Clément / fragment 215

La photo représente Alexandre, Anaïs et moi, sur le vieux canapé que j’avais installé dans le grenier, 31 décembre 1999, les yeux défoncés et noirs comme des puits. La fin du monde n’a pas eu lieu. Ou presque. Les invités se sont endormis les uns après les autres.
Derrière la carte est écrit :
Je suis né avec un pied gravement tordu, enfoncé vers l’intérieur de plus de 90°. Tous les jours, mon père et ma mère se sont relayés pour me masser et doucement remettre le pied en place. Plusieurs heures par jour, pendant des mois et des mois, et durant chaque seconde où ils forçaient sur mon pied pour lentement le remettre en place, j’ai pleuré d’une douleur atroce, j’ai versé toutes les larmes fragiles qu’un nouveau-né peut verser, mais à aucun moment ils n’ont arrêté, et sûrement ont-ils dû pleurer eux aussi pour affronter cette douleur, mais à aucun moment ils n’ont arrêté, ils n’ont pas fait ce que font tous les autres parents.
À la natation, l’un de mes meilleurs amis s’appelait Rémy. C’est lui qui m’a prêté The Legend of Zelda ; je l’ai choisi parmi sa collection de jeux ; lorsque j’ai vu la cartouche dorée, j’ai été ébloui.
Rémy marchait très mal, il marchait comme marchent les pingouins sur la banquise, se balançant dangereusement de gauche à droite, prêts à tomber à tout moment. Mais comme les pingouins, lorsqu’il atteignait le bord de l’eau, comme eux d’un plongeon peu gracile, il disparaissait dans le flou de l’onde et rien ni personne ne pouvait plus le rattraper.
C’est à vingt-cinq ans que ma mère m’a raconté cette histoire de pied tordu à la naissance, mon pied droit à peine plus bizarre que l’autre.

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