Âpnée / fragment 5

Je suis sortie de chez moi et j’ai fait semblant de tomber amoureuse trois fois.
J’ai suivi cette fille pendant cinq minutes sans avoir vu son visage. Elle zigzaguait dans la foule, ne regardait que devant elle et prenait les virages serrés. Elle portait un sac à dos kaki, une jupe et des collants noirs, des grosses chaussures de punk à chien. Elle marchait en direction du fleuve et je pensais qu’elle allait rejoindre des amies, boire sauvagement, fumer, chanter et embrasser des ivrognes, mais elle est entrée dans un immeuble chic de la rue des Changes et son visage avec.
Plus tard dans le bar, il y avait cette fille que j’avais vu danser lors d’un bal sur la place des Jacobins. Grande et svelte, cheveux noirs et toujours une main en mouvement, comme un foulard ou comme la fumée d’une cigarette, et les angles puissants de son corps à ressort dont le souffle venait écraser mes poumons. Elle était vêtue de mille étoffes, habillée du monde, et je voulais lui ressembler, je voulais être elle. Refuser mon corps, je voulais être maigre et m’habiller du monde à mon tour, refuser l’épaisseur de mon existence et ne croire qu’en ce millier d’étoffes sur moi. Ce vieux rêve d’être une toute petite chose ; une lettre à poster.
Enfin, mon amie est arrivée, accompagnée d’une violoniste que j’avais déjà vu jouer le week-end précédent à l’église Saint-Pierre. Je lui parlais pour la première fois, découvrant un accent doux et suave, peut-être anglais. Je ne lui ai pas demandé ; je suis trop timide pour parler, alors poser des questions, qui plus est intimes, ça ne risque pas d’arriver. Nous avons commandé des bières et j’ai essayé d’être intéressante mais je ne l’ai pas été. J’ai souri bêtement à tout ce qu’elles racontaient, même lorsque je n’écoutais plus, noyée dans l’écume de soleil de la nuque de la violoniste. Quand j’avais envie de pleurer, je roulais simplement une clope et j’allais fumer sur le trottoir. Avec ma gueule noire de tristesse, même seule, personne n’est venu m’aborder. Tant mieux.
En rentrant, j’ai allumé l’ordinateur et constaté que *** n’avait répondu à aucun de mes messages. Je suis restée un moment à rien faire, liquéfiée. J’aurai voulu être fatiguée, tenter d’aller dormir, mais je ne l’étais pas. J’actualisais les pages, je roulais des clopes, je gribouillais son nom comme une collégienne sur son agenda, puis je le raturais de colère et aussitôt fondais en pleurs et en excuses et le recopiais mille fois pour ma pénitence.
Je n’ai pas dormi, je n’ai pas écrit, je n’ai rien fait, et le message est enfin arrivé.
« Bonne chance à toi aussi. Sourire. »
Je n’avais nul besoin de chance, mes partiels étaient ratés d’avance. Je ne comptais pas les passer.
Le soleil matinal tentait de m’arracher la mémoire. Je m’endormais sans déplier le canapé-lit.

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