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And bears and monkeys

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10-12mn

La nuit était lourde… Marseille suait.
Avant de rejoindre l’hôtel, on a coupé rue du Paradis pour choper un truc à boire.
On s’est retrouvé assis à une petite terrasse. On a bu une bière, mangé un kebab.
Dommage qu’ils vendaient pas de cacahuètes. Le spectacle était grandiose.
Derrière un comptoir (qui n’en était pas vraiment un), une grognasse qui aurait pu ressembler à ma mère nous a proposé une fille. J’ai dit non merci d’un geste sympa de la main.

Madame Hélène était accoudée à la fenêtre du bordel et discutait avec Gina. Deux jeunes venaient d’arriver, des sortes de touristes qui ne connaissaient rien à Marseille. Ils devaient être sacrément cons pour sortir un billet de cinquante en plein milieu de cette rue, à cette heure tardive. Mais les deux cons s’étaient pas donné la peine d’avoir peur, ils y avaient même pas songé à la peur. À celui qui paraissait le plus âgé, Madame Hélène a demandé s’il voulait pas passer un peu de bon temps avec la gamine, là-bas assise sur un tabouret, de l’autre côté de la rue. Le mec l’a même pas regardée. Et puis, vraiment, il faisait trop chaud et gluant pour penser à la baise. L’étranger a dit non. Madame Hélène a pas insisté. Elle s’est remise à tchatcher avec sa collègue.
En dessous de la fenêtre, un vieux borgne empilait des pièces de cinq centimes. Il était pas du genre pirate charismatique, il portait pas de bandeau sur son œil crevé, non, juste une boursouflure dégueulasse qui apparemment ne cesserait jamais de suppurer et baver. Au bout d’un temps, le borgne s’est levé avec ses pièces, il s’est approché des Arabes qui se partageaient un coca à la terrasse du kebab et l’un d’eux lui a filé une clope en échange de son tas de ferraille. Puis le borgne est reparti dans son coin, il a fumé, et il s’est remis à empiler les pièces qui lui restaient au fond des poches.
Le marchand de viande semblait plutôt nerveux. Il aimait pas qu’on le paye en billets de cinquante. Il était quatre heures du matin, et il a préféré fermer boutique.
De là, Notre-Dame de la Garde pouvait rien voir… et même si elle avait pu, c’était pas certain qu’elle aurait bougé le petit doigt.

L’un des habitués du club s’appelait Aïssa. Madame Hélène lui avait collé pas mal de branlées dans sa jeunesse, mais elle n’osait plus rien lui dire désormais. Elle avait un moment joué à lui foutre la honte, rappelant devant tout le monde les roustes et les fessées qu’elle lui avait mises tant de fois, et toutes ces histoires croustillantes avaient bien fait marré les filles et les autres clients. Ça l’a remis en place, un certain temps. Jusqu’au jour du couteau. Madame Hélène, elle se sentait un peu la mère de toutes les fillettes et des p’tits cons du quartier, mais elle comptait pas se faire tailler l’autre joue une seconde fois.
Elle a plus essayé d’en faire quelqu’un de bien, et Aïssa a continué de faire des conneries. Il amochait les filles. Tapait dessus et même en avait planté deux dans les fesses. Aïssa avait une sorte de maladie orpheline qui ramollissait le cerveau. Il disait comme ça qu’un couteau dans la fesse, ç’avait jamais tué personne, qu’il payait assez cher pour faire ce qu’il voulait des filles. Il filait quelques biffetons de plus et voilà, pour lui l’affaire était réglée.
Les deux qu’il avait plantées, elles avaient pas pu travailler pendant un mois : elles prenaient des poses d’handicapées sur les tabourets, ça attirait personne… Mais il avait pas tort Aïssa : ça les avait pas tués pour autant. Et comme il n’avait pas d’ardoise et payait en billets honnêtes, Madame Hélène et Gina ont fini par le laisser assouvir ses fantasmes sans rien dire.

Aïssa avait fini par se trouver sa petite préférée. Elle s’appelait Augustina… mais son nom de scène était Gange. Et c’était ainsi qu’il fallait la nommer.
Lorsqu’il avait fini de boire et de jouer aux courses, Aïssa achevait sa journée au club. Il lui payait d’abord un verre à la jolie Gange. Ils se vautraient tous deux dans les canapés veloutés de brume rose, un coin plus ombragé, et ils se faisaient servir deux Martinis rosato. Gange avait la peau longue, taillée en un seul morceau. Les murs fredonnaient du Barry White. Encastrée dans la fenêtre, y avait Madame Hélène qui gueulait sur le clodo parce qu’il s’était pissé dessus. On aurait jamais pu deviner son âge au vieux borgne, mais il trépignait comme un gosse qui se fait gronder, genre, il est grand maintenant, il ne fait plus popo dans sa couche !
Madame Hélène essuyait toute la merde de la rue. Elle était la sainte merde. Il n’y avait qu’elle pour veiller en ce lieu… Vraiment. Notre-Dame n’était pas omnipotente. La rue du Paradis, ça rampait dans sa tête comme des araignées au plafond. Et puis les lampadaires éblouissaient trop fort celle qui veillait sur eux. Ses paupières ont terminé de la protéger. Comme tous les ours en liberté, Notre-Dame dormait la nuit. Alors même que la fourmilière entrait en ébullition.

Gange avait la peau et les yeux longs, de longs cheveux noirs spiralés de reflets argents, la silhouette brodée de soie et parfumée d’un doux lait brun. Il tombait entre ses seins sa croix de croyante, dorée pourtant sobre. Les voyelles de sa voix rougissaient les murs. Gange buvait son verre, elle prenait son temps, elle n’avait aucun goût pour l’alcool.
Madame Hélène lui demandait de porter cette robe – elle s’y trouvait dedans un cul énorme –, mais elle acceptait. Madame Hélène avait l’œil : Aïssa, chaque soir qu’il venait, la trouvait plus belle que la veille, sa jolie Gange.
Elle buvait sans respirer, et des grosses goulées, pof, elle avalait ça d’un coup et y avait son nez qui se bouchait tout seul quand il s’agissait de digérer le tout. Elle faisait durer. Elle espérait qu’Aïssa commande encore et encore. C’est qu’elle prenait aussi un pourcentage sur les consos, et que boire de l’alcool dégueu, c’était toujours mieux que de baiser avec cet enculé d’Aïssa.

Alors que Gange se promenait le long du vieux port et observait les abruties de pêcheurs appâter des bouteilles d’alcool avec des vers, la belle qui observait les déchets cahotants sur les vagues apprit qu’elle était enceinte.
Ç’aurait mieux valu pour l’un comme pour l’autre que ce soit un vers solitaire.
Madame Hélène le confirma peu de temps après. Elle en fit même une fête de cette future naissance. La belle Gange et son super bâtard !
Augustina n’a rien dit.
Elle a laissé couler le champagne.
Elle a reçu une jolie prime le lendemain matin. Mais pendant quelques jours, sur le tabouret, elle s’asseyait de travers.
Aïssa n’a pas cessé de venir pour autant.

Ça tambourinait pour beaucoup plus cher désormais. Gange roulait sur l’or et faisait le bonheur des pervertis de la région. Y avait dans sa cage thoracique un monstre qu’elle préférait oublier. Il courait sur son bras d’horribles appels de détresse. Toutes ses veines pourpres dessinaient une arabesque gothique sur sa cathédrale en ruine. Y avait ses cils qui s’effritaient et rien du maquillage ne pouvait cacher ses yeux désormais défeuillés comme l’hiver. Il lui frottait sur les joues des glaçons, comme pour la cocher froide et déjà enterrée.

Gange a essuyé longtemps la crasse d’Aïssa et des autres.
Puis elle a eu droit, pour les deux derniers mois, à une sorte de congé maladie.
Elle est repartie à Calenzana, en Corse, là où sa famille attendait de ses nouvelles depuis si longtemps.
Ça l’avait rempli de lumière à Augustina, comme ils avaient souri blanc et lumineux, ses parents, en apercevant son joli ventre rond.
Même Ange était là, son vieil amour d’enfance, et Antoine aussi.
Elle était pourtant faussement charmée ; la crasse lui manquait. Elle se sentait vide en cet endroit. Comme l’imaginaire se créait à partir du vide, tout s’empressait de songer autour d’elle. Et les songes comme les miroirs ne s’embarrassaient d’aucun trait de diplomatie.
Tout se dessinait avec fatalité autour d’elle.
Les troncs tortueux des oliviers. Pour l’étrangler.
Le ciel calme et long et plat. Qui l’essoufflait.
Elle trouvait tout cet assemblage de pure simplicité parfaitement moche. Elle se forçait pour croire en la beauté des paysages. Mais c’était irrémédiablement gerbant.
Ange l’avait baladé dans le désert. Elle avait cru crever. Le silence l’avait rendue muette.

Gange est retournée à Marseille une semaine plus tard. Sur le trottoir, y avait le vieux borgne empilant ses pièces qui l’a salué. Avec son œil tordu, il a souri sur le bide de Gange. Un sourire puissant et long comme la cicatrice d’une césarienne. Sur Madame Hélène, seuls les sourcils avaient bougé, par évidence, par fatalité. Elle s’attendait forcément à la voir revenir plus tôt que prévu. Elle avait vu le coup venir et la petite devait s’habiller fissa, un client attendait déjà, un docteur, et fallait pas le faire attendre.

Dans sa petite chambre au ras des combles, Augustina ne rêvait pas plus loin que le plafond. Elle enfila les collants que lui avait choisis Madame Hélène quand d’horribles terreurs résonnèrent dans son ventre. Ça cogna si fort qu’elle perdit l’équilibre. Dans une conscience idiote, elle eut le temps de crier vivement avant de s’écraser sur le radiateur en fonte.
Quand elle se réveilla, y avait Madame Hélène et Gina penchées au-dessus d’elle, ainsi qu’un homme. Augustina le trouva très propre. Et donc il devait être très beau.
Le monde lui semblait pâle et silencieux, elle distinguait une atroce douleur qui hurlait quelque part alentour.
Le bel homme lui parlait gentiment, il lui bandait la tête.
Il a posé une main sur son ventre et il lui a expliqué tout un tas de trucs, pleins de longs « ohaaahoh ».
Elle a pas compris grand-chose.
Accouché.
Peut-être.
Quand il a commencé à farfouiller dans son intimité, elle a dû dire quelque chose comme : « Il faut payer d’avance, Monsieur. »
Tout son corps sourd…
Il y a eu un long blanc, un long acouphène, léger et cotonneux.
Puis Augustina a perdu de nouveau connaissance.

Le gars, une fois qu’il a eu terminé son exploit, il a tenu à payer son addition en monnaie de singe. Madame Hélène s’est pas fait prier trop longtemps. Puis il est parti avec son joli costume, il n’était pas d’ici.

Le gosse, c’était un garçon, il a grandi exilé de cet endroit, comme un couffin abandonné prêt de la porte d’une église. Il repassera par ici, un jour peut-être, au hasard du destin, pour se nicher dans la paille confortable de sa première cage…

Novembre 2009

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