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Bartleby et compagnie • Enrique Vila-Matas

Titre original : Bartleby y compañia
Espagne, 2000
Christian Bourgois, 2002, pour la traduction française
Traduit de l’espagnol par Eric Beaumatin

Enrique Vila-Matas, deux ans avant Le Mal de Montano, présente ici une sorte de dictionnaire personnel et non-exhaustif du mal de Bartleby, le mal des écrivains qui un jour cessent d’écrire.

Bartleby, c’est un personnage créé par Helman Melville, dans une nouvelle éponyme parue pour la première fois en 1853 aux États-Unis dans le Putnam’s Monthly Magazine. Dans ce récit, Bartleby est engagé comme clerc de notaire dans une étude, mais au fil du temps se met à refuser certains travaux de son employeur, jusqu’à cesser entièrement de travailler. Une nouvelle qui inspirera de nombreuses théories sur l’antipouvoir, dont celle d’Enrique Vila-Matas.

À peine caché derrière le personnage d’un commis aux écritures (dont il usera de nouveau deux années plus tard dans Le Mal de Montano ; c’est dire à quel point il se fiche du bon anonymat de son déguisement), Vila-Matas se questionne sur la négation, le refus, l’anti-littérature, et, classique geste vilamatien, pour tenter de percer le mystère de ce syndrome, il s’entoure d’une cinquantaine de poètes, romanciers, essayistes et moralistes qui ont un jour expérimenté ce refus d’écrire.

Mais la problématique n’est pas claire, et il semble au fur et à mesure de la lecture que le narrateur ne cherche finalement aucune réponse : il se contente de répertorier les différents cas du syndrome de Bartleby. Ou peut-être espère-t-il qu’après avoir mis un peu d’ordre, la problématique se présentera elle-même. Ce qui n’arrive pas ; et ni le narrateur ni le lecteur ne parviennent à trouver de réponses.

Dans ce voyage littéraire sans but, nous croisons ainsi différents cas de Bartleby : les copistes, qui « transcrivent des écritures qui les traversent comme un tableau transparent », les moins-que-rien trop lucides, les charlatans devenus honnêtes, les écrivains de notes en bas de page (tel Vila-Matas avec ce livre) ou encore les caméléons ayant perdu leur faculté à changer d’apparence. Tous se sont confrontés à l’impossibilité de la matière littéraire, à cette vie « que les mots sont impuissants à exprimer. » Ou, comme Rimbaud effrayé par ses hallucinations, s’en sont écartés afin de ne pas sombrer dans la folie. Joseph Joubert, lui, a cherché le lieu où naissaient tous les livres, un centre mythologique qui une fois atteint aurait dispensé de les écrire. J.V. Foix s’est contenté de rêver ses poèmes, sans plus les écrire. Marcel Duchamp, sans doute incapable de choisir, a fait de sa propre vie son œuvre. Un tel ne pouvait pas écrire car toutes ses idées lui étaient volées par Saramago. D’autres encore ont simplement dit non (en vérité de manière très romanesque), un mot si difficile à prononcer de nos jours. C’est vrai, un écrivain qui par conviction refuse d’écrire un seul mot, ç’a un charme indéniablement moderne. Plus maudit que le poète maudit : le mot pas dit. (Non, je ne fais pas cette parenthèse pour m’excuser, je vous laisse juste apprécier plus longtemps mon humour exquis…)

Quelques rafraîchissantes anecdotes « littéraires » ponctuent régulièrement le texte, rompant un peu la monotonie de l’exercice. Sa rencontre « de loin » avec Salinger dans un bus de New-York (31)*. Léon Bloy visité par le fantôme d’Alfred Jerry le lendemain de sa mort (62). La folie de Maupassant qui à la fin de sa vie se croyait immortel (82). Son entrevue avec Julien Gracq (77) ou encore ces deux rencontres avec Thomas Pynchon (79), qui d’une rencontre sur l’autre, se trouvait être une personne différente, sans que Vila-Matas ne sût jamais lequel était le bon, ni même si l’un d’entre eux fut véritablement Pynchon.

Et le livre se termine.

Quelques rares arguments en faveur de l’écriture ont empêché le lecteur de sombrer dans la noirceur la plus totale, mais ils furent vite expédiés : écrire pour raconter, faire acte de mémoire, écrire avant la mort, se servir de la douleur comme d’un théâtre ou tel De Quincey et ses confessions de mangeur d’opium, écrire pour se soigner.

On note également une apparition fulgurante de George Simenon, 190 romans sous le bras, ricanant à en faire tomber sa pipe, comptabilisant à lui seul plus de pages que tous les écrivains réunis dans ce dictionnaire Bartleby de poche. Sa pipe est au sol et sautille encore.

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« Le bonheur consiste à comprendre que le sol sur lequel il vient de s’arrêter n’a pas une surface plus grande que celle qu’occupent ses pieds. » (24)

« La nuit ne tombe pas. » (66)

« Plus les hommes marchent, plus ils s’éloignent du but. » (68)

« Le non est merveilleux parce que c’est un centre vide, mais toujours fructueux. » (71)

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*les chiffres entre parenthèses correspondent aux différents fragments du livre.

Ressources supplémentaires : schéma argumentatif et bibliographie

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