Naufrages • Akira Yoshimura

Titre original : Hasen
Éditeur original : Chikuma Shobo, Tokyo, Japon, 1982
Actes Sud, 1999, pour la traduction française
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle

Il n’y a pas de commencement à cette histoire, et pour vous le prouver, cette histoire commence par l’enterrement d’un mort.
C’est un village isolé du monde, quelque part sur les côtes japonaises, où parfois les bouddhas acceptent d’envoyer un bateau en naufrage.
Tandis que les villageois gravissent le chemin de montagne pour rejoindre le cimetière où sera incinéré le mort, le jeune Isaku, 9 ans, entend une femme s’exclamer : « la montagne est devenue rouge ». C’est le signe : bientôt viendra le temps de la mer agitée, mais surtout le temps de ses promesses. Alors sur la plage toute la nuit, ils cuisent le sel. Ils essayent de tromper les navires en difficulté et ils prient pour qu’un naufrage se produise.
Mais aucun navire ne s’est plus échoué dans la baie depuis longtemps. Et pour ne pas laisser leur famille mourir de faim, les villageois se vendent à un intermédiaire du village voisin. Ils partent travailler ainsi, longtemps, dix ans parfois, sans laisser de nouvelles, et parfois reviennent, ou parfois ne reviennent pas.


Naufrage ou pas, après la fonte des neiges vient la pêche des sardines. Pendant ce temps, les femmes et les enfants ramassent sur la plage des algues et des coquillages.
Ensuite viennent les encornets, que la mère d’Isaku fait sécher et qu’ils vendent au village voisin contre des céréales.
Puis la saison des pluies. Et qu’il y ait eu des morts ou aucun, naufrage ou pas, Isaku part dans la forêt récolter la ramie.
Après ça, peu importe les événements, les maquereaux font leur apparition. Ils sont très difficiles à attraper, mais c’est sûrement car ils sont les plus nourrissants.
Ensuite il y a la fête des morts, le retour des encornets, et, à la fin de l’été, les poulpes.
Mais ce n’est pas suffisant. Dans une barque à quelques mètres du large, une femme enceinte face à l’océan montre son ventre et son sexe. Sur la plage, les villageois ont les mains jointes et psalmodient. Ils prient pour que viennent s’échouer dans la baie les navires et leur cargaison de riz.

Conte cruel au fil des saisons, Naufrages est le fantôme d’une vie ancienne et sauvage, la voix (ou plutôt l’écho glacé de la voix) d’un village éloigné de toute civilisation, perdu entre les éléments de la nature et régi par eux. Forêts, montagnes et océan font la vie et la mort. Les dieux s’occupent du reste, c’est-à-dire les promesses, c’est-à-dire les naufrages.
Le degré est zéro. La langue froide comme le marbre, dépourvue d’adjectifs et plus encore de digressions. Le jeune héros grandit de neuf à douze ans sans presque jamais ressembler à un véritable enfant.
Le naufrage est inévitable. La mort est identique aux fleurs de pruniers, identique au rougeoiement des feuilles sur la montagne, et le naufrage est inévitable.

separateur korean

« [sa mère] lui faisait peur, car elle ne se gênait pas pour le frapper, parfois si fort qu’il avait failli devenir sourd. […] Elle le rudoyait et lui citait en exemple les poissons toujours en mouvement. »

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2 réflexions sur «

Naufrages • Akira Yoshimura

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  1. J’aime beaucoup ta chronique Pandé 🙂
    Elle retrace si bien l’atmosphère du roman, vraiment.
    Ta dernière phrase m’a fait frissonner, pour te dire… “La mort est identique aux fleurs de pruniers, identique au rougeoiement des feuilles sur la montagne, et le naufrage est inévitable.” <3

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