapper un truc comme ça : « La température vous est-elle agréable ? »
Je prends une chaise, placée à une dizaine de mètres devant le bureau. L’Alchimiste replonge le nez dans ses potions magiques.
Je me racle la gorge pour requérir son attention.
« Bonjoir. »

Je suis assis et j’ai l’impression que mes yeux bougent à l’intérieur d’eux-mêmes. Ils font un quart de cercle du haut vers le milieu de mon champ de vision, encore oh encore.

« Voulez-vous déposer le nom ? me demande alors l’Alchimiste.
– Pardon ? Je ne comprends pas…
– Maria. C’est bien comme cela qu’elle se nomme ? »
Il ne me regarde pas. Il doit être concentré à ne pas faire tomber son masque ou sa toque dans la marmite devant lui et dans laquelle il ne cesse de jeter druidiquement tout un tas de choses que je ne distingue qu’à peine. Il ne parle pas fort, mais l’acoustique est toujours aussi bonne.
« Oui. Maria.
– Voulez-vous déposer ce nom ? Chaque nouveau transposeur doit porter un nom authentique et il doit lui être attribué un numéro d’identification.
– D’accord, vous pouvez prendre ce nom. »
Et il se tait pendant au moins vingt ans.
« Maria. Bien.
– Et ensuite, comment ça marche ?
– Hmm… La mana extraite du méta-combustible est mélangée à de l’eau blanche. Puis nous rajoutons quelques petits ingrédients… dont je ne peux bien sûr pas vous dévoiler la nature. Pour le reste, vous n’avez pas assez de vocabulaires de mots de douze lettres et plus pour comprendre. Hmm… J’ai étudié un peu la matière première… On doit pouvoir faire quelque chose de très bon avec ça…
– Et à propos du…
– Nous gardons un tiers de la quantité de mana extraite. Tout le reste est pour vous. Hmm… Il faut signer en bas à droite, sur les trois feuilles. Merci. »
Trois feuilles apparaissent par-dessus mon épaule. Au bout, un stylo, puis une main, puis un majordome.
Je signe.
Ah, Maria, me voilà !
« Si vous voulez bien me suivre. »
Je lui emboîte le pas. Encore des pièces et des pièces. Je prends un dernier transposeur. Le dernier. Je jetterai ce qu’il me reste au campement, quand j’aurai Maria toute entière pour moi. Non, je le vendrai plutôt. Gibraltar pourra peut-être me reprendre le tout à bon prix.
Je gobe un Selle de Girafe. Ou une. Bref.
Ce transposeur est vraiment sympa quand il faut marcher. Il étire la vision verticale. Dehors, les immeubles sont plus hauts, mais le ciel aussi est plus long.
Un petit transposeur, rien de bien méchant. Le dernier…

[girouette…
amertume…
légèreté…
automnale…
matutin…
charabia…
silencieux…]

Nous arrivons dans une chambre bleue pâle.
« Vous pouvez patienter ici. Merci. »
D’accord.
« Que Monsieur fasse de beaux rêves. »

Pas de chaise. Je m’assois par terre. D’abord en tailleur puis très vite en clochard contre un des quatre murs (je ne saurai dire lequel).

[Si j’étais un œil, je serais l’annulaire…
moi je serais le gauche…
oui c’est vrai, tout chez toi est gaucher, tes oreilles d’abord, qui jouent de la musique alors qu’elles devraient en écouter…
elles en jouent peut-être car elles n’ont rien à écouter… et moi ?… je ne t’écoute pas, tu es là, c’est différent…
et quand je te regarde dans ce sens, ce sont tes yeux qui me sourient, et j’aime quand tes lèvres me dévisagent, tu es belle comme une année sans saison, plus fraîche que la cicatrice blanche d’un bouton…]

Il y a quelque chose dans l’air. Une odeur. Une couleur aussi.

De beaux rêves ?

Affrosité !
Je tente de me lever mais, diabolisme, je le savais, je n’ai plus de jambes, juste un blue-jean qui semble très mal repassé et ma ceinture de cuir qui se balance, seule, d’avant en arrière.

[///]

Lorsque je me réveille, je suis sous l’effet total et sublime du transposeur…

« Maria…
– Mon amour, tu es revenu ! Dieu merci !
– Où sommes-nous ?
– Tu es chez nous, tout va bien. Reste allongé.
– Maria, c’est bien toi ? »
Et je crois que j’ai envie de l’embrasser. Mes jambes se sont restructurées et je découvre un salon… et je reconnais des tapisseries, ce fauteuil, ma pipe en ivoire… Élévation recopié à la craie sur le mur, le cendrier fluo en pâte à modeler, le service en porcelaine dans le vaisselier de ma grand-mère, les vitres sales.
Mais… Maria… Là…
Est-ce cela, les jours heureux.. je ne le pense.. sont-ce seulement les nuits manquantes à notre vie ? Hein ? Où suis-je ? Pourquoi personne ne me répond ? Mad’moiselle Manchotte ? Hé ho ! Libellule, (c’est pour lui faire plaisir)… balançoire, acrobate, essence, mélimélo, jouanderie, Maria.. lulalilalo.. jamais (dis que je l’ai déjà dit, dis-le !), jamais (dis-le !), rosée, coquelicot, cueille l’écho, onde en dine et dule, ricoche, tu m’entends maintenant ? Tu m’entends ?
Je sais, chronocide ; tu es là ? chronocide en poudre, en plaquette, à la vanille, au gingembre, amertume de camphrier, je sais pas, ce que tu veux, jouons au jeu des mots jolis, d’accord ? Maria ? A toi de dire, j’ai trop d’avance, à toi, Maria…

Maria ?

Quelque chose est mort, quelque chose que je ne comprends pas…

Combien de toi est resté derrière nous ? (Et combien de mains encore pour crayonner sans jamais gommer ? Il te fallait seulement rester dans mes bras, Maria. Il n’en fallait jamais partir, ni toi ni moi, où sommes-suis-je ? tout dehors est comme l’hiver sibérien…)
Par quel chemin, dis-moi mon Ange, par quel chemin puis-je me rendre au centre du point de perspective ?
Dis-moi, et j’attraperai sur la route à grands bras tous les coups de crayons qui fuient de notre soleil… Donne-moi juste un indice, le point cardiaque, quelle direction ? Par où dois-je rugir pour tout défoncer ?
C’est encore des conneries, ça, comme le trésor au pied des arcs-en-ciel… Tout court quelque part à une vitesse similaire…
Et je crois que j’ai envie de fuir moi aussi.

« Qu’est-il arrivé à ton visage ?
– Que veux-tu dire ?
– Mon Dieu ! Bordel ! Maria !
– Calme-toi. (Elle prend ma tête entre ses mains. Je suis agité, oui, mais ses mains n’y font rien. Elle ajoute : ) Tu es encore sous l’effet de la drogue, mon chéri.
– Où sommes-nous ?
– Je te l’ai dit. À la maison. Reste tranquille.
– Quoi ?
– Tu as trop pris de cette saloperie.
– De quoi tu parles ?
– Pitié Julien… (et elle enrage) : De ta putain de came ! »
Et Maria s’est mise à pleurer. Mais son visage, mon Dieu, bordel, son visage !
« Pendant presque une demi-heure, elle dit, une demi-heure, et elle sanglote, j’ai cru que t’étais mort. Et là, tu sais même plus où t’es. Il faut que tu arrêtes cette saloperie. Tu dois me le promettre.
Maria, ton visage… Il s’est enfui…
Julien, pitié, arrête. »
C’est pourtant vrai, c’est pas vraiment Maria. Je veux pleurer aussi, mais je peux pas, je peux pas pleurer en même temps qu’elle.

Je dois baver comme un attardé car j’ai au-dessus de la poitrine un horrible courant d’air humide qui parcourt les caresses mortes, blanches et sans phénix de mon cœur ; je crois que j’ai envie d’attraper froid, de mourir vite de quelque chose, sans tousser, avant le printemps.

La sonnette d’entrée retentit.
Les pompiers.

Il faut me sortir de là. SOS transposeur, j’mes couilles. Mushi mushi.

Tu es allée chez le coiffeur ?
Non.

Je me suis trompé. Le transposeur est incomplet.
Une partie du visage de Maria s’est effacée.
Je dois appeler Gibraltar.
Me rendre chez l’Alchimiste.
Faire marche-arrière.
Sortir du transposeur. Avant tout. Sortir.

J’ai dû mal me comporter… ou je sais pas. Je me souviens seulement avoir longtemps serré les dents, pour dire quelque chose… nos haines valent mieux lorsqu’elles ne sortent pas de nos bouches, et je bave trop, tout ça. Ça doit faire des trous dans le plancher, alors Maria m’a enfermé dans la chambre ; pour mon bien, elle a dit.

« Il faut que je donne un coup de fil.
On verra. »

Je ne t’aime pas Maria. Ils ont trop pris de morceaux de toi.
Je dois me réveiller. Je do/is me [… ré…[veiller/
…]

Trois jours…
Merde, c’est vraiment du lourd ce transposeur.
L’Alchimiste voudra sûrement pas me rembourser. Et combien de temps ça va encore durer ?

Merde, il faut que je sorte de là, il faut que je me réveille.
Maria ! Je te détruis un peu plus à chaque minute qui fond. Dis glou. Je dois me dépêcher, je dois trouver un moyen avant qu’il ne reste plus rien de toi. Comment vont-ils te restructurer après ça, après moi, Maria, s’il n’y a plus rien ? Avec mon cœur et ma foi ?

J’ai enfin le droit de donner un coup de téléphone.
Gibraltar, répond, allez bordel !

Je pourrai peut-être dessiner une porte sur le ciel. Bien sûr je la munirai d’une poignée. Il suffirait d’une porte à ma taille, peu importe qu’elle soit bien droite et taillée. N’importe quel crayon fera l’affaire, de toute façon, c’est pas fait pour être joli. Pas de clé.

Gibraltar n’a jamais répondu. Ça n’a même jamais sonné.

Je me souviens de ce rêve d’il y a longtemps, et je veux sortir, je m’ennuie de tout, c’est long, et Maria, ton visage s’enfuit, je m’ennuie de toi.
Ils m’ont volé, ces maudits Alchimistes, et ils s’amusent maintenant à faire des philtres d’amour avec l’encre pur de ton cœur. Ils m’ont laissé les deux-tiers, oui, oui, et j’ai signé, j’ai eu les os, la chair et la peau. Maria, petite poupée de croix. Ils se sont gardés les poussières qu’il y avait sous tes doigts, la nuit boréale dans tes yeux, vingt-et-un grains de beauté aussi, et je n’arrive plus à compléter nos constellations quand je parcours ton dos et tes bras.
Je dois sortir.

Maria m’amène le petit-déjeuner, trois cachets, un verre d’eau, le déjeuner, trois cachets, un verre d’eau, le goûter, elle me dit des mots doux, trois cachets, un verre d’eau, le dîner, trois cachets, un verre d’eau, je vais aux toilettes, je m’enfuis par la fenêtre.

J’ai dû me casser quelque chose, mais qu’importe, quand je me réveillerai, je ne boiterai plus.

Je cours sur une patte un tiers vers les quais, aussi vite que mes jambes le peuvent.

Vingt-troisième jour, et j’espère que ce sont seulement ses orteils qui manqueront à mon réveil.
Vingt-trois jours, ça fait combien ? j’espère que l’ombre n’est pas montée jusqu’à ses seins. Maria ne doit pas, ne peut pas être un sablier ; où alors ce seront sa bouche et ses yeux, et qui me les aura volés ?

Je cours plus lentement, avec l’énergie des déserteurs fauchés au dos dans leur vadrouille.

La cabane de Gibraltar a disparu.
Combien de temps encore avant que le reste ne disparaisse…

Je cours vers le centre-ville.
Le Dragon Mouche a disparu.

Je cours vers les quartiers est.
La maison de l’Alchimiste n’est plus là.

Dans les rues il n’y a plus de joueurs de billes.

Je m’endors sur l’oreiller d’ordures d’une impasse. Je me sens vieux comme un siècle.
Un rideau de lune ondule entre les grappes de toits… je m’aperçois qu’il manque aussi des étoiles.

« Hé cousin ! »
Ce gars-là qui me réveille…
« Alors, on s’est encore enfui de chez sa femme ? Je passais voir si t’avais besoin de quelque chose, mais, hé, tu sais que t’as une gueule de cadavre ? »
…je l’ai déjà vu quelque part, je sais quoi répondre.
« File-moi un Vingt-trois minutes. »

J’ai déjà fait ça avant, oui.

Avant que tout ne s’effondre…

Monter le son de la musique pour ne pas entendre la terre s’écrouler…

[///]

(souffle, riz de braises)

Je me réveille enfin !
Merci.
Saloperie de transposeur !
Je dois me dépêcher ! Maria…

J’appelle Gibraltar, ce con pas foutu d’avoir un numéro de téléphone de secours (pour les bad-trips sous transposeur, par exemple).
Trois bips trois fois. Il répond :
« Enfin de retour mon pote ! Hé, y a du nouveau, je passe te voir.
– Écoute, att… bordel ! »

Puis les transferts ont commencé à revenir. Je les ai contrôlé quelques minutes…

[Quand la lumière s’éteint sur ton visage, tu es toujours là, petite manchotte, il y a le noir tout coloré de tes yeux, vraiment, c’est morbide pour les aveugles qui entendent les battements de tes cils frôler tes joues qui sourient, amers malheureux, que c’est beau d’en ouïr et d’en eoir, je veux t’enfermer sous le sarcophage de ma peau…. peux-tu mourir demain et qu’aujourd’hui soit jamais ?…
Coup de pied, botte, jean, orange… on pourrait creuser des citrouilles ?… orange jaune… arrête… jaune… pourquoi tu comptes en couleur ?… pour effrayer les nombres et les grains de sable… jaune jaune blanc]

Gibraltar m’a réveillé.
Je lui ai raconté ma malheureuse pérégrination sous transposeur et je voyais bien qu’il faisait semblant d’être attentif. Je me suis emporté et j’ai commencé à me perdre moi-même et à baragouiner des images et des cartes postales. Mais Gibraltar faisait la sourde oreille, il attendait que je prononce quelque chose, je sais pas, quelque chose de structuré peut-être, pas des syllabes d’homme sauvage, et je m’en suis rendu compte.
« Il faut qu’ils extraient Maria. Je la préférais en vrai.
– Maria ? Hé, tu l’as presque toute consommée mon pote. (Il a ri). Mais ne t’en fais pas, ici ça ne compte pas.
– Comment ça, ici ?
– Les Alchimistes en ont déjà créé une autre. Tiens, prends-ça, ça te fera du bien. »

Puis tout s’est apaisé, tous mes wagons de mensonges ont repris leur train.

Je me suis rendu sur la place et j’ai regardé, de loin, Maria qui servait des martinis et des tapas ; j’ai gobé deux transposeurs, un Grotte noire et un Sonate bouclée.
Il y avait son nom gravé dans l’eau de la fontaine, mais surtout mon doigt… Et dans ma tête sa voix, Maria, qui tente en vain de me faire bad-tripper, de m’emporter sur des souvenirs que je ne veux plus partager.
Je ne me tromperai pas deux fois.
Je suis bien mieux ici, où les bars jouent mon air préféré, où j’aime m’asseoir sur les trottoirs, et j’écoute, là où les oiseaux chantent quand le ciel est noir, et je regarde, la belle Maria, luciole de ciel, écume de sel, qui revient fraîche chaque matin.

[Où sommes-nous ?…
Nous sommes jamais…
Où devons-nous aller, Maria ?…
Maintenant…]

Je suis mieux ici, je ne me déstructurerai plus.

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