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Lullaby to paradise

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25-30mn

Pages 323-325

« Lola !… Lola !… Lola !… »

Toujours déçu et innément seul, je me glissai sous la carcasse du lit et emmitouflai ma tête contre le coin de chambre le plus éloigné de la fenêtre. J’avais toujours les doigts cramponnés sur le cœur et, dans la paume de ma main en mie de pain (un ramasse-miettes), une poche de sang fermement comprimée était prête à éclater à n’importe quel moment ; il ne faisait aucun doute que les autres étaient encore à ma poursuite… j’étais contaminé, quelque chose comme ça… ils finiraient par me retrouver. Cela arriverait. J’espérais seulement que Lola revienne avant eux. Lola ! Juste une toute petite fois.
Mais ils ne m’attraperaient pas, je ferai péter la poche avant qu’ils n’entrent. Ils me croiraient mort et n’oseraient pas me toucher. Je n’aurai ensuite qu’à convaincre le médecin légiste pour m’échapper.

Il n’y avait pas que la nuit… absolument tout était devenu long.
J’attendais tout le jour au fond de la baignoire, avec rien qui dépassait de l’eau, seulement parfois le bout de mon nez entraîné comme un tuba à récupérer régulièrement un peu d’air à la surface. Puis mon nez retournait aussi vite que possible se réfugier dans le nombril de mon visage englouti et j’attendais quatre minutes de plus.

Aux heures rondes j’étais libre et j’avais le temps de m’extraire du bain pour appeler Lola. On m’avait coupé l’eau chaude pieça et le miroir qui jadis avait donné tant de crédits à mes incantations n’était plus taché des couronnes en dentelles de buée, en forme de Lo, ondulantes comme les hurlements du soleil, en forme de La, en forme de lune si dorée.
Je répétais encore son prénom, Lola, trois fois, (…), devant le miroir, (…), guettant attentif la porte blanche derrière moi sur laquelle, j’espérais encore, je crevais d’espérer voir apparaître une mèche blonde, un simple cheveu, une illusion convaincante. J’étais sensible à la moindre hallucination… et j’en avais des tonnes, fulgurantes et fugaces… une seule m’aurait suffit… juste le bout de la queue d’une luciole, poussière mensongère aux allures de miracle. Sa provenance m’importait peu. Seul m’importait de croire… Et chaque fois que je l’observais, cette porte m’apparaissait plus blanche que les autres portes blanches des heures précédentes… un devoir de mémoire, un hommage à mes dernières illuminations. Alors j’essayais de la faire disparaître en frottant fort l’intérieur de mes sourcils l’un contre l’autre, eux-mêmes frottant fort quelque chose sous ma peau pour faire apparaître quelque étincelle qui aurait pu reconnecter tout ça.

Je demandais au miroir, à voix haute, puis dans ma tête, puis avec mes doigts, je lui demandais trois fois de me ramener Lola avant que les autres ne me retrouvent, mais le miroir ne parlait rien d’autre que l’encre des Légendes. Il n’entendait pas le réel et je ne comprenais plus à quel wagon j’étais en train de parler… qui donc ? (Un sang furieux déraille le long de mon bras. Ça pue l’overdose. À peine né, grenade dégoupillée…) Qui ? Entends-tu le sang désamorcer la lettre A ? Souffre-moi, amère ! Moi… qui était si peu réel et ne parlait que de rêves… d’au-dessus, de derrière les rêves.
(Il pleut des lambeaux de famine sur mon être.) […]

J’étais peut-être moi-même le piteux joujou du miroir. Le monstre brumeux qui n’accrochait plus la vapeur. Il regardait au fond de mes yeux et essayait trois fois de se faire comprendre par l’encre de mes Légendes. Il devait lui aussi se tordre la peau dans tous les sens pour convaincre ses fibres optiques de me faire disparaître. Et à se tordre encore et encore sans que ne soit exaucé son vœu… Sept ans de malheur. Le voilà brisé.

Les vœux-exocets font de la balançoire sur l’horizon liquide de ma baignoire. Comment puis-je être de deux mondes à la fois pour les attraper, Lola ?

Trois-cent cinquante-neuf.

Tous les mois je change de planque.

Il y a eu ce motel pour hôtesses de l’air, cet endroit aussi propre qu’un carton neuf, où les avions sourds et puissants semblaient transpercer les plafonds. Lâchaient des bombes. Ils traçaient d’un lourd trait sur mes rêves de longues lignes brumeuses – je suis resté trois jours…
Devant le miroir je me sentais vidé, courbu, je rompais, je me trompais et je prononçais trois fois le mot « libellule ». J’espérais que le son rejoigne l’image puis rejoigne l’écrit et me fasse un joli cristal d’éon, un pendentif… Libellule, je disais, hé, sans faire exprès… je pensais Lola et je disais libellule. Mais tandis que lentement le mot se dessinait dans le miroir et que mon haleine soufflait chaque lettre, alors même que je le voyais apparaître tout entier sur la page magique (technique de l’encre au citron : prendre un citron bien mûr et l’apposer indélicatement, pour plus d’efficacité, sur la plaie), je finis par être convaincu que tout cela ne ressemblait plus à une libellule mais à un avion. Lourd et long et gris dans le ciel.
Je voulais confondre tous les sens sans horizon, comme un vœu-exocet. Alors je partais, je retournais dans la baignoire ou sous le lit, j’attendais que l’heure soit ronde pour recommencer à appeler Lola… Vain djinn. Que des putains d’avions ! (Et les avions dans le ciel ressemblent si peu aux avions sur les pages)… Je suis pas resté longtemps. Trois jours, je crois.

Il y a eu ensuite cette chambre avec paillasson.
C’était écrit ainsi dans l’annonce et l’annonce n’avait pas menti. La vue donnait sur le couloir, un bonus sans doute, mais un judas n’aida pas à s’imaginer un courant d’air quand la canicule frappa, et elle frappa cet été-là, (c’était l’été). J’ai rajouté un miroir au décor, j’ai du puiser dans mes sèches économies. Je l’ai emporté lorsque j’ai changé de domicile. Je préférais même le briser que de le laisser ! Ça valait mieux que de penser à une Lola encore toute fatiguée d’un sommeil de cent ans et se réveillant, finalement, mais ha ! trop tard, je suis ailleurs… et quel satané saloperie d’homme lui sautera aussitôt dessus, sur ma Lola, pour attraper le rêve apparu. Et même, même juste par le bout de nez, ce rêve aura l’air si beau que ce satané satan y tirera deux fois plus fort pour parvenir à le sentir palpiter entre ses doigts, pour le mâchouiller, jouir de, doucement, mon morceau de rêve, foutûment, brisé.

Je suis factuellement ici puisque je l’impose.

Il y a eu enfin cette baraque que j’avais visité, euh. Nous étions une fois, un jour de pluie… Pour la retrouver quand j’avais trop bu, j’avais juste à trouver le nuage le plus noir dans le ciel et à le suivre comme un navigateur. (Pour les cartes postales, si jamais ça vous tente, faut envoyer à La Maison sous la Pluie.)
Le choix des matériaux, principalement du bois, semblait coïncider avec le climat pluvieux de la zone : ça fleurissait de l’extérieur vers l’intérieur, ça remplissait, ça remplaçait le bois par le bruit. Au bout d’un temps, ça a commencé à marcher dans les deux sens. C’était toute la forêt que j’habitais. Et inversement… et sérieusement, les écolos auraient pu gagner un paquet de fric à la télévision rien qu’avec cette baraque.

Plus vraiment de bois, moi sous le lit… Le bruit des insectes… Celui des mouches. Surtout celui des mouches, des grosses et grasses avec des ailes qui grandissent pas, des fées obèses et ivres, vulgaires et malhabiles. Le genre de mouches facile à écraser.
Mais il y en avait tellement… […]

[…]

Je dois avouer autre chose, (et je suis désolé de l’apprendre aux jolies anorexiques brunes qui ont la douce nuque des bourgeons), non, vraiment, je suis désolé :
Je suis mort et j’ai encore faim.

 

Page 251

J’ai juste emporté mon gros bide loin de là.

Y avait plus Lola pourtant les autres ont continué leur chasse. J’étais devenu la cible. J’aurai pu leur expliquer : « Les gars, sérieux, vous voyez bien que je raconte pas de mensonges. Billie m’a dit que je pouvais le prendre. C’est bon, non ? La fille a disparu, c’est tout ce qui compte ? » (Ça j’aurai pas eu le cran de le dire, c’est certain, j’aurai chialé, mais admettons.) Admettons aussi que je connaisse un des gars… faisons-le ami d’un ami avec qui un jour j’aurais bu un coup, blablaté, on aurait pu parler du championnat, babioles et bla, et lui il aurait supporté sa ville et son équipe de merde… une équipe que j’aurais pas pu blairer, sans blague, bla… mais j’aurais alors eu un déclic… la voix de ma Légende quelque part dans le passé ou le futur qui m’aurait rappelé la chute éventuelle de mon idylle… et on serait devenu pote d’un soir… juste au cas où…
Et bien, ce gars, il m’aurait choppé, là-maintenant, il aurait braqué son « knock knock I kill you » sur moi et il se serait fendu en deux en me voyant pétri de peur, grenougrelottant, à essayer de pas pleurer.
J’aurais alors fait un sourire en coin :
« Allez mon pote… »
Et j’aurais peut-être pu survivre.

« Pas possible. Ça ne marchera jamais. »
Paume ouverte sur rien, ma fée rit, mon invisible féerie :
« Merci quand même Lola. »
Fais ricocher ton nom deux fois sans briser le miroir !

Les autres ont quand même défoncé la porte de la chambre (rectification : je ne faisais que rêver, leurs armes n’étaient pas de type knock-knock), alors j’ai simplement disparu par la fenêtre et courut pendant trois villes, deux ruisseaux, un hameau.

Je me trouvais désormais dans une vieille cabane pluvieuse et pustulante de mousse, l’antre des belles et mensongères mœurs.
Triez !

Lola ! (Ris donc, cocher, gonfles-toi de l’eau et mène cette citrouille à bon emplacement avant que ma flamme ne brûle son sourire édenté.)

Qu’il est bon le dernier tiers de ma lèvre que je n’ai pas encore léché, il sent bon les baisers que j’ai posé sur ton mystère rose, cette petite dragée salée-sucrée que t’as du voler sur la chemise d’un pauvre arlequin. Oh que tu as bon goût mignonne ! Tu as salopé tout son uniforme. Qu’il doit être atrocement nu, désormais, ce nouveau charlatan !

[…]
Je me cachais dans la baignoire comme Lola me l’avait enseigné.


Au bout d’un temps les mouches ont réussi à entrer et je passais mes journées à battre des paupières pour les chasser. Des doigts me poussaient de partout… du ventre et des fesses, et même des doigts.

 

Pages 184 et 185

Lola avait échappé aux chasseurs et moi à la nuit.
J’ai sorti ma Légende de la baignoire, pauvre petite chose crème. Je l’ai enrobé dans une serviette et j’ai frotté frotté pour faire des étincelles. Ah ! Lola ! Petite menteuse, raconte-moi la fin de l’histoire !

Nous sommes partis lorsque le jour s’est enfin levé. Il a fallu derrière nous quelques centaines de kilomètres – et autant de regards dans le rétroviseur – avant que je n’estime Lola en sécurité.

Chambre avec paillasson, disait l’annonce.

J’ai garé la voiture volée tout prêt de la porte, rez-de-chaussée, pour que Lola puisse sortir du coffre sans être aperçue.

J’essuyai promptement mes bottes sur le paillasson usé : « We come ». Je sais… Je sais !

Lola était restée discrète, comme je le lui avais intimé. J’ai ouvert le coffre de la voiture.

[…]

Nous nous sommes barricadés dans la chambre nue.

Sur le lit j’ai commencé à mordiller les mollets de Lola, remontant férocement jusqu’au bord du mystère en retirant, en forçant presque, la serviette papillote qui l’avait gardé au chaud et à l’abri de baisers d’inconnus.
Je me gavais de l’ambroisie de sa chair, me saoulais de cette muse – hic, hoquetais, troublé, voyais triple.
J’augmentais toujours plus la dose – et j’avais les dents qui pourrissaient, creusées par quelque substance de rêves trop concentrés. Néant moins, il arriva bientôt le temps de la disette et des noyaux de cerise. Ma petite légende bouclée rétrécissait à vue d’œil et je trouvais désormais plus d’espoir dans mon ventre rondouillard que dans l’appétit vorace que provoquaient ses yeux gris-givré.
J’avais grignoté ces deux pieds au goût boisé et léger de terre et de rosée. Ah, fumisterie ! Arrête-toi de respirer, idiot, arrête-toi maintenant avant qu’elle ne s’échappe.

« Hé, Lola ! Réveille-moi ! »
Je la secouais, je secouais ce qu’il restait de Lullaby.

« Fais-moi des bulles des paillettes des éprouvettes de rêves ! »

Si petite, et je pensais que jamais plus je ne jouerai de piano, Lola, je t’ai mangé tous les doigts.
Tu as les yeux maintenant gros comme les seins, pardon, j’ai le rêve blanc lorsque j’ai faim. Lola. J’ai grignoté-té-ti-té-ton.
Ton-ton-ton-ta-tou-té-té…

Pas dormir. Peux pas.

J’ai acheté un miroir minable. Je savais pas si c’était pour fuir ou si c’était pour Lola.

Lullaby qui ne voulait plus me faire dormir. Poésie envolée. Je digérais parcimonieusement. Je pensais doucement… Libellule [lɔla] n.f. : mensonge et rouage d’acier.

J’ai terminé par – je tremblais trop – j’ai terminé par ses yeux.

Diable ! J’étais rond comme une patate ! Con de miroir !

J’ai appelé « Lola, Lola, Lola… »

 

Page 67

C’est ici que j’ai appris à me cacher dans les baignoires pour pas me faire attraper, dans la chambre du motel « Ten bucks a night ». L’enseigne avait sans doute disparu quelques années plus tôt, au moment même où le cinéma renonça, pendant un certain temps, à y placer systématiquement les innocents en cavale… (Et j’étais innocent, non ?)
Bref, dans l’annuaire, c’était ainsi qu’il était nommé, le Ten bucks a night Motel.

Là où Lola et moi avons commencés à s’aimer.

Elle venait comme moi du pays des rêves, l’évadée, la panse-muse des plaies des hommes, alors j’ai renoncé à ma vie, à ma première mission. Mais c’était tout comme si je l’accomplissais : mes lèvres dures et affamées tétaient toutes les pointes de rose qui fleurissaient sur sa peau – le pinceau sur toile blanche venait de l’autre côté du miroir – et je me nourrissais, obnubilé par le désir, de toutes les taches de poésies qui m’étaient offertes déjà joliment versifiées.

Lola, je dois te tuer…

(Lola baille encore.)

« Lola, je suis venu v… »

Mais je l’ai serré dans mes bras… Elle était nue et timide et je voulais connaître la fin de l’histoire. Les miroirs font parfois ce genre de choses.

J’avais toute la Légende de Lola dans ma bouche, Aphrodite n’est-elle pas Muse ?

Elle me demandait parfois :
« C’est quoi le travail d’un chasseur ? »
(Douze ans d’apprentissage pour une épreuve finale… te tuer, Lola, je dois te tuer.)
« Le travail d’un chasseur, je lui répondais alors, c’est de tuer les mensonges. »
Mais Lola ne savait pas mentir et ne me comprenait pas.

« Raconte-moi la fin de l’histoire de la boite à chaussures. »
Alors Lola s’asseyait dans un coin du lit et tirait ses genoux légers vers elle jusqu’à pouvoir poser sa tête ronde au milieu, confortablement. Lola serrait ses jambes contre son cœur (et son cœur parlait à ses jambes et leur disait de s’enfuir, avec ou sans le reste) puis elle inclinait majestueusement la tête comme si le monde n’avait pas été dans le bon sens. Ma majesté. Ensuite je m’asseyais à côté de Lola, et, derrière elle, je laissais mon nez reposer, derrière son oreille.

Maintenant, ses doigts font des monts et des rides sur sa lèvre inférieure… tendre et charnue… et je veux la mâchonner.

Puis ils nous ont retrouvé.
… Je me sentais drogué.
« Il faut se cacher ! »
« Lola, réveille-toi ! »

C’était eux !

« Dans la salle de bain, Lola ! Dans la salle de bain ! »

Je fermais le verrou et me plaquais contre la porte. Ha. Haletant.
Mes yeux – grands – s’écarquillèrent.
Non, pas maintenant !
Ils ne doivent pas te trouver, Lola, tu es à moi.
« Il faut te cacher. Sous l’eau. Ils craignent l’eau, Lola. »

(Il faudrait noyer le monde pour que les bulles cessent d’exploser.)

Ils ne l’ont pas trouvé, les aveugles.

« Lola ? Tu m’entends ? La suite, Lola. La suite de l’histoire… »

 

Page 1

La vie ne commence que lorsqu’on exécute sa première mission.
Demain, je deviendrai un chasseur.
La vie se paie au prix du rêve. La vie ne commence que lorsqu’on exécute sa première mission.

Je répétais : le premier jour de ma vie.

L’enveloppe avait été glissée sous la porte et je la trouvai ainsi, aux premières lueurs de l’aube, cachetée du sceau pourpre des chasseurs.
La cible s’appelait Lola. C’était une Légende de type A (pour Aphrodite). Elle se cachait dans le monde des Hommes via la porte d’accès n°13b9M7m153k874.0, correspondant à l’adresse d’un motel (…).

Tue le mensonge ! Tue le rêve !

Je répétais : le premier jour de ma vie d’homme libre.

Je vérifiais mon matériel (un flingue… juste un flingue, mais je l’ai vérifié plusieurs fois) lorsque la sonnette d’entrée a retenti. J’ai récupéré mon chapeau dans le hall et j’ai couru – il pleuvait – jusqu’à la voiture noire garée sur le trottoir.

Dois-je aussi tuer Nabokov ?

Tout en gardant un œil sur la route, Billie me l’a répété plusieurs fois encore… […] je sais… […] oui… […] Et elle disait aussi :
« Tu pourras garder son rêve. »

Je serrais fort mon arme et les dents.

« Tu sors par la porte d’accès, t’attrapes la gamine et tu rentres aussitôt. »
J’avais pas mal de questions à poser – par exemple, où sera la môme une fois que j’aurai franchi la porte – mais je gardais tout ça pour moi.
« Tu trouveras la gamine dans l’espace de douche. »
Billie était de ce genre de femmes qui ont besoin d’être froide pour bien travailler. (Car Billie est pudique mais surtout car Billie est belle.) C’est elle qui m’a formé, j’ai eu le temps de m’en apercevoir.
« Arrête de me reluquer. Concentre-toi sur ta mission. »

Je n’ai plus eu bientôt qu’une seule question à poser, mais je n’ai rien dit. Ce coup-ci j’ai dû avoir raison car Billie n’y a pas répondu.

Ensuite Billie m’a laissé au bord de la route et m’a fait signe de marcher. Par là ! À droite, vers la forêt. Elle a baissé la vitre pour me faire un clin d’œil ; même plus tard je n’ai jamais su si c’était un « bonne chance » ou un « fais gaffe à toi ».
J’ai attendu que la voiture disparaisse, et puis un peu encore, une minute peut-être, car j’espérais que le test ne dure pas trop longtemps. Mais Billie n’est pas revenue.
Le temps me gonflait l’estomac, me filait des gaz, et gavé par la réflexion intense qu’engendre l’ennui, je me suis engouffré dans la forêt d’ormes vers la direction vaguement indiquée.

Quelques heures plus tard, ces conneries de rites initiatiques commençaient vraiment à me pomper… Je m’arrêtai quelques temps aux pieds du ventre d’un arbre torve, gras et dégoulinant de racines.

Ce n’était qu’une Légende, après tout… Je me plongeai donc dans des rêveries amoureuses (de type A) et pris d’un air détaché la posture de l’artiste inspiré par la beauté folklorique de cette romanesque forêt* (Tous droits réservés).
Ainsi, tel que je l’avais prévu… (Piteuses Légendes ! Feignez de les écouter et elles vous raconteront une histoire. Feignez l’amertume ou la mélancolie et elles vous offriront la clé des rêves, des libellules et des orchidées)… après avoir passé quelques minutes à faire semblant de lustrer la langue des muses, je finis par entendre une sorte de scintillement argenté dont le bruit m’évoquait – je faisais en sorte qu’il me l’évoque – une porte de bois dessinée par des poussières d’étoiles.
En frottant suffisamment, je parvins bientôt à faire apparaître la porte (dans son sens le plus strict : porte).
(Piteuses Légendes ! Esclaves de ma pensée !)

La porte de bois ivoire se dressait droite dans la moiteur tropicale et, pour parfaire mon apprentissage, maintenant que les Légendes ne m’étaient plus inconnues, je décidai de la transformer en fenêtre, ce qu’elle fit aussitôt, puis en miroir, et elle s’exécuta. Je changeai également la météo, que je voulais plus ensoleillée, pour profiter pleinement de mon premier chapeau. Ma première chasse.

Je m’approchai enfin du miroir et j’appelai : « Lola, Lola, Lola. »
J’ai préféré une lumière jaune.
Je contrôlais tout.
Une lumière jaune et parfaitement à mon goût m’a absorbé au moment désiré.

L’instant d’après je me trouvais dans le monde des Hommes.
J’entendais une gamine pleurer.

Le gris-bleu d’une salle de bain en petit carrelage.

Je vis bientôt son ombre chétive recroquevillée derrière le rideau de douche. C’était une ombre imparfaite, une ombre ondulée par les plis courbes du rideau, mal découpée, parfois creusée jusqu’à la transparence, sur ses mollets et son cou ; ça lui faisait une tête et des pieds orphelins, le fantôme d’un crime affreux.
Sourire en coin, merci Billie.

Je me crispai sur mon arme.
« Lola, je viens en tant que chasseur. Peux-tu t’identifier, je te prie ? »
La petite boule d’ombre et d’os se resserra un peu plus.
« Lola, tu ne dois plus embêter les gens avec tes mensonges. Tu comprends ? »
Je commençai à pointer mon arme pour la descendre, et maintenant…
Je voulais pas ouvrir, je voulais pas la voir.
« Lola, tu es une Légende. Tu ne dois plus embêter les gens avec tes mensonges. »

Tu pourras garder son rêve…
Je répétais, répétais la procédure.

Était-ce vrai ?

« Lola, je te prie de t’identifier. »

Je retirai le cran de sûreté. Cela retentit comme le ploc d’une goutte d’eau, un bruit paradoxal. Sec. Aussi discret que celui de la balle que je m’apprêtais à cracher.

J’ai vu, derrière le rideau, l’ombre se tourner doucement et se mettre en face de moi.

« Dis, tu connais l’histoire de la boîte à chaussures. »
Je la connaissais pas.
Cette voix aurait pu jouer à coiffer des poupées.

Chut ! Tais-toi !

Je pouvais garder son rêve ?
Vrai de vrai ?

Ne raconte pas d’histoires.
« Tais-toi, arrête de dire des mensonges. »

« C’est juste une histoire, Monsieur le fantôme. N’aie pas peur. »

Je suis venu voler ton histoire.
J’ai ouvert le rideau, je crevais de faim, je voulais la mâchonner, la mâchonner, mâchonner !
Je voulais Lola rien que pour moi…

Et si jamais ma pauvre âme amoureuse
Ne doit avoir de bien en vérité,
Faites au moins qu’elle en ait en mensonge.
Louise Labé

 

avril 2010

Les Assassins Silencieux

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