buste-rouge

Rouge / chapitre 1

Il n’était pas minuit et ça puait déjà les raviolis micro-ondés dans le couloir du second étage. Chaque fois la même chose. Et puis, il n’était jamais vraiment minuit dans la Résidence aux briques rouges. Quelques horloges racontaient à propos de minuit de vieilles et effrayantes légendes. Mais on ne les écoutait plus, on passait d’un jour à un autre, sans les mauvais rêves, et ça puait, et pour de vrai, et le couloir, figurez-vous qu’il avait pris lui aussi la couleur des raviolis. Et il ne manquait pas les morceaux de viande. Les murs les mâchouillaient encore.

Le couloir, oui, c’était ça, le sas de sécurité qui les reliait les uns aux autres. Ils y passaient, car il le fallait bien, et ils retenaient leur respiration, pas à cause des raviolis, plutôt pour être le plus discret possible. Leur corps tout entier retenait leur respiration, il fallait une ouïe remarquable pour entendre le souffle de leurs pas, la respiration battante de leurs cœurs. Ou bien un judas.

L’hiver dernier, il y avait eu une coupure électrique au beau milieu de l’après-midi. Dans le couloir, des rais de lumière fine avaient giclé des appartements. Et pendant quelques heures, chaque fois que le rayon s’éclipsait, ils savaient que quelqu’un les observait. Ils jetaient un œil discret à droite, sur la porte de Monsieur O., et ça n’en finissait plus. La porte de Pervenche ? Le couloir de s’obscurcir. La porte du docteur ? Ou bien les yeux d’Absolution, le souffle du Curé, l’oreille de Mademoiselle K. ? Et les rais de lumière de s’éteindre. Il y avait un paquet d’yeux planqués derrière les portes, ils semblaient parfois même connectés entre eux. Ça respirait pas dans le couloir, mais dès qu’un œil repérait un passant, à coup sûr, tous les autres se pointaient, comme par magie. L’ennui, ça ne s’explique pas, et ça ne se raconte pas non plus (c’est souvent très ennuyant).

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