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8-10mn

Prologue

Il y a parfois une personne assise dans sa voiture, à la place du conducteur, un sandwich à la place du mort, moteur éteint et mains sur le volant, qui attend quelque chose. Il regarde, parfois, par la fenêtre, la lumière tamisée d’un appartement où une ombre chinoise coiffe ses longs cheveux.
L’homme fait doucement rouler la pierre de son zippo le long de son index, longtemps, et il mâchouille encore entre ses lèvres une cigarette de tabac brun au filtre difforme et flageolant.
Il bâille et la nuit passe.

Il y a aussi et parfois une personne qui sort du lit, et chaque matin et comme inévitablement, son pied gauche se heurte aux cartons de déménagement qu’elle n’a pas encore rangé. Ou peut-être qu’elle ne désire tout simplement pas les ranger ; pour ce qu’il y a dedans… Et elle évite ainsi de se lever du pied gauche. Ils sont comme ça les gens malheureux, toujours souriants, et ils jouent de leur maigre chance pour que la poisse soit moins épaisse et gluante.
Puis la jeune femme pousse les rideaux et observe la rue, elle cherche une voiture qui a disparu.

Mais il y a surtout une troisième personne, un vieux gars très vieux qui ne dort jamais, il se balance sur un rockin’ chair, il siffle comme la lune entre ses dents et parfois quelqu’un vient lui parler en se penchant sur son épaule. Le vieux et l’autre rentrent alors dans la cabane et on peut voir la cheminée commencer à toussoter, puis la fumée trembler et se faire vague. Le vieux ressort et l’autre aussi. Et c’est devenu une femme, l’autre, il est devenu l’amour au complet, le noyau qui caresse les deux moitiés, ou bien elle est devenue un homme, si l’autre en rentrant était une femme. C’est tout bête, y suffit de parler au vieux gars très vieux.

 

1.

Jin’ est assis la bouche en larmes dans son break rouillé, et les feuilles automnales qui se glissent sous ses essuie-glaces, il n’a plus la force d’aller les retirer. Il a son gosse à l’arrière de la voiture, qui voudrait bien sortir, mais la poupée-coupe-au-bol dit pas grand-chose, il braille juste quelques minutes.
Son père reste silencieux.
Jin’.
Il aimerait tuer quelque chose, maintenant, n’importe quel petit animal, même juste un cafard…
Il débloque la sécurité des portières et y a aussitôt son gosse qui se sauve. Il court le long de l’allée, où la pluie s’écorche sur les rosiers. Enfin sous le parapet et une fois la sonnette de porte harcelée, le gamin remue un bras maladroit, il tente aussi de sourire, car c’est tout de même un gentil garçon, bien éduqué, mais son rictus donne l’impression qu’il retire un morceau de salade de ses molaires. Lorsqu’elle s’ouvre enfin, il disparaît derrière la porte, et Jin » s’en moque, il a déjà oublié ; voici son moment préféré : Madame qui apparaît dans une belle robe mal fichue, sa promise déchue qui fait semblant de bien s’habiller… Même en automne ? C’est ridicule…
Jin’ remue son menton pour la saluer. Il voudrait dire je t’aime mais il y a de la buée sur les vitres. Il doit faire de grands gestes, il ne sait pas écrire à l’envers, et non, il ne pense pas à sortir. Peut-être ira-t-il boire une bouteille au bar, mais pas plus loin. Son break rouillé protège de la foudre, il est bien ici, et Jin’ est du genre qui aime de loin.
Il y a ensuite la même chose que toujours, et l’hésitation entre le meurtre et… et quoi ? L’espoir ? L’hésitation entre le meurtre et quelque chose… Pas seulement le cannibalisme, non.

Laïne est assise sur sa coiffeuse, le cœur comme un ténia, elle occupe ses cheveux, elle se relève, elle enfile sa robe de nuit légère, si légère qu’on ne l’aperçoit pas à travers les rideaux, et Laïne sous la lune semble toujours nue, son regard se perd dans la lumière des spots, quelque part où personne ne se brûle les ailes, parfois mieux, quelque part où personne n’a d’ailes, le pays des confettis. Laïne est née quelque part mais pas là-bas, et elle a accouché dans le même endroit.
Depuis la naissance de son enfant, Laïne est vieille comme quelqu’un qui a le droit de mourir. Ça s’appelle ne plus servir à rien. Depuis le divorce avec son mari, Laïne écrit des pages blanches, rêve sur la maison de ses rêves, de pays de sucres et de merveilles ; elle s’endort parfois comme un fruit mort, toute sèche et recroquevillée, ou bien sur le ventre, les jambes écartées et les genoux un peu surélevés (car les autres génuflexions essayées ne lui permettaient pas, malgré toute la pesante fatigue qui pleurait de son téton gauche, de s’endormir), lorsque son sexe est trop mouillé de remords et qu’apparaissent dans la tête de Laïne tous ces moments où elle n’a pas donné la bonne réponse.
Laïne s’endort, Laïne alors qui croit savoir aimer.

« Tout ça ne sert à rien, m’a dit le vieux quand je l’ai questionné sur le changement de sexe qu’il opérait chez ses clients. Ce qu’ils veulent vraiment n’est pas ce qu’ils cherchent.
– À propos de vos derniers clients, justement, il y a un problème. Ma société m’a envoyé pour, vous voyez, régler ça entre gens de bonne volonté.
– Je vous l’ai dit, tout ça ne sert à rien. Je ne crois pas aux miracles. Pas depuis tout ce temps. Et le changement ne dure que vingt-quatre heures, ensuite tout revient à la normale. De plus, l’opération a déjà été payée.
– On ne se comprend pas, je crois. Vous ai-je dit pour qui je travaillais ?
– Lorsque vous vous êtes vous-même présenté, oui, et ça ne change rien.
– Mademoiselle Signol est très fragile…
– Si vous le dites.
– … et son père n’apprécierait pas du tout que…
– Il est trop tard. L’opération a déjà commencé. Voulez-vous du sucre dans votre café ? »

 

2.

La première chose que Laïne a faite en rentrant chez elle a été de se déshabiller entièrement, puis, après avoir balayé toutes les boites de médicaments de la place du mort, elle s’est allongée sur le lit. Elle a alors commencé à caresser comme elle pouvait ses muscles mâles et fermes qu’elle connaissait déjà. La position de sa main était peu confortable (évidemment une main seule ne peut pas faire un tour sur elle-même pour se fourrer convenablement sous la peau) et il fallut quelques minutes à ses doigts pour trouver l’idéale position des amants à quatre mains.
Elle serre fort, elle crochète sa fesse droite. Mais Laïne ne tient pas longtemps sans avoir envie de pleurer, et donc, elle attrape son nouveau sexe et commence à se masturber.
Deux heures plus tard, Laïne est déboussolée. Elle a vidé une bouteille d’alcool blanc (elle ne sait plus lequel), sa queue est rouge, saignante autour du gland, elle pique, et Laïne ne comprend pas cette douleur qui bouge encore au fond de sa gorge.
Elle ouvre la fenêtre, ce n’est pas très haut pour un cinquième étage, mais le bitume est dur en hiver. Un jour de canicule, elle n’aurait pas tenté l’expérience, mais là…
Elle saute.

Jin’ a payé, il est sorti de la cahute et il a roulé quelques vingt kilomètres avant de s’arrêter le long d’un chemin de terre qui menait vraisemblablement à une grange ou quelque chose dans le genre.

« Je ne crois pas plus aux miracles qu’à l’amour. Ces gens-là, tout ce qu’ils veulent, c’est cesser de souffrir. Ils parlent de leur femme comme d’une maladie et ils me disent qu’ils veulent aimer comme avant, pour toujours. Alors ils viennent me voir et, presque à tous les coups, c’est pour se faire sauter la tronche avec une arme de mauvaise qualité au bord de l’autoroute. C’est une chance, parfois, que l’arme soit de mauvaise qualité, vous allez me dire. J’ai eu des couples qui s’en sont sorti avec seulement la mâchoire dévissée et une paille en métal dans le nez. Ou bien l’arme leur a explosé entre les mains. Le truc que je comprendrais jamais, c’est pas vraiment se plomber la cervelle, non, ça, je le comprends. Mais s’ils viennent me voir, c’est pas qu’ils veulent mourir, ils viennent pour tuer quelque chose. Croyez-le si vous voulez, mais quand y en a un qui meurt, l’autre se fout toujours en l’air au même moment. Les expertises post-mortem. »

Juin 2010

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