dernier monde

Le dernier monde • Céline Minard

Denoël, 2007

« Derrière ma baie les sons me parviennent assourdis, en dessous de ce qu’ils sont et je suis fatigué qu’on me filtre le monde. »

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   Le cosmonaute Jaume Roiq Stevens a refusé d’obéir à l’ordre d’évacuation de la station spatiale, et il erre maintenant dans l’espace, plus seul que jamais, menacé par un missile atomique s’il ne redescend pas au plus vite.

Mais bientôt, le sol cesse tout contact avec lui, et Stevens constate que des phénomènes étranges se produisent à la surface de la terre : « un énorme nuage s’est formé au sud de New-York. Je l’ai vu émerger lentement au-dessus des terres de l’État comme un nuage de lait dans un thé sombre et s’épanouir. Guerre atomique ? »

Et puis les phénomènes se généralisent. De son hublot spatial, il observe : Bangkok, Kuala Lumpur, Jakarta, Hong-Kong, Tokyo, Honolulu.

C’est la prune !

Une fois le calme revenu, Stevens n’a d’autre choix que d’amorcer sa descente vers la terre. « J’ai l’impression qu’un grand calme est passé sur le monde, il y a comme moins de bruit en bas. » Les êtres humains ont disparu, évaporé. Il est le dernier homme du dernier monde. Commence alors pour lui une épopée lyrique et mégalomaniaque à travers les continents et les cultures ancestrales.

Cependant, il est inutile de s’attendre à lire les péripéties d’un survivant s’amusant à faire un rallye dans les rayons de supermarchés ou essayant toutes les attractions de Disneyland sans faire la queue. Stevens a d’autres objectifs : par tous les moyens, et telle une femme de ménage dernière à partir des bureaux, il va nettoyer cette planète dégueulasse.

Pour l’aider dans cette tâche mais aussi pour affronter cette extrême solitude qui lui pesait déjà depuis l’espace, le narrateur ne trouve d’autres moyens que de se dédoubler, et si sa schizophrénie ne repeuple pas la terre pour autant, elle lui sera d’une aide très précieuse (autant mentale que physique ou logistique, si, si…).

Au-delà des aventures fantasques de ce héros démultiplié, une pensée philosophique s’extraie : le langage serait le principal créateur du monde. Ainsi la petite planète bleue, ou plus précisément une infime partie de celle-ci, serait née de la parole des hommes et de leurs civilisations, d’une digestion par la langue de faits simples et brutaux. Désormais, cet ultime fragment de vie ne tient plus qu’entre les mains de Stevens, entre les pages de ce journal de bord, cette histoire qu’il raconte.

Toujours selon cette thèse, le monde se mesurerait à la proportion du nombre de ses serviteurs, comme tout pouvoir central ne se mesurerait qu’au nombre de pièces vides qu’il faudrait parcourir pour l’atteindre.

Critique du pouvoir, du monopole, ou encore du vide profond qui ceint nos vies ?

En transe, Stevens se vautre dans les hypnoses des mythes et des peuples anciens, qu’il ressuscite ainsi (ou maintient en vie), alors son écriture devient presque épileptique : des dizaines de dieux sont projetés sur les pages comme des baudruches qui explosent, des feux d’artifice.

« Le tour de force, ou de magie, ne se jouait pas dans le fait de montrer la vaste étendue du palais, ni ses meubles, ni ses tableaux, ses richesses. Il s’agissait tout au contraire d’en faire parcourir le vide, la multitude de vides successifs, la multitude de couchers d’air, de sas, pour que cette répétition du rien, de l’espace désencombré, prépare le visiteur au rien intégral du lieu du pouvoir et du pouvoir lui-même. […] S’il cessait de tenir son cahier, (Stevens) disparaîtrait comme homme. Il disparaîtrait et avec lui l’ensemble de ce qu’il peut maintenir d’humanité, […] Aucune de ses relations avec les traces du monde humain n’aurait d’existence s’il ne les écrivait pas. […] Nous sommes ses conditions de possibilité. Nous sommes la superposition des couches d’air vide qui entourent le cœur de son pouvoir, nous sommes les salles et les corridors parquetées, nous sommes les coureurs et les maréchaux de son Empire, nous le maintenons, nous le créons continûment comme Cheyenne, comme Ava, Homme Véritable, comme être humain. »

Une écriture puissante, riche et lyrique, mais dans laquelle il n’est pas forcément aisé de se laisser emporter. En outre, les aventures mégalomaniaques du héros, si elles sont toutes fantasques, peuvent parfois paraître ennuyeuses, comme la centaine de pages qu’il faut au héros pour rassembler et déplacer un troupeau de cochons (bien qu’un troupeau de taille très conséquente, il faut l’avouer). Mais l’originalité de l’œuvre, sa parfaite maîtrise stylistique et sa grande générosité suffiront à charmer plus d’un lecteur.

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