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Les Demeurées • Jeanne Benameur

Denoël (Gallimard), 2000

    Elles sont comme enfermées à demeure, mère et fille demeurées, dans cette petite maison d’objets utiles et de rangements pratiques, animées seulement de quelques gestes mécaniques, instinctifs. L’intérieur de leur tête est sombre, l’intérieur de leur tête est cousu d’étoiles filantes, mais c’est un ciel qu’elles partagent et que personne d’autre ne peut voir. Elles y sont bien, elles s’y tiennent chaud. Dehors, la vie passe et elles n’en savent rien.
La mère, on l’appelle la Varienne, ou encore l’idiote du village. La petite fille, c’est Luce. Elles partagent tout, chaque chose de la demeure, les murs à face unique, le lit. Mais ce cloisonnement ne peut durer éternellement. La petite Luce doit aller à l’école, c’est obligatoire, la stupidité n’est pas héréditaire, Mademoiselle Solange, l’institutrice du village ne peut le croire, ne veut le croire, et ainsi décide-t-elle de prendre en main la fillette. Un bouleversement qui va fragiliser l’harmonie brute qui les maintenait perpendiculaires. Tout va chanceler, la faille est ouverte, le marteau a frappé, là, il tremble encore, éducation !

Des mots charriés dans les veines. Les sons se hissent, trébuchent, tombent derrière la lèvre.
Abrutie.
Les eaux usées glissent du seau, éclaboussent.
La conscience est pauvre.
La main s’essuie au tablier de toile grossière.
Abrutie.
Les mots n’ont pas lieu d’être. Ils sont.

Des phrases courtes et incisives. Et de grands espaces vides entre elles. Un incipit plus ou moins alléchant, mais une poésie épurée qui malheureusement se gâte très vite, tombe dans la lourdeur et le misérabilisme. Les bonnes trouvailles sont rares, et les meilleures sont répétées à l’excès. Et puis il y a cet artifice en bord de scène : une machine à fumée. Je tousse beaucoup et je ne vois pas grand-chose.
Chaque phrase est une pose, tendre ou charnelle, mais nébuleuse toujours, et chaque pose ressemble à la précédente. La fumée blanche est partout, elle recouvre les corps nus. Effets de style, rubans de soie, obscures enluminures. Et revenir incessamment à la ligne. Silence, partout silence, virgule, silence contradictoire de l’écriture dont la mission originale semblait être de remplir les vides. Contradiction qui ne fait pas même écho à le court échec de l’institutrice, puisque celle-ci, contre toute attente, remporte sa victoire sur l’obscurantisme.
Hasard de l’écriture, petit doigt virgule. Extensibilité du vide (aux allures d’infini ; mais en réalité le roman ne fait que 80 pages ; il aurait pu tenir sur trois et avoir le charme des petites choses mais tant pis.)

C’est le soir. Elle ferme les volets. Elle tire à elle le bois mangé, les ferrailles crues, rivées encore dieu sait comment à ce qui résiste au vent, à l’orage, à son bras las qui tire. Dans la bascule de la lumière, son cœur.
Chaque jour, un saut infime. Chaque jour, et rien.
Elle a perdu.
Elle se tourne vers le noir.
Elle va, le regard qui bute sur le monde. Comme empesée, ses mains ont des tournures de vieilles.

Clou du spectacle : le personnage de l’institutrice dépressive, sorte de petite bourgeoise ennuyée qui un petit matin décide de combler le vide de son existence en sauvant le monde de la misère, de la faim et de la guerre, mais à son petit niveau, c’est-à-dire en commençant par éclairer la petite Luce. Une mission qui, bien évidemment, dans un torrent de niaiseries et de contradictions, aboutira sur un succès.
Le savoir l’emporte toujours ! Désormais, la petite Luce est capable de faire de la broderie. Si elle continue comme ça, elle en vivra peut-être, et même qui sait, trouvera un mari, fera des enfants qui iront à l’école, à l’université, auront un boulot, une bonne paie, et tenteront à leur tour de tirer le reste du monde vers la lumière. Glorieuse idée. La lumière partout, les yeux grands ouverts, tous les yeux, à plus jamais dormir, à plus jamais rêver. Merci Mademoiselle Solange de nous avoir appris à compter, car nous savons maintenant que chaque chose à un mot pour la définir, mais Mademoiselle Solange, nous ne comprenons pas pourquoi plusieurs choses ont parfois un même mot pour les définir. Depuis l’école, c’est-à-dire depuis presque toujours, je confonds les choses, et les gens me confondent, et parfois même, le mot que je porte, d’autres le portent eux aussi. Pourquoi choisir la foule ? Là où nous disparaissons.

Sans rides, la bouche sans lumière esquissant le sourire qui s’achève dans la chair même de la joue, à l’intérieur les petits bourrelets lisses, serrés sous les canines, jusqu’au sang.
Il n’y a rien à l’intérieur de cette bouche le soir. Rien que des choses sans nom qui tentent, hagardes, la pénible venue au souffle. Rien que le silence qui pétrit et le sang et la chair. Elle reste les yeux fixes.
Abrutie.

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