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Les Chiens de l’enfer • Tom Spanbauer

Titre original : Faraway places
Éditeur original : Hawthorne Books, Etats-Unis, 1988
Gallimard, 1989, pour la traduction française
Traduit de l’anglais par Marie-Lise Marlière

chiens de l'enfer

    Vieille boîte en ferraille pleine à craquer de photos et d’objets d’enfant, Les Chiens de l’enfer est le premier roman de Tom Spanbauer, et représente, par sa brièveté, la fureur de son écriture et la diversité de ses thèmes, une véritable introduction aux deux œuvres maîtresses qui suivront : L’homme qui tomba amoureux de la lune (1991) et Dans la ville des chasseurs solitaires (2001).

    L’histoire se déroule à la fin des années 50 aux États-Unis, dans une commune rurale de l’Idaho où la pauvreté et la ségrégation raciale ne cessent de croître – parallèlement, comme toujours – au fil des saisons et des mauvaises récoltes.
Le jeune Jacob raconte l’histoire, ce qu’il sait, c’est-à-dire pas grand-chose, des interdits surtout, et des péchés mortels au moins autant. Il raconte sa chambre, il raconte la rivière où il n’a pas le droit de se rendre, il raconte l’Indienne Sugar Babe et le nègre, il raconte Harold P. Endicott et ses chiens de l’enfer, il raconte la bannière étoilée qui flotte dans le ciel.
Tout est combat et confrontation, une violence extrême et sans filtre projetée directement de l’œil de l’enfant jusqu’au texte – éclaboussures de sang, de lait et de chocolat à chaque page. Le combat de la nature, symbole de toutes les possibilités et de toutes les infinies, avec la religion, complexe et austère ; le combat de l’enfant avec le père ; le combat de l’indien avec l’Amérique ; le combat de l’illusion avec la réalité…

    C’était la pleine lune du mois de février, celui où il n’avait pas neigé. Je portais mon pyjama de flanelle et j’avais mis mes chaussettes ; j’étais dans la salle de bains en train de me regarder dans la glace pendant que je me lavais les dents après Les gens de chez nous, le feuilleton radiophonique, mais avant de réciter mon rosaire, quand ma mère traversa le vestibule au papier peint décoré de papillons et de dés. Elle passa devant la porte de la salle de bains dans son kimono vert ; elle avait cet air que je lui connaissais bien et son œil gauche louchait. Je crachai – mon sang avait teinté en rose la pâte dentifrice blanche -, puis je me rinçai la bouche et nettoyai le lavabo. Le temps d’aller dans la cuisine et je sentis le goût du sang.

Sommaire

Introduction : l’impossible commencement
Les plans de la nature semblent moins opaques que ceux des hommes
La sacralisation des objets de la mémoire
Histoire du monde, religion, et autres solitudes artificielles
La thèse sociale
Œdipe encore : combattre le père, sauver la mère

L’impossible commencement
Une chose en amène toujours une autre, répète souvent le héros, emporté dans ce tourbillon où le temps n’existe qu’à travers les diverses formes que revêt la nature. Il semble ainsi qu’il ne peut y avoir de commencement logique à cette histoire, en tout cas du point de vue de l’être humain. Comme dans ses deux œuvres suivantes, Spanbauer commence donc par la fin, bien que pour être précis (et pour en revenir au tourbillon), il la commence par son milieu, et pour être encore plus précis, il ne la commence pas, il la prend en route. Il la saisit comme la queue du diable dans un combat épique, mythologique et viscéralement cathartique.
Voilà, le vent souffle, remue et bouleverse les choses, c’est le chinouk, rien à voir avec Dieu. Le ciel, la rivière, les arbres et le chinouk, rien à voir avec Dieu.

Les plans de la nature semblent moins opaques que ceux des hommes
    et lorsque le jeune Jacob raconte son histoire à la nature, chante et danse pour elle, la nature l’écoute et prend des notes
La nature est omnipotente, douée du pouvoir de prescience et chargée de symboles. Tout se mélange dans l’esprit du narrateur, qui vit entouré des mille superstitions de sa campagne. Ainsi, l’apparition de faucons dans le ciel est chaque fois pour sa mère un sujet d’inquiétude. Toutes ces superstitions se mélangent allégrement aux mystères de la religion catholique, dont le narrateur semble peu ou prou ne rien comprendre. Ce n’est qu’après avoir brisé les interdits, les règles obscures et mystérieuses, et notamment la plus obscure d’entre toutes : ne va pas à la rivière, ne nage pas dans la rivière, à partir de cet instant que la quête du héros commence : connaître sa place au sein de l’univers, et non plus sa place au sein des hommes.
L’Indien, le natif américain, se fait le média de cette migration du lieu où vivent les hommes vers le lieu où la nature est complète et l’âme libre. Alors le jeune Jacob rêve de s’enfuir avec l’Indien Géronimo. Lorsqu’il le rencontre pour la première fois, il lui révèle aussitôt son nom secret, pas son nom d’homme mais le nom qu’il s’est lui-même donné, Haji Baba, l’Indien étant à ses yeux digne de le connaître, comme s’il faisait partie intégrante de la nature. Jacob pense d’ailleurs que l’Indien connaît les réponses secrètes des choses secrètes : je voulais lui demander de m’emmener avec lui pour qu’il me raconte des choses, qu’il m’apprenne ce que sont ces sentiments qui montent très fort en vous, comme ça, parce qu’il connaissait ce genre de choses, j’en étais sûr. Et il savait aussi tout sur le chinouk et probablement aussi sur les choses qui en amènent d’autres, sur l’illusion et des détails aussi importants que la distance qui sépare le bout de l’aile d’un oiseau-mouche à son cœur.
Comme dans le roman que Spanbauer écrira deux ans plus tard, les images de la lune sont fréquentes, mais leur véritable sens reste toujours caché. Peut-être la lune représente-t-elle l’œil attentif de la nature ? Tel l’œil de la mère, l’œil gauche qui louche plus fort que l’autre, l’œil tendre et maternel qui observe en silence, et rassure et réconforte.
Comme l’écrivain, la nature avale et digère, la nature voit le futur et se rappelle du passé, et ainsi peut être considérée comme la véritable narratrice de l’histoire. L’Indien Géronimo semble en connexion directe et constante avec elle, et lorsqu’il chante et danse son histoire pour bien l’enfoncer dans le ciel et la terre, en partageant avec la nature ses plus infimes secrets, il s’assure de rester profondément lié à elle. Ainsi Jacob lui-même, à la fin du récit, préfère à la génuflexion, un chant et une danse sauvages.
Enfin, la nature est considérée comme celle qui nettoie les souillures terrestres de l’homme. Après les morts multiples, après les incendies et avant la fuite ultime, Jacob et ses parents se lavent dans l’eau de la rivière, se lavent du sang de leur histoire, un sang véritable et non celui symbolique de quelques péchés. Lorsqu’après ça, sa mère se relève et fait le signe de croix, Jacob comprend une chose nouvelle : elle agissait ainsi parce qu’elle ne savait pas quoi faire d’autre. Tous ces automatismes rassurent sa mère, tous ces signes de croix, toutes ces expressions répétées à la moindre occasion, une chose en amène une autre, à tout jamais, sont des leitmotivs aussi puissants qu’ils sont répétés, une pratique stylistique très courante chez Spanbauer. Cette mise en avant du détail permet à la mémoire de s’ancrer dans une sorte de chant spirituel, dérivé des oraisons catholiques et semblable au chant ancestral Indien, semblable aux paroles répétées à l’infini afin de faciliter la transe et d’accéder à une vérité inconnue.

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La sacralisation des objets de la mémoire
Ainsi les premières pages du livre se font l’inventaire des choses que possède ou connaît Jacob, des descriptions froides et simples (la maison vue de près, la maison vue de loin, le contenu intégral de sa chambre), écrites avec la minutie d’un enfant tricotant son alphabet. Tous ces objets semblent étalés ici pour une raison bien précise, telle une cérémonie rituelle où l’on répartirait autour d’un bol d’encens tout le décor, tous les personnages, les bruits et les odeurs de ses cauchemars afin de les exorciser, tel ce bateau en écorces d’orange que Géronimo dépose sur la rivière après la mort de Sugar Babe.
Dans la temporalité et la géographie aléatoire de la mémoire, l’objet permet de mesurer les distances, tels les drapeaux rouges plantés le long du chemin tous les miles ; par leur simplicité et leur utilité, ils permettent au royaume de la mémoire de ne pas voir son territoire réduit de jour en jour. De la même façon, Jacob connaît le nombre exact de marches qui sépare un étage d’un autre : treize marches pour monter à ma chambre et seize marches pour monter au grenier de la grange, ou encore le nombre d’arbres qui composent le bosquet. Une précision chirurgicale pour ne rien perdre d’un monde trop fragile, composé de peu de choses et qu’un rien pourrait faire s’enflammer.
L’objet représente aussi l’adversaire, le symbole de l’ennemi à combattre. La bannière étoilée, petit sobriquet du drapeau américain, en est l’exemple le plus marquant. Symbole de l’autorité, le bruit que fait le drapeau en claquant dans l’air est le bruit du fouet de l’homme blanc sur la chair esclave, le bruit de la ceinture qui corrige des péchés mortels. En comparaison, le bruit des feuilles vous donnait l’impression d’être en sécurité, parce que le grand drapeau américain du vieux Harold P. Endicott, ça faisait comme les serviettes mouillées qu’enroulaient les grands pour nous en flanquer de bons coups au cours d’éducation physique. Celui qui hisse le drapeau tous les matins est aussi celui qui défile à la tête de la police montée le jour de la fête nationale, et le même qui possède dans ses tiroirs un de ces uniformes blancs du Ku Klux Klan. Il peut tuer impunément et accuser n’importe quel noir ou Indien à sa place, personne n’irait remettre sa parole en doute. Il représente l’Amérique raciste, injuste et violente. À sa mort, la bannière étoilée est brisée, descendue de son mât, et sert à transporter les corps évanouis de Jacob et de son père. De la même façon, le sifflet des chiens de l’enfer capturé par Géronimo devient, lorsqu’il le brandit et le montre au ciel, le symbole ultime de sa victoire.
La plupart des objets révèlent un caractère sacré insaisissable. Ils sont là car ils paraissent primordiaux à l’inconscient du narrateur, et participent en quelque sorte à l’équation de son grand mystère (dans lequel est intégré tout ce qui peut être potentiellement utile à la résoudre, sans autre logique que celle-ci). Ainsi le jeune Jacob énumère la liste exhaustive et précise de tous les objets de sa chambre, ses uniques possessions. Il est à noter que certains de ces objets se retrouvent également dans son troisième roman, Dans la Ville des chasseurs solitaires : le papier peint décoré de papillons et de dès, une lampe qui avait l’air d’une roue de charrette et un abat-jour décoré de cow-boys. Une fois tous les objets réunis, l’équation par les flammes peut commencer.
L’objet asservit et l’objet instruit. Prenons un livre d’histoire : l’objet tout à la fois ment et dit la vérité. L’objet sature l’imagination et l’objet stimule l’imagination. Prenons la simple fenêtre de la grange qui se transforme en rosace d’église, l’objet est vide, puis, en un simple regard, l’objet est chargé du pouvoir de Dieu. Prenons la quittance que la famille ne peut pas payer et qui semble désormais manger à table avec eux, l’objet n’est parfois qu’un bout de papier, et parfois l’objet est un bourreau qui attend. Tout est illusion, répète le magicien de la foire, tout est illusion.

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Histoire du monde, religion, et autres solitudes artificielles
Élevé dans la plus stricte éducation catholique où faire pipi au lit est un péché coûtant confession, paters et marias, les repères du jeune Jacob sont tous plus flous et insensés les uns que les autres. Sa mère docile se signe à la moindre occasion, son père sévère refuse d’allumer la radio, et ainsi vivent-ils religieusement, séparés du reste du monde par un simple chemin de terre.
Les mormons construisent des routes : c’est tout ce qu’ils savent faire à part faire des enfants, dit la mère du héros, ils savent faire les choses droites. Dans l’école où Jacob étudie, tous les élèves sont des mormons. Le sentiment de solitude est extrême. L’entièreté de la vie semble se dérouler sur un chemin religieux où tout est prétexte à interprétation : dès lors, le chinouk venant bouleverser leur vie est comparé à Satan se montrant à Jésus dans le désert. Cependant, se mêle très vite à cette imagerie catholique, une pensée païenne, Indienne, qui va s’affirmant au cours du récit et de l’épiphanie de son narrateur. Cette idée se retrouve notamment dans la mort de Géronimo, retrouvé mort le jour de la Toussaint, quand tous les saints quittent le ciel et partent à la recherche des âmes en peine un peu partout, et par la danse de Jacob autour de sa tombe, tandis que ses parents l’enjoignent à s’agenouiller.
La religion est aussi celle qui, par le baptême et la sainte confirmation, donne un nouveau nom à son fidèle, de la même façon que Jacob s’est lui-même donné un nom, Haji Baba, qui est d’une certaine façon aussi ridicule que n’importe quel nom natif-américain (ce que Lucky Luke et le point route à la télé m’ont appris). Pour la religion catholique, Jacob devient John, comme son père, un prénom qu’il a choisi après avoir lu l’histoire de Saint Jean Vianney dans un livre, histoire dans laquelle le saint combattait un démon et démontrait sa capacité à les reconnaître dès lors qu’il en voyait un, pouvoir qui apparaît au narrateur particulièrement utile.
Il serait alors logique de dire que la religion, lorsqu’elle se résume à une pensée unilatérale, brouille les pistes de l’identité et de la quête de compréhension de soi, mais peut aussi, dans un esprit assez large, s’acculturer et se joindre à d’autres croyances très diverses. Ainsi l’on peut comprendre que la multiplicité des regards est primordiale à l’enrichissement personnel.
Dans ce tourbillon insensé, le narrateur avoue : j’avais déjà plus que ma part de choses qui ne voulaient rien dire. Et le magicien de la foire, Mr Énergie de rajouter : tout est illusion ! Et les premiers à mentir sont les mots. Car ils ne sont en réalité rien d’autre que des mots, c’est-à-dire l’expression de la langue vulgaire des hommes. Géronimo en est la victime parfaite : même après avoir appris qu’il était un Indien, le narrateur continue tout le long du texte de le nommer « le nègre ».
Des choses étranges se produisent, un peu comme les chiens deviennent parfois fous sans raison. Par exemple, pourquoi chaque année lorsqu’ils se rendent à la foire, irrémédiablement ses parents se disputent ? Ce qui devenait différent quand ma mère et mon père étaient furieux l’un contre l’autre, c’était le monde ; aussi bien les choses que les gens […]. Ma mère appelait ça l’œuvre du démon.
Les choses ne sont pas ce qu’on croit qu’elles sont, tout est illusion, dit Mr Énergie, et tout est interprétation personnelle, rajoute son professeur de collège, Mr Hoffmann : Je passai un bon moment à songer à ces deux choses, l’illusion et l’interprétation, à la vérité et aux histoires sur la vérité, à la réalité et à l’apparence des choses – et je m’en tirai avec un bon mal de crâne.
Cette déformation du monde est également remarquable chez la mère du narrateur, qui très souvent s’appesantit sur ses yeux qui louchent.
On croit que les choses sont ainsi, mais c’est en réalité tout le contraire, et Harold P. Endicott, qui défilait fièrement en tête de la police montée le jour de la fête nationale, est maintenant à poil dans son jardin à se faire lécher le corps par ses chiens, à poil dans son salon à quatre pattes, prêt à se faire enculer par ses chiens. Les choses ne sont pas ce qu’on croit qu’elles sont. Seule la vérité intérieure a de l’importance.
Procédé plutôt classique, l’illusion finale s’achève par l’évanouissement du narrateur, suivi d’un rêve où celui-ci rejoint Géronimo jusque dans un cirque fantasmé.

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La thèse sociale
Au-delà de la critique de la religion et des pouvoirs illusoires qui régissent le monde, c’est toute une critique sociale qui est abordée, l’ouroboros de la pauvreté : alcoolisme, racisme, violence.
Lorsque s’abat la sécheresse dans cette région reculée du grand Ouest américain, elle n’épargne presque personne, sauf les gros culs comme Endicott (et peut-être les mormons, mais ils sont si peu présents dans le livre que je m’avance un peu en le supposant). Chez Jacob, l’étage de la grange est en sale état, et les rails censés hisser le foin sont cassés. À la foire de Blackfoot, les agriculteurs exposent des récoltes particulièrement maigres. C’est à cause de la sécheresse que la famille de Jacob, enfouie sous les factures et la paperasse ne peut pas payer le loyer à P. Endicott, conduisant à leur avis d’expulsion et conduisant au climax du récit, le duel de son père avec P. Endicott. C’est aussi à cause de la facture dont ils ne peuvent s’acquitter que ses parents se disputent, à cause d’elle encore que le père de Jacob s’enferme dans la sellerie avec deux bouteilles de whisky, lui qui prétend n’avoir jamais bu d’alcool car son propre père était alcoolique, à cause de la facture que sa mère s’enferme dans la cuisine, un rouleau de pâtisserie à la main, attendant que tombe dans le gosier de son époux la dernière goutte de whisky : Ma mère était dans la cuisine, ses cheveux arrangés comme elle le faisait pour lui, du rouge à lèvres pour lui, son tablier propre par-dessus sa blouse rouge pour lui, son rouleau à pâtisserie à la main pour lui.
Puisqu’il faut toujours un coupable, les Indiens sont là pour ça, Indiens ou nègres, peu importe, quand P. Endicott prononce l’un, il prononce l’autre. Les Indiens boivent de la bière spécialement faite pour eux, la Thunderbird. Ils croupissent dans les bars ou sur les capots de voiture, et attention de pas traîner avec eux : tu peux rester avec nous si tu n’as pas peur d’avoir un IAI. […] Ivresse avec Indiens. Le quartier noir est pourtant bien ridicule, cinq ou six maisons collées les unes contre les autres, mais c’est bien assez pour les détester. Lorsque Jacob dit à ses parents que P. Endicott a tué l’Indienne Sugar Babe, il n’est pas écouté, et pour avoir désobéi en traversant la rivière, son père décide de le battre (mais il se ravise, découvrant entre les jambes de son fils ce qui semble être une queue énorme – tous les narrateurs de Spanbauer ont une queue cannette de bière… et au fonctionnement complexe). En outre, lorsque le shérif vient à la ferme pour questionner son père sur la mort de l’Indienne, ce dernier dit n’avoir rien vu. Le drapeau américain et l’hymne chanté par tous représentent cette répugnante suprématie blanche, qui brouille les réalités du monde. Par exemple, Jacob dit que la première fois qu’il rencontra le nègre, en réalité ce qu’il vit, c’est Harold P. Endicott : c’est l’image de l’hégémonie de l’homme blanc occultant tout le reste. Ironie cependant, le Old Spice qu’utilise son père est aujourd’hui un déodorant dédié, à en juger par les publicités qui en sont faites, au marché des Afro-Américains.

Œdipe encore : tuer le père, sauver la mère
Le chinouk l’annonce dès les premières pages, tout va être bouleversé, le point de rupture est ici ; il y a un avant et un après cette année-là. Ils vont devoir fuir, et tout ce qui restera derrière eux, ils y mettront le feu.
Mais pour accomplir ce grand pas en avant, le narrateur va devoir briser les interdits, et alors une chose en amenant une autre, tout le reste se produira. Lorsqu’il transgressera l’ultime interdit, l’interdiction de rentrer dans la sellerie de son père, alors ce dernier cessera de traiter son fils comme un gamin. À cet endroit se trouve le secret de son père : j’étais à l’intérieur de la pièce secrète, qu’ouvrait une clé secrète cachée dans un endroit secret. Jacob a tenté longtemps de connaître ce secret, il a étudié tous les gestes de son père et il connaît chacun de ses objets. Mais dans l’endroit le plus secret se trouvent les pièces manquantes : son enfance, son talon d’Achille, comme si le père n’avait pas réussi à faire ce que Jacob était lui en train d’accomplir, son combat personnel, et que toutes ces photographies représentaient cet échec et ses faiblesses. Tel un combat mythologique, une fois ce secret découvert (qui n’a rien de honteux et qui n’est véritablement secret que parce qu’il se trouve derrière une porte fermée à clé), Jacob frappe son père, devenu tout à coup un être mortel. Plus faible que jamais, celui-ci tombe à genoux, s’excuse, pleurniche et dans son illumination se permet même d’entamer une réelle discussion avec son fils. Ensemble, ils parlent du fameux soir où Jacob lui a sauvé la vie sans qu’il ne le sache. Son père l’écoute, l’accepte et croit ce qu’il dit. L’enfant n’a plus peur. En révélant au grand jour l’enfance de son père, Jacob place ce dernier au même niveau que lui, et alignant ses faiblesses face aux siennes, il devient son égal.
Une transformation sous-jacente dès le début du roman : alors qu’autrefois, Jacob adorait se rendre chaque année à la foire de Blackfoot, désormais il déteste ça, et profite de la moindre occasion pour sortir de la foire et acheter de la bière et des cigarettes (des Lucky Strike, car contrairement aux Viceroy que fument son père, celles-ci n’ont pas de filtre ; bien que ce qui compte en réalité, c’est de ne pas fumer les mêmes cigarettes que son père). S’en suivent les premiers symptômes visibles de sa transformation, son épiphanie : je vomis, et quand j’eus vomi, je me sentis mieux. Après quoi il pisse comme un homme à côté de Géronimo et rêve de voyager et découvrir le monde en sa compagnie.

    Symbole de l’ultime rupture et l’adieu définitif à l’enfance, l’Indien est retrouvé pendu dans la grange à l’aide de la corde de balançoire.
Après tout ça, dans la lumière du feu salvateur, Jacob et ses parents fuient. Le roman suivant de Tom Spanbauer, L’homme qui tomba amoureux de la lune, ne raconte pas leur histoire, mais celle d’un jeune métis indien, probablement du même âge que Jacob. Un livre plus fictionnel, prenant place en 1880 dans une petite ville de l’Idaho. Peut-être le rêve de Jacob. Peut-être son voyage imaginaire avec Géronimo.

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Ressources (vieilles publicités) :
Viceroy
Oldsmobile
Old Spice

Site de Tom Spanbauer

à venir les critiques de :

L’homme qui tomba amoureux de la lune et Dans la ville des chasseurs solitaires

dans la ville des chasseurs solitaires

l'homme qui tomba amoureux de la lune

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2 réflexions sur «

Les Chiens de l’enfer • Tom Spanbauer

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  1. Ca a l’air très intéressant, en effet. Tant du sujet, ou plutôt “des” sujets, que de la période.
    Bizarre, ce nom “Haji Baba”. Cela fait me fait plutôt penser à un nom indien qu’améridien. [micro-recherche google: il y a référence à un film sorti en 54, je crois]

    (et tu as su mettre en page de façon à ce que la longueur passe bien)

    🙂

    1. Merci beaucoup Séléné !
      C’est vrai qu’Haji Baba est un nom très étrange. Peut-être le jeune narrateur a-t-il vu ce film dont tu parles et s’en est inspiré ! Les aventures de Hajji Baba ! En tout cas, l’époque correspond. (Bref, maintenant il faut que je vois ce film ! )
      🙂

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