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Voyage en train

« Je trouve pas de gourmandise.
Et après de l’air.
Et après du lait.
Et après du parfum. »

1.

Il est l’heure d’aller se coucher.
Quelqu’un éteint la lumière et, pendant une minute, les formes claires se meuvent et se détachent des formes sombres. De nouveaux meubles apparaissent avec dessus de nouveaux objets. Ils appartiennent à la lune.
Albert est enfoncé dans les draps jusqu’aux yeux. Ses sourcils tremblent comme deux bosquets de cyprès découpés dans la nuit toscane.
Lorsque toutes les ombres sont enfin transformées, la lune descend, par un espèce d’escaliers de nuages, jusqu’à la fenêtre de la cabine, et vient se poser sur le front moite d’Albert, c’est un baiser, celui de sa mère.
Albert peut affronter le monde de la nuit. Il sort la tête des draps et, comme petit garçon il priait le petit jésus, il commence à réciter à voix haute les noms de tous ses proches, leur souhaite à tous une bonne nuit et à tous leur fait un bisou, comme ça, bisou untel, bisou untel, et d’une tendresse toujours égale.
Il commence toujours par mamine, ensuite papé, puis les grands-oncles et les grands-tantes. Il remonte ainsi jusqu’à lui, au jour de sa naissance, et parfois il lui arrive bêtement de se souhaiter à lui aussi une bonne nuit et de s’embrasser tendrement. Il remonte encore, il remonte jusqu’à ses enfants, il remonte jusqu’à ses petits enfants. Il cite tous les amis, tous les cousins, tous ceux des belles-familles, les morts ou vivants, sans distinction, tous ont droit à la même attention. La même bénédiction. Car en réalité Albert ne prie pas. Non. C’est tout l’inverse. Son grand âge a fait de lui un dieu sans égal.
Le roulis ressemble au bruit des vagues. Ou plus encore au bruit de la respiration des vagues. Mais ce n’est pas assez pour tenir son voisin de cabine endormi. Tu vas te taire, espèce de taré ! Les somnifères ne fonctionnent pas davantage. Oh pardon, répond tous les soirs Albert, j’avais oublié qu’il y avait quelqu’un, et il continue sa bénédiction en essayant de chuchoter mais sans y parvenir plus de quelques secondes. Et le voisin grommelle, ronchonne, geint, grogne, jusqu’à ce qu’Albert le bénisse à son tour, se retourne face fenêtre et s’endorme dans mille sourires de rides.

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2.

L’aurore point et arrache le bâillon. Les yeux d’Albert lui brûlent, lui rongent l’intérieur comme une migraine soudaine. C’est d’avoir regardé trop longtemps les choses invisibles. Il se frotte les yeux. Une neige infime se balance dans l’air comme une poignée de feuilles arrachées par le vent, échoue sur les draps blancs et y disparaît.
On frappe à la porte. On entre. Un domestique pousse un chariot de petit-déjeuner, l’arrête entre les deux lits et s’avance jusqu’à la fenêtre pour ouvrir les rideaux. Ensuite il fait un topo sur le voyage, parce que le train est vieux – et c’est ce qui fait son prestige –, et ne dispose pour communiquer de rien d’autre que de téléphones d’époque qui fonctionnent très mal. Huitième jour, annonce-t-il, averses possibles, soleil ennuyeux, nuages de la gauche vers la droite, sept arrêts, pensez à consulter la liste, bonne journée messieurs.
La porte se referme. Albert et son voisin de cabine se redressent sur leur lit. Du bout du pied, ils cherchent leur chausson.
Par la fenêtre, un paysage de montagne en forme de cœur qui bat.

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3.

Et puis elle apparaît. Après un court arrêt dans une gare dont Albert ne retient pas le nom, juste avant que le train ne redémarre, quelqu’un ouvre la porte de la cabine et c’est elle. Ses valises dans une main et son chapeau dans l’autre, me voilà, lance-t-elle, sourire en céramique étincelant. Mais qui est-elle ? écharpe en cashmere, bottines en cuir noir, aucun des deux n’en est très certain… Mais Albert, qui tout entier bat la chamade, décide de prendre les devants sur son voisin de cabine : je me présente, je m’appelle Albert Lierrefou, et permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue à bord du Royal Kampkut ! Laissez-moi vous aider avec les valises… Il se lève du lit sans prendre le temps d’enfiler ses pantoufles, et avec toutes les difficultés possibles se met à marcher, ses jambes fines comme des échasses, ivrogne emporté dans les mystérieux courants d’énergie tellurique.
Arrivé devant la dame harassé, il hésite à se courber pour faire un baise-main, il hésite car c’est évidemment ringard, même pour quelqu’un comme lui, mais son voisin de cabine l’interrompt, et comme s’il avançait son armée de plastique sur le tapis de jeu, celui-ci prend la parole : je vous ai déjà vu, non ? Je m’appelle René Delcieu, et vous madame, hm, d’où est-ce que je vous connais ? Quel est votre nom, si ce n’est pas indiscret ?
Son visage s’éclaire, elle sourit, céramique toute entière. Non, non, dit-elle. C’est justement ça le jeu. Elle penche son visage sur le côté, mannequin prenant la pose, mutine. Il nous reste huit heures avant que la nuit ne tombe, continue-t-elle, huit heures pour vous rappeler mon nom. Ensuite, (elle défait les premiers boutons de son chemisier et s’interrompt elle-même par un langoureux, il fait chaud ici, vous ne trouvez pas ? puis reprend : ) il faudra bien que je dorme dans un lit, et ici je n’en vois que deux. Ne sachant comment réagir, Albert et son voisin René tournent stupidement la tête dans tous les recoins pour constater qu’en effet, oui, il n’y a que deux lits. Mais ils n’ont pas atterri. Albert est à moitié courbé sur une moitié de baise-main. René se tient l’entrejambe, prostré, et tout à coup se met à y chercher quelque chose.

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4.

La dame pose tout d’abord son chapeau sur la poignet de la fenêtre ; les émotifs y verront un grand soleil rond. Elle se débarrasse ensuite de sa veste en l’allongeant sur le radiateur. Et bien alors, dit-elle, vous devez me poser des questions. C’est ça le jeu, vous comprenez ? Alors ils se lancent.
La dame range soigneusement ses habits dans la commode et autour d’elle, minute après minute et heure après heure, commence à se dessiner l’une des toiles de sa vie (assurément du mouvement post-impressionniste). Née à Séville autour des années 30, elle a grandi ensuite entre Madrid, Casablanca, et Marseille. En France, elle a eu trois enfants, qui lui ont donné sept petits-enfants. Elle a exercé divers métiers, serveuse, vendeuse, jusqu’à son apogée, secrétaire. Puis son mari est mort d’un cancer fulgurant. Elle a acheté ce ticket de train le lendemain de sa disparition, pour embarquer le lendemain de son enterrement. Parce qu’elle avait eu peur, disait-elle, très peur, et parce que ce train capable de faire le tour du monde était célèbre pour ça, soigner ce genre de peurs.
Mais quelle peur ? s’égare Albert dans une question.
– Vous le savez très bien… Moi je connais vos noms. Mais si je disparais, qu’arrivera-t-il de vous ? Alors voilà, il faut que vous vous rappeliez mon nom.

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5.

La fin de la journée approche. Un domestique apporte deux plateaux déjeuners, qu’ils partagent en trois et mangent sans cesser à aucun moment de fusiller la dame de questions.
À la fin du repas, comme à son habitude, Albert s’assoupit quelques minutes. René pense en profiter pour prendre de l’avance, mais au réveil d’Albert, une révélation lui est apparue. Il connaît la dame lui aussi. Autrefois il l’a aimé.
Albert ne prononce plus un mot. Seules ses lèvres bougent, qui récitent les paroles de sa bénédiction. Au milieu de chaque nom qu’il balbutie, il fouille, il fouille à la recherche d’un dossier manquant, un dossier froissé qui se serait perdu vers le fond.

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6.

La dame sort de son sac une petite tabatière, et dans une feuille crème se roule une cigarette de tabac américain.
Elle ouvre la fenêtre ; alors un vent puissant s’engouffre et remue tout ce qu’il y a à remuer, feuilles, journaux, mouchoirs, mais il n’y a rien de tout ça. Le vent caresse mollement le chapeau soleil rond.
La dame à contre-jour, sa silhouette comme tout au fond d’un puits de lumière, la dame fume une cigarette dans la lueur du soleil couchant.
Nous ne savons pas, désespèrent en chœur Albert et René, connaissant alors presqu’entièrement la vie de la dame, mais incapables de se souvenir de son nom.
– Quelle tristesse, fume la dame sur sa cigarette.
Le crépuscule encore.
Alors le train s’engouffre dans un tunnel.
Il n’y a pendant un moment que la veille au plafond, illuminant la moitié supérieure de la scène. Il y a l’ombre du buste et du visage de la dame, qui ensemble paraissent former une tête géante. Ensuite l’ombre éclate comme un nuage de fumée et les ombres se dispersent dans la nuit.
À la sortie du tunnel, la cabine est vide. L’homme n°1, l’homme n°2, la dame, ils ont tous disparu.

Août 2015

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