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Le peuple seul

Les Murmures lorsqu’ils deviennent
Incandescents

    Le maître est mort en pleine séance d’écriture. Lorsque Eshetu a trouvé son corps, la dernière lettre du nom de la princesse juive n’était pas achevée, tombait du papier et dégoulinait au sol, emportée par le mouvement et la perspective.
Eshetu a saisi le poignet de son maître et a cherché son pouls, mais sa peau était déjà rêche et braille, comme le papier sur lequel l’encre a durci. Eshetu n’a rien trouvé. Le pouls n’écrivait plus.

    Eshetu a soigneusement rangé les instruments de son maître, plumes, encres, calames et pinceaux, dans la trousse de chiffons, sans se presser. Il a nettoyé la dernière lettre du nom de la princesse juive qui avait crié sur le tapis. Ensuite seulement, il a porté le corps de son maître jusqu’au fond de la tente, où la température était plus fraîche, et il a commencé à le déshabiller afin de le préparer à la cérémonie du passage.

    Vêtu de la robe et du foulard de son maître, Eshetu est désormais assis à l’entrée de la tente. Il mâche des feuilles de khat. Un grand brasero flamboie devant lui, lueur fantôme dans la plaine. Le soleil y tombe jusqu’à disparaître.

    Au petit matin, la tente est déjà pliée. Eshetu termine de mélanger au sable tiède les cendres de son maître. Puis il ajuste les derniers ballotins sur les flancs de Mimi, la chèvre noire des hauts plateaux de Samara, fille des cailloux et du vent, dont les cornes férocement courbées sont les vestiges des temples du royaume d’Aksoum, que ses ancêtres soutenaient de leurs quatre inflexibles sabots. Mimi.
« Alors en route pour Jérusalem, dit-il lui caressant la croupe. Allons trouver la princesse juive et l’informer de notre éternel amour ! »

separateur korean

La Joueuse de Brau qui était
Amoureuse du Vent

    Un soir d’été, Tesfaye était rentrée en larmes du lac Tana, sa robe bleue souillée, les pieds et les genoux en sang. Elle avait traversé le village, esquivé les regards et balayé les questions des curieux, et au plus vite s’était enfermée chez elle. Descendu la poutre derrière la porte pour la verrouiller. Tiré le volet sur la fenêtre et tour à tour allumé les sept branches du candélabre.
Tesfaye n’avait pas dormi de la nuit ; elle avait confectionné le brau, une peau de chèvre plantée d’un bâton et tendue sur un caisson d’argile. Le son, lorsqu’on tirait sur le bâton pour tordre la peau, était celui d’un battement de cœur.
Le sien.
Tesfaye s’était de nouveau mise à respirer et son sang circuler et les odeurs et les bruits et le contour des choses lui revenir peu à peu.
Le lendemain, le battement de son brau ayant averti les autres villageois, Tesfaye n’avait pas eu d’autre choix que de leur expliquer son aventure au lac Tana.
Sans cesser de jouer la mélodie du sang, boum, boum, elle leur avait narré comment elle avait rencontré un jeune homme merveilleux répondant au nom de Buzayehu, boum, boum, et comment Buzayehu lui avait tendu sa jolie main noueuse et à quoi cette main avait ressemblé, boum, boum, avant la transformation.
Tesfaye avait dû jouer plus vite sur son brau pour ne pas asphyxier.     Puis elle avait réussi à dire :
« Buzayehu m’a embrassé. »
« Mais lorsque je n’ai plus senti ses lèvres sur les miennes et que j’ai rouvert les yeux, il avait disparu. »
« Il était devenu une antilope et il fuyait à travers les arbres de la savane. »
« J’ai tenté de le poursuivre, mais très vite j’ai été essoufflée. »
« Vraiment, plus aucun souffle. »

    Le jour suivant, Tesfaye avait vendu toutes ses affaires pour acheter un chameau, une fourrure de lion et quelques provisions de condamnée à mort : tabac, alcool, viande rouge. Elle n’avait salué personne, car elle n’avait pas de famille, et la plupart des amis qu’elle avait eus était mort maintenant, entre quinze et trente ans comme presque tout le monde meurt, et alors impossible de se faire des amis après ça.
Ils l’avaient regardée partir, sans rien interrompre de la machinerie :
Le coucou du berger qui rassemble son troupeau de poussières. Le bruissement de l’écorce broyée dans les mortiers. Le cliquetis du marteau sur le fer rougeoyant, et le feulement des épices, lourdes comme le sable, qu’on verse à la petite cuillère dans des sacs en plastique de marques toutes inconnues.
Le carillon des robes sur les cintres qu’on ébranle. Le crissement du feutre sur les étiquettes et les ardoises. Les doigts qui se déhanchent sur les pages des catalogues, et le tic-tac des calculettes derrière les comptoirs.

    Tesfaye s’était mise en route vers Addis-Abeba, jouant de son brau accroché à ses veines, et n’avait alors cessé de marcher jusqu’à la tombée du jour, interpellant chaque animal qu’elle avait croisé – à l’exception des singes menteurs – pour les questionner sur le jeune homme antilope Buzayehu.
« Mais une antilope d’accord, courageuse Tesfaye, une antilope mais laquelle ? parce que des antilopes, des gazelles, des oryx, des dik-diks et des ourébis, j’en vois passer, nous en voyons passer c’est certain, et des bizarres aussi, pleins de bizarres bien sûr, la folie est partout dans la nature, mais une antilope-jeune-homme-merveilleux-voleur-de-cœur, non je ne sais pas, nous ne savons pas. Cela ne nous dit rien. »

    Mais à l’aube de la première nuit, dans la sueur d’or et d’émeraude, l’antilope lui était apparue.
Elle se trouvait à une dizaine de mètres devant elle, à peine cachée par les silhouettes de quelques lianes transversales, et broutait l’herbe paisiblement, ou levait la tête vers les arbres et parfois suivait le balancement d’un singe ou encore l’envol d’une grappe d’oiseaux.
Tesfaye, qui n’avait pas cessé de jouer de son brau pendant son sommeil, avait seulement cru à un mirage, mais elle s’y était accrochée comme à la nuit.
Tesfaye s’était rappelé le poignet du jeune homme et les cicatrices qui y trahissaient son véritable nom. Buzayehu le prince-antilope.
Puis elle s’était avancée, et Buzayehu s’était enfui à la vitesse des songes.

    Après ça, chaque matin de chaque nuit, le prince-antilope lui était apparu, mais jamais Tesfaye n’était arrivée à l’approcher davantage.

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Le Temple sans pilier
où le Cœur s’est Perdu

    Eshetu ignore tout de la princesse juive, tout de ses cheveux, de sa peau et de ses yeux. Il ne connaît que son nom, mais il n’a pas le droit de le prononcer. Ainsi il ne franchit les villes que pour les franchir, les rayer de la carte, et n’adresse la parole à personne qu’à quelques épiciers et à ceux qui réclament ses services d’écriture.

    Eshetu et Mimi traversent le désert de Korahe. Ils boivent au ventre des cactus et se nourrissent de petites graines de tout, qu’ils trient parmi les grains de sable des heures durant.
Les déserts sont les cimetières du monde, explique Eshetu à Mimi, là que viennent se réunir toutes les cendres détachées, poussées par les vents, en dunes comme des tombes. C’est là que commence et là que s’achève la mémoire.
Dans le désert, rien n’existe encore. Ni joie, ni peur, ni espoir, ni regret. Mourir ici, ce n’est pas mourir.

    Cinq fois par jour, Eshetu s’arrête pour écrire le nom de la princesse juive dans le sable. Puis il crache et enterre aussitôt les bulles de salive avant que le soleil ne les crève.
Lorsqu’il mesure malgré lui l’extensible espace-temps qui le sépare de la princesse, les larmes lui viennent parfois, mais il les retient comme une pleine poignée de diamants qui sans cesse menacent de filer entre les doigts. Chez lui, les larmes ne repoussent plus. Précieusement.

    Eshetu et Mimi traversent la rivière Erer, affluant de la Shebelle, le fleuve-tigre, qui dévale la corne de l’Afrique jusqu’à la ville de Mogadiscio, où il longe la côte somalienne par le sud sans jamais parvenir, sauf lors de crues exceptionnelles, à se jeter dans l’océan indien.

    Eshetu et Mimi traversent les montagnes humides de Bale et ses hauts plateaux verdoyants. Lorsque l’orage gronde, ils se réfugient dans la cabane d’une plantation de caféiers. Ils mangent ce qu’il reste de galettes. Ils fument aussi, et Mimi, descendante des piliers du royaume d’Aksoum, transite par les coups de tonnerre divins, retrouve un peu de cette vie fossilisée, et se met parfois à bredouiller des lettres, à psalmodier elle aussi le nom préhistorique de la princesse juive.

    Eshetu et Mimi traversent la sainte ville de Nazareth, les foules hurlantes, les troupeaux de peaux, les routes à camions, les décharges européennes, les usines à sucre, les tuyaux, les flaques.

    Parfois le sol est aussi rouge que la chair des montagnes creusées par les mines.
Parfois le sol est si ras, si vide, si rien, qu’Eshetu en a le vertige. La peur aux tripes que ses pieds n’arrivent plus à tenir sur ce sol si fragile et friable.
Au bord de vomir, il s’accroche aux cornes de Mimi.

    Cent-quatorze jours après leur départ, Eshetu et Mimi entrent enfin dans les premiers faubourgs de Jérusalem, la sainte ville souterraine, l’antique labyrinthe.
Ils errent par les rues étroites où flottent les odeurs d’argile tiède, de coriandre et de bérbéré.
Ils longent pendant des heures des murs de cyprès plus hauts que les murailles de la cité d’Harar.
En silence, Eshetu prononce au front de chaque femme qu’il croise le nom de la princesse juive, avec chaque fois l’espoir que ses murmures incandescents s’y figent et s’y fondent.
Sur une grande place où se sont installés les teinturiers de rouge et de jaune, quatre statues de la déesse bordent les coins. Elles ont la tête arrachée. Ou peut-être une tête qui n’a jamais été sculptée. Eshetu l’ignore, mais toutes les statues de la déesse qu’il croise ensuite sont identiques, victorieuses et sans tête.

    Avant la tombée du premier jour à Jérusalem, Eshetu et Mimi trouvent refuge dans l’un des onze temples de la basse-ville.
Les statues de la déesse n’y ont pas plus de tête qu’ailleurs.
Mais aussi : le temple est sans pilier (et sans prière).
On les installe dans une salle immense qui accueille tous les pèlerins de passage ainsi que leurs bêtes (à l’exception des éléphants et de tout ce qui ne passerait pas les portes). Elle a l’apparence exacte, l’odeur et le bruit d’une place de marché.
Sur les murs de terre rouge, les pèlerins ont gravé le nom de la déesse… En amharique, en latin, en arabe, en hébreu, en cyrillique, en nabatéen… Eshetu hésite longtemps, mais incapable de trouver le sommeil et torturé par la chair, il finit à son tour par graver le nom de la princesse juive dans la pierre rouge du temple.

    Il fait encore nuit lorsqu’il se réveille. Trop nuit et trop calme. La grande salle est vide, plongée dans l’obscurité. Pas un ronflement, pas une lueur.
Dans le couloir, la main d’une bougie se balance, à tâtons sur les murs, et se traîne jusqu’à la porte du dortoir.

    Lorsqu’elle apparaît, Eshetu s’agenouille et déploie son offrande, les deux paumes ouvertes de ses mains devant lui.
« J’ai un message pour vous, princesse. Mon maître vous a cherché toute sa vie afin de vous le transmettre. »
Imperceptiblement, la voix d’Eshetu se transforme :
Je suis votre tout dévoué, car je n’aime rien en ce monde qui ne se trouve déjà en vous, rien dans le ciel qui ne soit déjà dans vos yeux et rien dans la terre qui ne soit déjà dans votre bouche.
À vos côtés, je suis tout à la fois l’aigle et le chêne, l’algue et le vent, la fourmi et la montagne, le tout et le rien.
Princesse, permettez-moi seulement d’être votre observateur, courir derrière vous s’il le faut, détourer l’empreinte de vos pieds, saisir la fuite de vos parfums.
Apprendre tous les mouvements, tous les angles, toutes les inclinaisons de votre corps.
L’effet de vos réflexions et la diffraction de votre voix sur les choses.
Être seul mais seul sur un monde solide que rien ne pourrait abîmer.
Princesse, nous sommes votre tout dévoué.
Ne nous abandonnez plus.

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La Princesse avait une Chambre
dans une Ancienne Maison

    Les murs grincent, grincent sur le sol griffé. Quelque chose – la foule invisible ? l’âme tentaculaire ? – les pousse de force et les contraint à avancer.
Il n’y a rien, aucun mobilier, aucun décoration, aucune fenêtre, aucune chandelle, pourtant de multiples jeux d’ombre opèrent ça et là, des halos de lumières surgissent partout et révèlent les contours d’un monde fantôme en pleine expansion.

    Tout au milieu de la salle étirée, la princesse est assise sur son trône, presque déjà engloutie dans l’or et le bois de son exosquelette royal.
Elle est entièrement nue, sans bijou, sans maquillage, un verre de cristal à moitié vide à la main. Ses longs cheveux la mordent jusqu’aux cuisses et tremblent sur sa peau, comme le jeu du vent sur les lames des cactus, en une musique presque inaudible de sansula.
De l’autre main, la princesse fume, et la fumée qu’elle recrache n’est jamais la même, et peut-être que ce sont des choses importantes… mais qu’importe, personne ne les entend.

    La musique remonte tout le long des bras de la princesse, comme deux guitares dans l’écorce brute.
Les encoches aux poignets, c’est l’arc mal bandé et le retour de corde. Les nuances sont si nombreuses qu’il est possible d’y entendre des quarts de ton.

    Les cages à oiseaux sous ses ongles, noires, noires comme un morceau de nuit échouée sur la lune, sont vides.
Et c’est étrange, dit la princesse, les choses vides brillent tellement plus que les autres.

    Elle dodeline, empêchée de tomber par la matière invisible, tandis que les murs grincent d’un amour tectonique.

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ses Yeux en écorce de Montagne étaient
maintenant Deux Tunnels où flottaient
post-nucléaire une Affreuse poussière d’Or

    Comme la lumière fragile sur le fil de l’araignée, Salomé funambule sur son univers, toutes miettes en même temps.
À l’aube insomniaque, des sourcils plein les yeux, elle écrit ses tentacules.

    Elle a terminé la dernière bouteille de tej, le vin de miel, et s’est attaquée aux réserves de t’ella, qu’elle a brassée elle-même avec des graines de sorgho et de teff ramassées dans sa parcelle de champs, un peu plus haut dans les plateaux.

    Maintenant le soleil lui arrache le reste de mémoire qu’elle n’a pas elle-même dispersé dans la nuit. Le soleil tout entier sur son visage est un masque de camisole, un abîme sourd et enivrant que ne dérange aucune odeur terrienne, il ne s’y trouve que les senteurs pures et primitives draguées par les rayons du soleil à travers l’univers. Et la sensation heureuse de mort.

    Sa tête tombe doucement sur le bureau et s’allonge dans les plis des feuilles à poèmes. Puis sa main prise d’un spasme fait chuter le bol de t’ella à moitié plein, qui se déverse sur le bois comme du marc divinatoire en une tache sinistre. Mais Salomé dort déjà.

    Elle se réveille au milieu de l’après-midi, le corps tout rétréci et son extrême capillarité éteinte, les tentacules rétractés, les taches évaporées.
Elle traîne les pieds jusqu’au ruisseau, où elle boit longuement, avant de se déshabiller, étendre sa robe et sa culotte sur la branche d’un genévrier et s’accroupir sans frissonner dans l’eau fraîche des montagnes du Ras Dashan.
Parfois, le bruissement d’une aile d’oiseau interrompt Salomé dans ses ablutions, mais ce n’est pas le colibri, ce n’est jamais le colibri, alors elle crache l’eau qu’elle retenait dans sa bouche et se remet à frotter ses fesses et ses aisselles au galet.

    Elle sèche en sautillant sur le sentier, la main enrubannée dans la robe, et elle sifflote le chant du colibri, sans désespoir, pour l’attirer à elle.
C’est un garçon-fille qu’elle a vu dans ses rêves. Il vit quelque part (ou partout) dans la forêt de genévriers, dont il connaît les moindres recoins, les envers de chaque endroit et les perspectives les plus biscornues. Il connaît le nom de chaque chose, et évidemment aussi connaît le nom de Salomé. Mais elle ignore le sien, alors il lui a fallu l’inventer, pour être moins seule, pour faire semblant, érotomane par accord et signature, crachez-là : Nebiyou, voilà !

    Jusqu’au crépuscule, Salomé siffle à travers la forêt.
Chaque branche qu’elle caresse pour la saluer allonge un peu plus ses bras, et chaque tronc qu’elle dépasse augmente un peu plus sa foulée, si bien qu’à la fin du jour, lorsqu’elle a parcouru l’ensemble de la forêt, Salomé n’a qu’à faire un seul pas pour retourner chez elle.

    Elle arrive à peine à passer la porte de sa maison ronde.
Elle se recroqueville sur sa chaise, et maladroitement, saisit entre ses doigts géants la plume plate, installe la feuille et débouche l’encrier.
Le garçon-fille Nebiyou, écrit Salomé, habite quelque part dans la forêt de genévriers. Le jour, pour échapper à tous ceux et celles qui lui ont voué un amour éternel, il se transforme en un colibri multicolore et fulgurant. La nuit, il redevient le garçon-fille Nebiyou, et il me cherche.

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