L’éléphant s’évapore • Haruki Murakami

Titre original : Zou no shoumetsu
Éditeur original : Kodansha, Tokyo, Japon, 1980-1991
Belfond, 2008, pour la traduction française
Traduit du japonais par Corinne Atlan

Après ma lecture de Kafka sur le rivage, il me semblait impossible d’arriver à lire un autre auteur avant plusieurs semaines. Heureusement, il traînait dans la bibliothèque familiale plusieurs autres ouvrages de Murakami. Dont celui-ci.

Écrits entre 1980 et 1991, ces dix-sept récits introduisent, vingt à trente ans plus tôt, certains des thèmes principaux qui seront développés dans Kafka sur le rivage (forcément au centre de ma critique, tel Jurassik Park dans les critiques cinémas de Karim Debbache).

Ainsi, on retrouve l’éternelle figure de l’enfant solitaire qui se réfugie dans les livres et passe toutes ses journées à la bibliothèque. L’enfant qui ne veut pas grandir. De même, une autre obsession de l’auteur, la musique classique, n’échappe pas à la règle. Il n’y a pas plus de deux nouvelles sur les dix-sept qui oublient de jouer à un moment ou un autre un morceau de musique classique ou d’y faire référence par n’importe quel moyen. Ces leitmotivs (en ajoutant celui du personnage Woboru Watanabe, petit ami de la sœur du narrateur dans la nouvelle Family Affair) laissent trop souvent l’impression que le narrateur est toujours le même, et ce malgré les cadres surréalistes de certaines nouvelles et la variété des situations. La pensée de l’auteur est très profondément enracinée dans chacun de ses personnages. Bien que participant à la cohésion de l’univers Murakami, ils en deviennent lisses et uniformes. Bonne ou mauvaise chose, je l’ignore. Cela ne dépendra sûrement que des attentes du lecteur.

L’amour, lui aussi, est partout, l’amour chaste et enfantin, l’amour de Kafka pour Mlle Saeki. Dans la première nouvelle, L’oiseau à ressort et les femmes du mardi, une scène exprime clairement cette idée : Le narrateur est au téléphone. La voix est celle d’une femme de son âge. Ils discutent un moment, et lorsque la conversation devient trop intime, le narrateur raccroche. Il sort de chez lui, rencontre sa voisine, une ado de quinze ans aux yeux Lolita, et s’endort dans son jardin (image libre d’interprétation).

D’autres nouvelles expriment elles aussi ce rejet de « l’amour selon les adultes ». Parmi elles, Les « lederhosen », qui raconte l’étonnante cause d’un divorce : un short allemand à bretelles. Absurde ? Non, Murakamien ! Des amoureux éternellement liés qui finissent par s’oublier (A propos de ma rencontre avec la fille cent pour cent parfaite)… Une femme qui, ce soir, ne rentrera pas (TV People)… Ou bien encore un monstre qui simplement par la pensée de n’être pas aimé finit par mourir (Le monstre vert)… Bref, pas de mariage heureux, pas de bambins. Mais heureusement, dans l’insomnie du solitaire amoureux, il y a la musique et les livres, il y a Anna Karénine, il y a Schubert et Mozart. Et la magie et le rêve. Et les éléphants qui s’évaporent parce qu’eux aussi pensent que le monde réel est merdique.

Malgré unecohésion des thématiques et des idées, les dix ans qui séparent l’écriture de la première et de la dernière nouvelle rendent ce recueil assez inégal dans la qualité des textes présentés, les plus anciens manquant souvent d’intérêt, les plus récents apportant de véritables réflexions. Et même s’il est appréciable pour un auteur de voir sa plume s’affiner avec le temps, pour le lecteur, ce sont dix années qui peuvent passer très vite et, les nouvelles n’étant même pas éditées dans l’ordre chronologique, paraître un incessant yoyo à la limite de l’irrespect.

Cette compilation fabriquée pour le monde occidental permettra sans doute à certains de se faire une idée plus large de l’univers de Murakami, mais je ne peux que conseiller de s’y mettre avant la lecture de Kafka sur le rivage, car elle effacera d’un geste simple toutes ces nouvelles de jeunesse, ces brouillons d’un univers pas encore merveilleux, mais qui plusieurs décennies plus tard le deviendra.

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