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Kafka sur le rivage • Haruki Murakami

Titre original : Umibe no Kafuka
Éditeur original : Shinchocha, Tokyo, Japon, 2003
Belfond, 2006, pour la traduction française
Traduit du japonais par Corinne Atlan

Kafka a quinze ans et aujourd’hui c’est son anniversaire. Le jour idéal pour s’enfuir de chez lui et échapper à la terrible prophétie que son père a prononcé contre lui : un jour, il tuera son père de ses mains, et il couchera avec sa mère et sa sœur. Destin d’Œdipe, sœur en bonus. En réalité, il est tout simplement temps pour Kafka de devenir un adulte, et pour cela, il va lui falloir s’endurcir et affronter de nombreuses épreuves symboliques et métaphysiques.
Heureusement, le Destin est là pour se charger de toute l’organisation, et afin de l’aider dans sa quête, a placé sur sa route quelques tendres et précieux alliés (d’ailleurs, il n’y a aucun rustre dans cette histoire ; les méchants sont bien élevés, et même ne sont pas méchants).

Sous la main du Destin, personnifié dès le début du texte par le garçon nommé Corbeau (une sorte de conscience – mais pleine de style – qui prodigue conseils et encouragements), le héros fugueur décide de rejoindre l’île de Shikoku.
En chemin, il rencontre Sakura, qu’il soupçonne aussitôt d’être sa sœur, et contrairement à Œdipe, ignorant sincèrement accomplir la prophétie de l’oracle, le jeune Kafka en toute connaissance de cause se laisse fraternellement masturber par Sakura. Il sait (ou le garçon nommé Corbeau sait) que la prophétie doit se réaliser, et il sait que pour cela il doit se laisser emporter par les événements, se laisser submerger et lentement attirer vers le centre, qui est à la fois le début et la fin, l’œil du cyclone.
La prophétie ne semble avoir été prononcée que dans le but de l’aider à s’accomplir et à devenir un homme. Ainsi Kafka se laisse porter par le Destin. Il se réfugie dans une bibliothèque où il passe ses journées et se lie d’amitié avec l’employé, Oshima, ainsi qu’avec la directrice, Mlle Saeki, qu’il soupçonne aussitôt d’être sa mère.
Très vite si ce n’est aussitôt, Kafka tombe amoureux de Mlle Saeki, et inévitablement couche avec. Ou, plus exactement : couche avec son fantôme, puisqu’à la mort prématurée de son amoureux alors âgée de vingt ans, la directrice a comme cessé de vivre ; quelque part une moitié d’elle a disparu. Et peut-être que Kafka comprend déjà pourquoi tout ceci lui arrive, pourquoi il lui faut revivre tous les chagrins qu’a enduré Mlle Saeki. Quoi de mieux, pour la comprendre entièrement, que d’endurer soi-même toute la souffrance qu’elle a enduré.

Parallèlement à cette quête initiatique, nous découvrons l’histoire de Nakata, un vieillard spirituellement lié à Kafka, et d’une certaine façon le catalyseur des rêves de l’adolescent, puisque c’est lui qui tue le père, tandis que c’est Kafka qui se réveille avec du sang plein sa chemise.
Depuis un mystérieux accident dans son enfance, Nakata a le cerveau vide comme une page blanche, mais en contrepartie est capable de communiquer avec les chats, pouvoir qu’il utilise pour retrouver les félins perdus de son quartier et qui le conduit lui-même dans une quête dont il ignore tout mais à laquelle il se confronte sans peur ni doute. Nakata est l’indispensable instrument, la machine à rêves, mais aussi la machine à remonter le temps.
En effet, dans la forêt que Kafka tente à plusieurs reprises d’apprivoiser, il semble qu’une faille temporelle existe, gardé par deux soldats, deux déserteurs de la seconde guerre mondiale, une faille qui ne peut être ouverte et refermée que par l’intervention d’un être pur et simple comme Nakata.
Ainsi, ultime transmission, le jeune Kafka s’engouffre dans le passage que lui ouvre le vieux Nakata.
Après avoir accompli son ultime quête, après avoir laissé dans un onirique combat le garçon nommé Corbeau tuer le père une dernière fois, après avoir pardonné à sa mère et quitté la faille temporelle, c’est par la bouche de Nakata et sous la forme d’un ectoplasme que le Mal tente de s’enfuir. Mais il est éradiqué, et la brèche dans le temps refermée.

Les morts sont nombreux, délivrés de leur tâche ou de leur fardeau, mais leur geste n’est pas vain.
Ses démons vaincus, Kafka décide de rentrer à Tokyo. Il est prêt. Prêt à affronter le monde réel, prêt à affronter le monde des adultes.

Kafka sur le rivage est un livre magique, envoûtant, à l’écriture pure et honnête. Je peux lui reprocher les deux cent dernières pages qui pataugent un peu dans la « préparation au dénouement » et où les images perdent beaucoup en intensité et en spontanéité. Mais cela ne gâche presque rien, ni même cette critique, qui aurait pu éclairer de nombreux autres défauts (les artifices, grossiers – je vois les fils qui tirent sur les jouets –, le peu de place accordée à la sœur dans la narration et le mystère autour de sa propre histoire ainsi que sur la véritable identité du colonel Sanders. Mais parfois les trous dans le puzzle font partis du puzzle lui-même.) Non vraiment, rien n’est gâché. Ce livre est un paradis artificiel, et bien assez puissant pour s’évader loin des jours sans magie et des fenêtres sans ciel.

separateur korean

« Parfois, le destin ressemble à une tempête de sable qui se déplace sans cesse. Tu modifies ton allure pour lui échapper. Mais la tempête modifie aussi la sienne. Tu changes à nouveau le rythme de ta marche, et la tempête change son rythme elle aussi. C’est sans fin, cela se répète un nombre incalculable de fois, comme une danse macabre avec le dieu de la Mort, juste avant l’aube. Pourquoi ? parce que la tempête n’est pas un phénomène venu d’ailleurs sans aucun lien avec toi. Elle est toi-même et rien d’autre. Elle vient de l’intérieur de toi. Alors la seule chose que tu puisses faire, c’est pénétrer délibérément dedans, fermer les yeux et te boucher les oreilles afin d’empêcher le sable d’y entrer, et la traverser pas à pas. Au cœur de cette tempête, il n’y a pas de soleil, il n’y a pas de lune, pas de repère dans l’espace ; par moments, même, le temps n’existe plus. Il n’y a que du sable blanc et fin comme des os broyés qui tourbillonne haut dans le ciel. Voilà la tempête de sable que tu dois imaginer. »

« Je suis libre. Je ferme les yeux et réfléchis intensément à cette liberté. Mais je n’arrive pas très bien à comprendre ce que cela signifie. Tout ce que je sais, c’est que je suis seul, dans un endroit inconnu. Un explorateur solitaire qui a perdu sa boussole et sa carte. C’est ça, la liberté ? Je n’en sais rien, et je renonce à poursuivre ma réflexion. »

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