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Les cauchemars de Balsia

Ne trouvez-vous pas quelquefois
qu’à une époque comme celle-ci il est normal d’être séparés
et que c’est un miracle de se rencontrer…
Yukio Mishima
Confession d’un masque

1.

Perdu au milieu de la steppe, telle l’ombre tremblante de la flamme d’une bougie, un campement vivote dans le flou solaire. Les voiles aux portes des trois yourtes dansent dans le vent comme les cheveux des mariées dansent dans les fêtes. De l’une des tentes, la princesse shaman apparaît, emmillefeuillée dans les plus fines soieries ; elle brûle telle une fleur ardente. Derrière son chant et ses grelots, faisant de nouveau bailler la porte d’étoffes, se traîne le jeune Süsü : jean flambant neuf, petite chemise blanche et cravate bleue. Un cartable de cuir jaune serré entre les bras. Puis vient sa mère Balsia et son père Galbak, sa grand-mère Laïssa et son cousin Jad, et enfin les membres des deux autres familles, tapant des mains, chantant et priant.
Les doigts ensorcelés de la princesse shaman tremblent sur les paupières du jeune Süsü. Elle le libère des rêves et des cauchemars de la steppe. Ensuite, la princesse écrase sur le visage de l’enfant une pâte maronnasse, mélange de terre, de cendres, de lait de jument et de diverses urines humaines et animales ; son petit visage d’argile est maintenant prêt à cuire six heures au soleil. Ses jolis habits se tachent.
On aide Süsü à grimper sur le grand cheval noir du cousin Jad. Il leur faut chevaucher plus d’une demi-journée pour rejoindre Bayanhongor, alors les adieux ne s’éternisent pas. Le cousin éperonne son cheval et lance un infâme cri de cow-boy.
Galbak allume une cigarette et retourne dans la yourte. Tous les autres nomades l’imitent. Seules la vieille Laïssa, la princesse shaman et Balsia demeurent.
Süsü et le cousin Jad mettent longtemps à disparaître, si longtemps qu’il semble parfois à Balsia qu’ils se sont arrêté ; ou pire mirage encore, qu’ils rebroussent chemin. La vieille Laïssa le sait. Laïssa se rappelle, vingt ans plus tôt, à la sortie de l’hiver, sous l’écrin de l’aube rose et bariolée, la même image trop belle et trop longue pour n’être jamais oubliée. Laïssa dans la terre poisse et tiède. Laïssa morte. Alors aujourd’hui, sa main sur l’épaule de sa fille, elle la prévient de cette illusion et de la persistance de cette illusion : « Les cauchemars vont commencer. De nouveaux cauchemars, dans les ruines anciennes d’un palais ou d’une oasis, peuplées de monstres volants, de serpents jaunes et noirs et d’hommes à six bras  : c’est signe que tu es morte, Balsia…
– Il reviendra. Je lui ai fait promettre.
– Tes frères ne sont jamais revenus…
– Il se fera passer pour mort et il reviendra. Je sais qu’il le fera… »
Les seize colliers qui pendent au buste de la princesse shaman ne sont désormais plus que quinze. Elle retire son masque à plumes rouges et brunes. Elle essuie ses yeux humides, fardés de terre et de poudre d’or jusqu’à la pointe des tempes. Des bandes de tissus bleues, jaunes, blanches et vertes flottent accrochées à sa robe et à ses bracelets. Elle creuse un trou à l’orée du campement et y enterre le seizième collier. Puis elle arrache un morceau de tissu à la yourte de Balsia et Galbak, et enfin s’assoit sur une roche, et avec une aiguille et du gros fil de laine, coud le fantôme à sa robe.

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2.

Balsia erre dans une forêt d’arbres noirs et secs, par un sentier longés de roches volcaniques, dont les plus grosses, allant jusqu’à trois fois sa taille, semblent avoir été sculptées par la main de l’homme. Des serpents jaunes et noirs rampent entre ses jambes et des monstres aux ailes trouées volettent bruyamment au-dessus de sa tête.
Après quelques minutes de marche, Balsia aperçoit un bosquet étincelant pareil à une immense émeraude parcourue de rayons diaprés qui se cognent aux parois invisibles et donnent l’illusion d’un ciel en perpétuelle éclosion. Le sol est pavé ça et là de briques d’or et de cuivre, vestiges d’un très ancien temple ou d’un très ancien palais. Par une quelconque force mystérieuse, aucune créature n’y pénètre, volante ou rampante. Alors Balsia y trouve refuge, et très vite d’autres la rejoignent, des nomades comme elle, Laïssa, Galbak, la tante Ouïi, morte l’hiver dernier, et tant d’autres encore. Son fils, évidemment, n’arrive jamais. Car son fils est un brave. Il marche sans connaître la peur, quelque part dans la forêt pleine de monstres et de secrets. Seul.
Lorsque plus aucun des nomades ne pense à s’aventurer dans les ténèbres des bois noirs, alors l’homme à six bras fait son apparition. Il s’approche de chacun des nomades et arrache une mèche de leurs cheveux. Alors chacun d’entre eux, Balsia comprise, se range derrière l’homme à six bras, et en file indienne commence à le suivre.
En un instant, ils ne savent plus où ils se trouvent. Il n’y a plus autour d’eux que les flashs aveuglants et les flèches sans couleur de la vitesse supersonique.
Enfin, l’homme à six bras les dépose au milieu de la forêt, et tous se remettent avec frayeur à errer jusqu’à faire havre, lit et cercueil au bosquet.

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3.

Reprennent les travaux quotidiens. Les pièges, le troupeau de bêtes, la traie, la tonte et la couture. La soupe et le lait fermenté. Au printemps, la steppe s’étoile d’un million de fleurs rases, jaunes et blanches, en forme de trompettes ; les nomades la nomment murmure. Dans le silence parfois résonne le cri d’un aigle, ou encore le jappement des chiens qui se battent pour la charogne d’une gerboise. À la première nuit d’octobre, tout est rasé fauché par le froid.
Les années passent et Galbak, maudit par un esprit vengeur après la découverte d’une cargaison de tabac dans les steppes, succombe à une grippe fulgurante.
Quelques années plus tard, par une nuit glaciale de janvier, la vieille Laïssa disparaît sans que personne ne s’en aperçoive. Elle s’est simplement chaussée et sans un bruit a enfilé son manteau. A embrassé du regard sa fille Balsia, puis est sortie de la yourte et a marché dans une direction quelconque, s’en allant mourir là où jamais personne ne pourrait la trouver.
Avant l’aube du premier jour du printemps suivant, Balsia plus seule que jamais charge sa jument préférée d’un sac de toile et de plusieurs gourdes ; assez piètre cavalière, elle marchera à côté, et ne se refuse donc pas un chargement conséquent. Le campement dort encore lorsqu’elle se met en route, plein est en direction de Bayanhongor.
Peu de temps après, le soleil se lève enfin, faisant éclater dans le ciel un petit morceau d’univers, nuages flamboyants que les vents puissants, comme des chiens de steppe derrière un millier de chevaux, ne tardent pas à rabattre jusqu’à l’enclos de l’horizon.
À peine quelques centaines de mètres parcourues, et déjà le campement n’est plus qu’une ombre fantôme dont il ne reste que la persistance d’un souvenir à oublier.
En un clignement d’œil, les nomades semblent avoir plié bagage. Balsia le sait et le savait. Ils se sont évaporé, quelque part dans la steppe sans contour, et elle ne pourra jamais plus les retrouver. C’est aussi pour cela qu’elle est partie : comme presque aucun autre au monde, ce sentier ne se parcourt que dans un sens.

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4.

Au milieu du jour, les premières montagnes apparaissent, puis derrière elles l’écume noire des nuages que roule le ciel en furie.
Le sol est jonché de roches tremblantes qui mordent aux chevilles et font grincer les os des six jambes qui s’y tordent en délicats et fragiles entrechats. L’expédition en est d’autant plus ralentie. À la tombée du jour, Balsia a tout juste parcouru une vingtaine de kilomètres.
Elle est seule avec sa vieille jument, dont le nom autrefois était héroïquement long et se prononçait avec fougue afin d’intimider les forces de la terre et du vent, mais qui aujourd’hui est tombé dans l’oubli, a dégénéré comme un prénom de grand-mère et ne se murmure plus qu’avec une extrême douceur : Lala.

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5.

Balsia est réveillée par les hennissements de la jument et la résonance des coups de sabots comme le sang pulsé dans les veines de la terre. Et les grognements, les caquetages, les abominables rots et cris perçants.
En hâte, elle ouvre la toile de tente et découvre autour de Lala trois vautours au bec féroce et aux ailes agitées. De petits jets de plumes s’en détachent à chaque de leur battement. Les poils de leur collerette sont éparpillés, roussis. Il manque un œil à l’un d’eux, boursouflure et cicatrice blanche rayonnent sur tout son profil.
À quatre pattes et chien fou, Balsia se jette sur les volatiles pour les faire déguerpir. Mais les vautours survoltés ne semblent rien ressentir des gifles et revers qu’elle leur flanque. Et enfin c’est sur elle qu’ils se retournent, sur elle qu’il lancent désormais leur tête de couteau. En quelques secondes, elle rougit jusqu’au bout des pieds.
Balsia se débat, tente de fuir, se retournant parfois pour frapper du pied les têtes chauves des charognards. Elle clopine, et dans le brouillard de la panique, cherche une idée, un bâton, une roche, n’importe quoi.
Des gouttelettes de sang coagule déjà dans le sable. Les jambes de Balsia sont couvertes de plaies. Elle est épuisée. Haletante. Sa tête tourne et elle trébuche. Ou simplement se laisse tomber. Elle essaye de combattre, de lancer quelque part ses poings, ses genoux ou ses pieds, frapper, remuer, mais elle ne sait pas si elle y parvient, car tout ceci pourrait être la suite de son cauchemar, ou peut-être encore un autre cauchemar, c’est-à-dire le moment où elle meurt et où il n’est plus possible de toucher quoi que ce soit.
Mais les coups de becs intensifs l’empêchent de sombrer.
Ensuite détonne un bruit sourd : les pattes de Lala qui rompent à leur tour et sa carcasse qui s’écrase au sol. Ses yeux sont exorbités et veinés de sang bleu, comme dans ces tableaux où les chevaux transportent un dieu guerrier et par-dessus les vagues ou les montagnes hennissent furieusement. Mais Lala gît honteusement au sol dans la poussière. Crachant par les naseaux. Urinant. Lâchant tout. Merde. Bile. Aussi, Lala ne hennit pas. Elle hurle d’abominables hurlements humains.
Soudain, quelque part dans le ciel, un coup de feu éclate, et l’instant de quelques secondes, les vautours cessent de picorer et tournent leur tête et tordent leur cou dans toutes les directions permises à la recherche du danger qui sans doute les guette.
Derrière les racines mortes et les herbes rases d’une dune, un homme seul apparaît. Janjin traditionnel sur la tête, veste en laine grise frisée d’arabesques et bottes usées et bleues, davantage usées que bleues. Il marche comme un soldat, les jambes longues et raides, un arc à l’épaule. Sa main droite tient dans les doigts un petit pétard chinois. Sans cesser de tambouriner la terre de sa marche militaire, il en allume la mèche et le jette en direction des vautours. Leurs ailes frémissent et se tendent, mais les charognards refusent de laisser à cet importun le plus gros de la viande. Ils lancent une série de cris intimidateurs tandis que l’homme, imperturbable, attrape son arc, y plante une flèche au silex si fin et tranchant que la lumière du soleil y brille de tous côtés, puis bande la corde. L’instant d’une seconde, tous les rayons du silex n’en font plus qu’un, parfaitement immobile et tendu jusqu’à l’iris du soldat, et il décoche. La flèche saisit sa cible au cou et la traîne dans le sable jusqu’à ce qu’une roche la freine. Ensuite : révulsions, crachats, étouffements. Les derniers vautours disparaissent en piaillant d’infâmes injures.
Balsia est tétanisée, encore prostrée dans sa dernière prière. Lala est identique, dans le même axe et dans la même langue, pour rejoindre le même paradis.

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6.

L’homme passe à côté d’elles sans s’arrêter, toujours aussi droit et sévère. Il tourne légèrement la tête pour mesurer la gravité de leurs blessures. Ses joues sont roses, d’un rose vif et pétillant. Il a une petite bouche d’enfant, les dents blanches mais tordues comme s’il avait trop longtemps sucé son pouce. Il récupère sa flèche. Le silex orange et rouille est encore brillant. Il examine le vautour de la pointe du pied, puis décide de ne pas l’emporter. La bête est trop vieille et à coup sûr son régime est un véritable bouillon de poisons industriels. Il décide de la mettre sous terre. Le meilleur endroit où mettre les choses qui n’ont plus leur place ailleurs.
L’œil en coin, il creuse, il prend tout son temps, sans se soucier un instant du sort de Balsia et Lala. Il tient en horreur les gens qui se croient morts et vivent encore. Tous ces fantômes dans les miroirs, ces perturbateurs qui miaulent au fond des tiroirs. Catastrophe de leur ouvrir, de murmurer leur nom. Il le sait. Les morts véritables sont plus invisibles que les miracles des cieux. Les morts véritables ne tourmentent personne. Leur mémoire est infinie et ils se rappellent à chaque instant les souffrances et les tristesses de la vie qu’ils ont impatiemment brûlée. Mais d’autres qu’eux, ils ne tourmentent personne. Les morts véritables sont des livres du passé. Absents sur les étagères, absents entre les livres d’histoire.

Enfin, l’homme s’assoit sur une roche blanche, si lisse que s’auréolent dessus les sept lumières du soleil en un cercle parfait. Son ombre de cuir effleure à peine la pierre.
Il retire son janjin, découvrant un crâne entièrement chauve, et après l’avoir épousseté, le dépose avec soin à côté de lui.
Ses joues sont deux soleils roses, deux soleils morts, éteints, mais pas encore tout à fait froids. Dans un terrier cousu par l’hiver se terrent ses yeux d’onyx. Ses cils longs et sombres sont des rayons contraires, les couronnes sacrant la double éclipse solaire. Les sourcils, rasés comme le crâne. Les oreilles petites, coquillages timides, renfoncées sur elles-mêmes.
Il tire de son sac à dos une boussole et une carte topographique au papier très fin, plus fin sûrement qu’il ne l’était à l’origine. L’intérieur de ses doigts est fissuré de petites plaques blanches piquées de rouge. Il tient un crayon à la pointe luisante et effilée comme celle de ses flèches. Il trace, il foudroie le papier de traits parfaitement droits de maître d’école. Il calcule, à la lueur de l’horizon, le chemin qu’il a parcouru depuis le matin. Mais alors, des grognements dégorgent des faux cadavres.
Balsia, à genou, rampe douloureusement vers la jument. Sa main tremble dans la crinière sale et poisseuse. « Ça va… Allez, allez… » Tant bien que mal, elle aide Lala à se redresser.
Ses chaussures se sont perdues quelque part. Le talon de l’une apparaît dans le creux d’une dune où sont en fouillis regroupés tout un tas de branches, de racines et de feuilles mortes, tel le coffre à trésors d’un vent. Le bas de ses jambes est parcouru de traînées de sang noir. Elle piétine.
Ses pieds bossus gondolent sur la terre. Ses mains de statue indienne, tendues le long du maigre fil de ses bras longs et tortueux, effleurent le sol à chacun de leur pénible balancement. Y pendouille ensuite la chaussure solitaire, désespérément inutile.
Le trouble matinal s’éclaircit. Les derniers nuages de rosée s’évaporent. Sur la roche brillante, Balsia aperçoit enfin l’homme au crâne chauve et aux deux soleils morts mais encore roses.
Celui-ci se refusant à lever la tête de sa carte et elle se refusant à crier, sur la tranche extérieure de ses pieds nus, rouges, bleus, verts, Balsia crapahute jusqu’à lui.
Aucun de ses orteils n’est identique. Fossiles à cinq extrémités, ils apparaissent enfin dans le champ de vision de l’homme.
« Oh ! Ça y est… Vous voilà enfin ! » Il se lève. Ses soleils doublés de volume. Il parle joyeusement et sans interruption. « Je me présente, je suis Yilo. Dites-moi, avec des pieds comme les vôtres, vous devez avoir bien vadrouillé et connaître le coin, vous n’auriez pas vu une panthère des neiges, par hasard ? »
Décontenancée, Balsia se sent malgré tout le devoir et la politesse de répondre à cet homme étrange nommé Yilo, aux joues roses et aux yeux d’onyx.
« Je ne crois pas qu’il y ait des panthères des neiges dans la région. Plus au nord peut-être, dans les montagnes.
– Déjà fait !
– Je suis bien vieille, vous savez…
– Oui, je sais, ça se voit. Et alors ?
– Si c’est bien vous qui avez tiré les coups de feu, et je ne vois personne d’autre ici… alors vous devriez terminer ce que vous avez commencé. Ensuite, nous pourrons parler panthères blanches autant que vous le désirez.
– Comprends pas… Vous voulez que je vous achève ? Alors, une chose, que je vous explique : les morts et moi, ça fait deux. Si vous voulez jouer au fantôme, vous êtes franchement mal tombé.
– Mais non. Je veux que vous terminiez de me venir en aide. J’ai perdu une chaussure.
– Elle est dans votre main, désigne Yilo d’un doigt nonchalant.
– Non. L’autre… »
Yilo hausse les épaules. Il frotte la flèche en mélèze et fait briller le silex tranchant sur un carré de tissu en laine de chameau.
« Vous n’auriez pas un peu d’eau ? demande Balsia. Ou un petit quelque chose à manger ?
– Ce n’est pas l’heure de manger.
– Les vautours ont percé ma gourde.
– Ça ne serait pas arrivé si comme moi vous n’aviez pas de gourde. »
Balsia fouille dans les poches de son gilet. « Il me reste une tranche de gras. » Elle époussette les fils et les poussières qui s’y sont agglutinés. Elle hésite un moment, puis coupe la tranche en trois et en propose un morceau à Yilo.
« Merci. » Il fourre la tranche dans sa bouche et la suce jusqu’à disparition totale. Balsia s’occupe de sa part avec un appétit plus subtil mais tout aussi vorace. Quant à la troisième lamelle, elle reviendra à Lala lorsqu’elle se sera rapprochée et sera capable d’avaler sa propre salive.
Balsia a l’âge d’être la mère du jeune homme, mais lui n’a pas l’âge d’être son fils. D’ailleurs, après l’avoir examiné de haut en bas et sous tous les revers, Balsia se demande s’il n’est pas une sorte d’ange, un être merveilleux sans âge et sans appétit, une errance de la mémoire des steppes dont le message ou la métaphore lui échappe.
« J’ai quadrillé le reste du pays, finit par dire Yilo. Il me reste à fouiller la province de Bayanhongor. Et aussi l’Arhangaï.
– Tu sais, ce n’est pas pour t’embêter ou ruiner tes espoirs, mais un jour j’ai entendu parler des panthères des neiges, à la radio c’était, et ils disaient que l’espèce était sur le point de s’éteindre, qu’il n’y avait pas plus de vingt ou trente panthères comme ça encore en vie dans les montagnes. Les hommes la chassent pour ses vertus médicinales, le foi et les yeux, le cœur aussi, et les os. Tout le squelette, ils en font de la poudre. Et le reste des organes n’est pas jeté. Ils utilisent tout… Et ça encore, c’était il y a longtemps… Alors maintenant, à mon avis tu sais, il n’y a plus une de ces panthères dans tout le pays.
– J’irai en Chine. »
« J’irai au Tibet. »
« Du flanc gauche au flanc droit de l’Himalaya. »
Lasse, la jument Lala se rapproche des deux converses en clopinant. Durant le combat, son œil gauche s’est détourné de son axe, et si l’on oublie le sang et la purulence, cela lui fait maintenant un air sympathique de détective de film comique. Ainsi, lorsque la vie nous impose ses masques, il faut les revêtir avec toute la grâce qui leur incombe ; Lala portera désormais le nom de Flanche-regard.
« Tu es un chasseur ? demande Balsia. »
Lala tourne sa tête énorme sur le supposé chasseur.
« Pas du tout. Je suis chevrier. » La vieille Balsia écarte sa paire d’yeux sur l’arc pendu à l’épaule de Yilo.
« Et ça, alors ?
– L’arc en mélèze de mon frère… Après que toutes nos chèvres furent mortes, il l’a taillé, assemblé, réglé, et encore taillé, et encore réglé, tout un hiver durant, mais lorsque l’arc enfin tirait des flèches droites, il était trop tard. Le printemps reparut, les gerboises dans la terre et les aigles dans le ciel, mais la famine et la maladie avaient emporté notre mère. Un matin, mon frère a laissé l’arc sur sa couche et il a disparu sans un mot. Je sais cependant qu’il s’est rendu aux falaises flamboyantes de Bayanzag, d’où il s’est probablement jeté, car un frère sait ce genre de choses. Mais je sais aussi que Yánluó wáng, ému par ce geste de désespoir, a refusé de le mener au royaume des morts, et car un homme seul et sans eau ni nourriture ne saurait vivre guère plus de quelques jours dans ce coin de désert où même les saxaouls ne poussent plus, il le transforma en animal sacré. Personne ne sait combien le dieu de la mort chérit les panthères des neiges, mais moi je le sais. Ainsi je peux t’assurer qu’il existe encore au moins un individu de cette race que tu dis éteinte. Elle erre dans les steppes, sans soif ni faim, et je saurai la trouver.
– Que feras-tu alors ?
– Peut-être, d’une flèche de son arc, délivrerai-je mon frère de sa malédiction. Ou peut-être me laisserai-je déchiqueter par ses crocs. Penses-tu qu’il saura me reconnaître ? Je l’ignore. Mais je choisirai probablement la mort, et Yánluó wáng nous apparaîtra et nous emportera tous deux, faisant disparaître sur terre toute trace de notre solitude ; ou bien sera-t-il ému une nouvelle fois et me transformera-t-il moi aussi en animal sacré ? Je l’ignore. »
Ils restent longtemps sans prononcer un mot, leurs pensées vagabondant sur la steppe tels des virevoltants, leurs pensées squelettiques, affamées et toujours bredouilles, Balsia sans chaussure, Yilo aux soleils morts et Lala Flanche-regard, lorsqu’enfin, d’une même voix claire et scintillante, ils s’élancent : Rien ne sert de tournoyer plus encore dans le sable et la poussière ! En route pour Bayanhongor !
Et ensuite les montagnes !
Ensuite les montagnes !

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7.

Le lendemain, par le lit d’un ruisseau tari et enfoui entre deux collines abruptes, les milles deltas du lac de Buuntsagaan apparaissent. Partout se déploient les empreintes et les mues décomposées des serpents bleus qui jadis par milliers descendaient des montagnes. Ils ne sont plus que quelques uns aujourd’hui, enfants de la glace et du soleil, à gigoter au fond du lit de leurs glorieux et colossaux ancêtres.
Le lac de Buuntsagaan est peut-être aussi grand qu’une mer. Ses rives sont des plages de sable clair où seuls poussent ça et là quelques saxaouls, aux feuilles épineuses et aux racines profondes.
Au sud s’éthèrent les montagnes rondes, duvetées et sombres, les montagnes brunes, grises, maronnasses, où la pierre remonte à dos de chameaux vers l’ouest.
Le ciel est parfaitement dégagé. Bleu intense, uni, insensible à la pâleur terrestre.
Au loin scintillent les sommets enneigés et vertigineux de l’Altaï.
Au reste : le désert. Et quelques mottes de terre plus ou moins troubles.
Tous les trois ou quatre mètres, le groupe glisse sur une pente caillouteuse, ou enjambe un ruisselet aride au fond duquel gigotent, ridicules têtards, de petits mollards d’eau.
Balsia ne sait plus si elle est assoiffée ou malade, Balsia sans chaussure : elle a doublé sa vitesse de marche. La jument Flanche-regard clopine derrière, et Yilo vient ensuite. Tous trois tendent sans cesse la tête à gauche et à droite à la recherche d’un ruisseau aux eaux rapides et claires.

Balsia court maintenant. Elle ne le sait pas, ses vieilles jambes l’ignorent aussi, mais elle court. La preuve ? Tout autour d’elle a disparu. Il ne reste rien, seulement le lac grand comme la mer, Balsia sans chaussure et son fils, qui l’attend quelque part après le lac, quelque part à Bayanhongor ou n’importe où ailleurs sur cette terre ronde et magnétique dont on ne peut s’échapper. Son fils au visage lointain, deux portraits juxtaposés l’un sur l’autre, s’éteignant et s’allumant tour à tour, celui d’un enfant sans voix et celui d’un adulte qu’elle imagine hurlant, la bouche très grande ouverte et hurlant dans un bar ou dans une ruelle ou dans un bordel.
Hurlant au fond de l’eau.
Personne pour l’entendre.
Balsia s’est jetée dans l’eau encore froide des neiges fondues, et elle nage vers les profondeurs de ce qu’elle croit être la mer. Au centre du lac au noir profond et vertigineux, la mort chantonne et lui promet une paix temporaire, un havre englouti, peuplé d’habitants sans nom, sans visage et sans mémoire.

Éclaboussures d’argent sur le fil du jour.
Entre le noir et le bleu.
Ses bras et ses jambes fous, moulins et étincelles.
Et puis plus rien.
D’un coup.
Elle coule.
Yilo est averti par le son des bulles qui explosent à la surface.

Balsia ne bouge plus. Elle se laisse emporter vers les abysses ; et pour elle, quelqu’un allume une hypnotique lumière verdâtre.

Lala a elle aussi entendu l’appel au secours de son amie. Au galop elle rattrape Yilo et ensemble ils plongent dans les eaux lugubres du lac.

Yilo crawle. Lala éclabousse, parfois pousse sur le sol de ses pattes arrière pour progresser, jusqu’au point trop profond où à son tour, elle commence à couler. Une fois son corps englouti, sa tête démesurée semble encore plus gigantesque.
Yilo n’en sait rien. Il plonge la tête sous l’eau. Une fois. Deux fois. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que ses fesses et ses pieds. Trois fois. Il respire un grand coup et disparaît entièrement.
Aucune lumière verdâtre pour lui, mais le décor orange du soleil, jaune puis gris, et les poussières habituelles, les mêmes qu’à la surface mais ici visibles à la loupe.
Ses joues immenses gonflées – au moins trois secondes d’air stockées dans chacune d’entre elles – il brasse vers les profondeurs.

Les membres de Balsia, tentacules flottants autour de son corps, refusent toujours tout mouvement. Dans l’une des dernières vertèbres du dos, quelque chose est coincé. Elle l’entendrait presque, remontant de sa nuque jusqu’au cerveau, prononcer ou grincer : je m’en fiche. Mourons maintenant. Nous sommes lasses.
Balsia ne le sait pas, mais la mort par noyade est l’une des plus douloureuses qui soit. Si Balsia le savait, la vertèbre dans son dos dirait pourtant la même chose : on s’en fiche. Allez, mourons maintenant. Nous n’avons plus rien ici. Je suis lasse. Pourquoi ne l’es-tu pas ?

Yilo est remonté à la surface. Puis les ondes basses d’un hurlement ont effleuré sa peau.
Ses orteils frémissent et se rétractent. Aussitôt il replonge. Il brasse vers les profondeurs invisibles. Autour de lui les couleurs disparaissent. Alors qu’il n’en avait pas vu un seul jusqu’alors, des poissons viennent à sa rencontre. Des poissons aveugles ou sans yeux, aux écailles molles et aux nageoires inégales. Des poissons dont la curiosité ne dépasse que rarement la surface de l’onde. Ils sont bientôt si nombreux autour de lui que Yilo n’est plus certain de savoir s’il nage encore ou seulement se laisse emporter.
Ensuite… il ne se souvient de rien. Rien d’autre qu’être tombé à court de souffle et s’être aussitôt évanoui. Ce qui paraît peu probable.

Étendus morts trois fois sur la plage de galets. Des algues mauves et kakis le long du cou, derrière les oreilles, plein les cheveux et la crinière. Les lèvres prolongées par un filet de bave bleue.
C’est le froid de la nuit qui réveille le premier d’entre eux, Lala Flanche-regard, le cul trop lourd, incapable de se lever. Elle hennit et s’ébroue : elle chasse les frissons.
Le vent qui souffle par les habits détrempés de Balsia et Yilo marque leur peau de petits cristaux bleus. Leur cœur ne bat pas assez fort pour les réchauffer, mais les morsures vives les réveillent sans tarder.
Ils crachent tous les cailloux, raclent leur langue et la nettoient de tous les sels et épices des montagnes.
Puis ils s’observent l’un l’autre. Savoir lequel est mort, lequel est vivant.

Il fait trop froid, alors tous deux se déshabillent et étendent leurs laines sur le sol dallé, noir-nuit et blanc-galet.
Et encore s’observent, cherchent dans les replis de l’autre les traces de la mort, la chair qui se vide et devient incolore. Mais ils ne trouvent rien. Absolument rien.
Yilo décide de rompre le silence. Il frictionne ses épaules et le haut de ses bras ; il demande : « Pourquoi avoir plongé dans le lac ? »
Balsia n’a pas envie d’en parler, mais elle murmure quand même : « Ce n’était pas moi. Quelqu’un m’y a poussé… Mais c’est fini maintenant… Car ce quelqu’un y est resté… S’y est noyé… »
Brille le reflet d’une lune blanche sur son front, malgré le ciel noir et épais, sans étoile et sans lune.
Il fait trop froid, alors ensemble il s’assemblent, Yilo aux soleils morts, Balsia sans chaussure et Lala Flanche-regard, ensemble sous la veille blanche d’une lune disparue, ensemble, invincible montagne dans la nuit de griffes et de sels.

Au matin, le ciel est dégagé. Quelques rares nuages flottent, solitaires, très haut, à la limite de l’espace infini où même les avions ne peuvent voler. Là où le vent ne souffle pas. Les petits nuages restent immobiles. Et tout le temps de la pipe que fume Balsia, assise nue au bord du lac à les observer, c’est à peine s’ils se déforment.
Ses pieds gondolés et meurtris, au frôlement de l’ondine, froide, sévère, sans vague ni remous. Sans aucun poisson que les très abyssaux…
Autour et tout pâle, l’herbe sèche et la rocaille…
Yilo se réveille. Le soleil frappe son bras gauche, brûlant. À côté sont étendus ses vêtements, presque secs, ainsi que leurs sacs de voyage, et la toile de tente sous laquelle ils n’ont pas pu dormir.
Bonjour, ils disent. Petit sourire autour des lèvres. Sourire intemporel, début d’une éternité.

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8.

Dix jours plus tard, ils atteignent enfin la ville de Bayanhongor.
Les ruelles de fine poussière sont quasi désertes, toutes bordées de minces palissades en bois de saxaoul vouées à contenir l’avancée des sables. Derrière les haies, des yourtes se partagent le terrain avec de petites maisons aux toits bigarrés, rose brique, bleu azur, vert émeraude. Se rapprochant du quartier administratif, quelques rares immeubles étirent leur tête de béton frais au-dessus de ce fragile océan de tôles.
L’affligeante allure des trois compagnons n’afflige personne. À un marchand ambulant dont l’étal et la remorque débordent de produits en tout genre – laine, légumes, bois de chauffage, fuel, rechanges d’automobile – Balsia demande la direction de l’école. L’homme au visage plié, tendu et mille fois replié par les différences thermiques de la région, zigzague des mains à toute allure en bredouillant des phrases déstructurées, consanguine imitation du sac de nœuds de la camelote qu’il vend. Il conclue par un sourire sincère et sans dents. Les trois compagnons s’en contentent, et non sans l’avoir remercié, poursuivent leur chemin en démêlant scrupuleusement le rébus.
Au croisement de l’avenue principale et de la rue de l’aéroport, ils s’engouffrent dans les ruelles et progressent, plus à l’instinct qu’à la mémoire, jusqu’à atteindre les rives du fleuves Tuin, à l’extrémité est de la ville. Miracle ou hasard, ils rencontrent un groupe d’enfants en tenue d’écolier qu’ils décident aussitôt de suivre, rebroussant chemin par les longues ruelles qu’ils viennent d’arpenter.
Quelques minutes plus tard, le bâtiment scolaire leur apparaît enfin. Un nœud terrible se resserre dans le ventre de Balsia. L’immeuble de trois étages est partagé de peintures bleues encore fraîches, azures aux niveaux inférieurs, dragées aux niveaux supérieurs, rompant ainsi avec l’austère architecture de l’époque communiste. Devant l’entrée principale, où disparaissent les jeunes écoliers, se dresse une statue de Zorig, l’un des principaux acteurs de la révolution démocratique de 1990, assassiné huit ans plus tard. Assis sur une chaise, l’air calme et déterminé, menton relevé et lunettes sur le nez, il tient une épaisse chemise à la main contenant les textes de la nouvelle constitution. À ses côtés flotte dans l’air le drapeau de la Mongolie. Le bleu central se confond avec le ciel, tandis qu’on aperçoit nettement, sur la bande rouge de gauche, les symboles sacrés du feu, de l’eau, de la terre, du soleil, de la lune et du yin-yang.
Balsia avance seule sur l’esplanade et seule pousse les portes du bâtiment. Yilo aux soleils morts et Lala Flanche-regard préfèrent ne pas s’en mêler ; ils s’assoient au pied de la statue, faméliques, tordus comme un amas de branches poussées par les vents, la peau et le cuir curieux de toucher ce bronze qui semble à la fois si chaud et si froid, mais sans oser vraiment, trop inquiet de réveiller quelque chose, en eux ou en cet homme glorieux.

Derrière un bureau de métal sommairement équipé d’une boîte à stylos et d’une pile de dossiers multicolores, une jeune femme aux longs cheveux corbeau tape sur les touches d’un clavier d’ordinateur, d’un rythme lent mais égal, ininterrompu même lorsque se plissent ses yeux pour quelque erreur de balayage graphique ou les fréquents ralentissements du logiciel. Balsia se racle la gorge et, sans oser prononcer un mot, lequel, pense-t-elle, ne serait sans doute pas compris, penche sa tête d’un côté et de l’autre de l’écran d’ordinateur, déroulant un sourire comprimé, serré par les mots trop longtemps écrasés en son fond et devenus durs comme la pierre au bas des montagnes.
« Je peux vous aider ? demande la secrétaire. Vous venez chercher un enfant ? Elle relève la tête, dévoilant d’étonnants yeux vert minuit.
– Süsü… ânonne Balsia. Süsü…
– En quelle section, s’il vous plaît ?
– Je… l’ignore. Je veux dire… il n’est plus à l’école depuis longtemps, sûrement depuis une quinzaine d’années. Mais je me disais que peut-être il habitait maintenant à Bayanhongor, et alors vous sauriez sans doute me donner son adresse ?
– Et vous êtes ? Sa mère ? Sa grand-mère ?
– Je suis sa mère…
– Votre nom s’il vous plaît ? Et le nom de votre fils ?
– Je m’appelle Balsia. Et mon fils s’appelle Süsü.
– Il me faut votre nom de famille… insiste aimablement la secrétaire, esquissant un sourire gêné. Elle sait que durant les soixante-neuf années du régime bolchevique, beaucoup de mongols ont perdu toute trace des patronymes de leurs aïeuls. Après la révolution démocratique de 1990, il a fallu de nombreuses années d’enquêtes et de décryptages d’archives pour réparer l’amnésie, mais de nombreuses familles s’en sont désintéressées, ou simplement n’en ont jamais été mises au courant, et très souvent les autres rechignaient à récupérer un patronyme peu flatteur, tel que Khulgaichiinkhan (famille des voleurs), ou Doloon Sogtuugiinkhan (famille des sept ivrognes), y préférant Merghid (bon viseur), et plus encore Borjigon (le maître du loup bleu), patronyme du célèbre Gengis Khan, si bien qu’il est encore aujourd’hui très difficile de retrouver qui que ce soit dans ce vaste pays. Mais la jeune femme aux yeux vert minuit ne s’éternise pas sur ces considérations. Face au silence désœuvré de Balsia, elle poursuit : Redites-moi son prénom, et si possible l’année exacte de sa première scolarisation…
– Süsü… Il est arrivé en… mille-neuf-cent… quatre-vingt, hum… »
Balsia tourne les yeux vers l’intérieur et commence à compter à rebours les années sur ses doigts, à raison, pour se rappeler, d’un événement par an, car il n’en est souvent guère plus de marquant. Ainsi…
… Disparition de sa mère Laïssa – un doigt.
… Fin de la malédiction de la princesse de l’Altaï, enfin retournée en son pays, au Musée national de Gorno-Altaïsk – des années plus tôt, lors de leur passage dans le plateau de l’Oukok, un groupe d’archéologues russes, effectuant dans la région des fouilles d’un tumulus, découvrit une ancienne sépulture où se trouvaient enterrés une dizaine de chevaux et un sarcophage de bois aux clous de bronze. À l’intérieur reposait le corps momifié d’une jeune femme en parfait état de conservation, pourtant inhumée quelques 2500 ans plus tôt, crâne rasé et les épaules criblées de tatouages d’animaux et d’oiseaux. Lorsque la momie fut transportée pour subir des analyses approfondies, le moteur de l’hélicoptère qui la transportait tomba subitement en panne et s’écrasa dans les steppes. S’en suivirent dans toute la région de nombreux cataclysmes : séismes, inondations, morts mystérieuses du bétail, donnant naissance à ce que les habitants locaux nommèrent la malédiction de la princesse de l’Altaï – deux doigts.
… Découverte de multiples pierres de cerfs dans la province de Dungdovi, hommage de l’âge de bronze à quelques chefs guerriers qu’ils ne surent identifier – de somptueuses représentations de cerfs et de wapiti y étaient gravées et des dizaines de crânes de ces mêmes animaux étaient enterrés à côté – trois doigts.
… Mort de son époux Galbak, tué par l’esprit vengeur – quatre doigts.
… Victoire de Kushi, ami de longue date de la famille, au concours d’archer lors du Naadam festival à Oulan-Bator – une main.
… Mort mystérieuse de cinq juments et deux chevaux en une nuit – une main et un doigt.
… Découverte du cinéma lors de la projection d’un film d’Akira Kurosawa, Rashōmon, dans la ville de Nalayh – une main et deux doigts.
… Mort du cousin Jad, dont ils apprirent la nouvelle par lettre, avec deux années de retard – une main et trois doigts.
… Naissance de la petite Capaa, fille de Kushi – une main et quatre doigts.
… Retour dans la province d’Ömnögov après plus de vingt ans, où ils découvrent que les anciennes terres, comme des dents cariées, sont devenues des exploitations minières de charbon – deux mains.
… Découverte d’une importante cargaison de tabac à priser sur un cheval mort, probablement échappé de sa caravane. Ils économisèrent pour deux ans de tabac, malgré les risques évidents d’une malédiction et la mort future de Galbak – deux mains et un doigt.
… Naissance d’un bébé mort-né, fils de Kushi – deux mains et deux doigts.
… Retour au pouvoir du PPRM, Parti populaire révolutionnaire mongol, ancien parti communiste évincé quelques années plus tôt – deux mains et trois doigts.
… Voyage jusqu’en Chine, en Mongolie intérieure, pour y vendre de la laine de cachemire, où l’ensemble de leur chargement leur fut dérobé par un groupe de bandits armés de sabres émoussés et de pistolets rouillés datant probablement de la seconde guerre sino-japonaise – deux mains et quatre doigts.
… Visite du cousin Jad et de sa femme lors du Tsagaan Sar, le nouvel an mongol, et absence remarquée de Süsü, passant alors, aux dires du cousin, un examen très important – trois mains.
… Proposition des entrepreneurs chinois visant à créer un faux campement nomade pour le tourisme, et refus des nomades – trois mains et un doigt.
… Hiver rude et sans fin, provoquant la mort de deux moutons et les assauts répétés des loups et de plusieurs meutes de chiens sauvages. Kushi fut durement blessé à l’épaule par une morsure – trois mains et deux doigts.
… Grave blessure de Galbak tombé à cheval, qui resta cloué au lit une semaine – trois mains et trois doigts.
… Mariage de Kushi avec la ravissante Erdene – trois mains et quatre doigts.
… Mort de douze chèvres dévorées par les loups lors d’une effroyable attaque nocturne – quatre mains.
… Début de l’impitoyable malédiction de la princesse de l’Altaï – quatre mains et un doigt.
… Et enfin, le départ de Süsü – quatre mains et deux doigts.
« Vingt-deux ans, résume et conclue Balsia. C’était en 1991. »
Après de longues et interminables minutes de recherche, la secrétaire finit par dénombrer trois enfants portant le nom de Süsü, inscrits cette année-là dans l’établissement scolaire, aucun ne portant de nom de famille. « Malheureusement, nous n’avons aucune adresse enregistrée pour ces enfants. Je suis désolée… »
Balsia ne s’attendait pas à un dénouement si rapide. Elle demeure un instant silencieuse, honteuse de n’avoir pas pensé plus tôt à un plan B. Arpenter les rues de Bayanhongor lui semble vain : les jeunes diplômés ne s’y établissent que rarement ; autant aller se perdre dans la tentaculaire capitale et attendre qu’un miracle s’y produise.
À la fin du silence, encore du silence. La jeune femme aux yeux vert minuit esquisse un sourire qui se veut rassurant, compatissant, et propose d’offrir un thé à Balsia, mais celle-ci refuse poliment : « Mes amis attendent dehors. Je vous remercie pour tout le temps que vous m’avez consacrée. Bayartai ! »
Au sortir de l’établissement, un groupe de jeunes écoliers la précède ; ils portent gilets bleu marine aux encolures rouges et blanches, chemise bleu ciel aux manchettes retournées sur un motif de tartan, pantalon de jean pour les garçons, jupe longue plissée pour les filles ; mais jamais exactement le même gilet, jamais exactement la même chemise, jamais exactement le même jean ou la même jupe.

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9.

Les trois compagnons marchent vers le sud-est, franchissent le fleuve Tuin et font une courte escale dans la petite ville d’Uziit, avant de reprendre plein est par la route balayée par les poids-lourds qui mène à Oulan-Bator.
Les nuits se succèdent immuables, dans les murmures de l’errance des vents et à la rougeur du feu qui crépite. Étrangement, les cauchemars de Balsia l’harcèlent à moindre fréquence ; parfois même, d’autres rêves les remplacent, tel celui-ci :
Un cygne s’envole, frôlant les brumes d’un lac glacé, battant majestueusement des ailes pour sans cesse repousser les spectres du froid sous leur tombeau de givre. Migrant vers les terres du sud, le cygne vole seul, et Balsia ressent en lui une profonde tristesse, mais comme le soleil tournant autour des soixante-dix-sept royaumes de la terre, le cygne progresse à vitesse constante sans rien pour le ralentir. Lorsqu’il parvient enfin en son refuge estival, royaume blanc inondé d’eaux opalines, coiffé de joncs à coton et couronné d’une dense forêt de bouleaux, l’oiseau entame sa mue, et en l’espace de quelques secondes, toutes ses rémiges tombent, aussi légères que les aigrettes du pissenlit dans le vent, et se joignent à l’épaisseur du paysage céleste. Alors le cygne, désormais incapable de voler, se relève sur ses pattes et laisse apparaître sous sa croupe huit œufs, aussitôt brisés par les becs de huit bébés cygneaux. Le paysage se teinte alors d’une lumière dorée et Balsia n’a plus, comme un caillou dans le cœur, la tristesse et la solitude du cygne.
Les fins rayons du soleil peignent la laine de la brume matinale, entrefilent le jour et la nuit et tissent un macramé aux motifs tour à tour funestes et propices. Levé plus tôt que les autres, Yilo aux soleils morts progresse à tâtons dans cette toile éphémère, à la recherche d’un peu de bois pour raviver les braises du feu et chauffer l’eau de leur déjeuner, lorsque soudain il se heurte à quelque chose, une masse invisible et pourtant dure comme la pierre. Il s’accroupit, évente la brume, sonde du bout des doigts, et finit par découvrir incrustés dans le sol de larges et puissants ossements : toute l’immense cage d’une colonne vertébrale, les lourds tibias et les épais fémurs, les omoplates et les humérus, le bassin, les radius, les tarses, les métatarses, tout bien ordonnés, étalés comme sur un présentoir de muséum d’histoire naturelle. Enfin, le crâne de la bête et sa dentition ne laissent plus de place au mystère : il s’agit du squelette d’un cheval, d’une taille si hors-norme que vraisemblablement seuls les rois et les princes étaient en mesure de le chevaucher. Mais Yilo remarque sur la carcasse une singulière anomalie. Certaines parties d’ossements sont manquantes, non comme si elles avaient été brisées ou s’étaient naturellement effritées, mais comme si elles avaient été consciencieusement retirées. Les tailles sont aussi précises que si elles avaient été accomplies à la scie fine.
Yilo laisse là sa macabre découverte et, après avoir mis la main sur quelques branchages, retourne auprès de ses compagnons pour nourrir le feu et s’y réchauffer, sans laisser échapper un mot au sujet du squelette.

Les trois compagnons marchent en retrait de la grande route, à l’abri des tourbillons aveuglants des poids-lourds, qui l’un après l’autre les klaxonnent, désireux de briser l’ennui de la ligne droite.
À l’heure du thé, qui réclame calme et silence, ils s’éloignent un peu plus, jusqu’à disparaître de l’œil des routiers.
Aux abords d’un ruisseau presque rendu invisible par les touffes de jeunes roseaux qui le bordent, Balsia sans chaussure déroule, sous l’ombrage d’un orme solitaire, son étoffe diaprée, laine à tout faire qui selon l’axe du soleil se mue en nappe, manteau, écharpe, plaid ou couchage. Lala Flanche-regard s’y étend aussitôt, dispersant autour d’elle un halo de poussière, et la gueule de travers et toute langue dehors, s’endort pesamment dans un râle de vieux dragon. Yilo aux soleils morts, comme à son habitude, rassemble des branches de petit bois et allume un feu entre quatre pierres au bord du ruisseau. La bouilloire est mise à chauffer, et dès que le mélange d’eau et de lait se met à faire des bulles de taille très précise – peu après le sourire de l’eau, entre la taille d’yeux de poissons et celle de perles de cristal glissant d’une fontaine, Balsia la retire du feu et y jette trois pincées de thé noir.
Ils boivent en silence, laissant leur regard s’étoiler des ancolies mauves qui ça et là parcourent les herbes drues et les petits dômes de terre des fourmilières.
Soudain, un son étrange leur parvient, une tendre musique, céleste, profondément mélancolique, qui fait frémir et frissonner les pistils des ancolies et s’échapper les dernières gouttes de rosée de leurs pétales.
Ils échangent quelques regards, perplexes.
« Serait-ce le son d’un violon ? demande Balsia, qui ne connaît de la musique que les tambours, les flûtes doubles et les violons. »
Yilo et Lala confirment du chef.
« Qui ira voir ? frissonne Balsia. C’est sans aucun doute le murmure d’un esprit tourmenté, les larmes d’un dieu déchu ou le souffle d’un tigre aux portes de la mort. »
A ces paroles, Yilo se figure le cri perçant de la panthère des neiges. Il se lève d’un bond, ajuste à l’épaule son arc en bois de mélèze et d’un pas ferme se dirige vers ce qu’il pense être la source de la complainte. Lala, toujours aussi curieuse malgré son âge, lui emboîte le pas. Balsia rapproche ses mains des braises pour réchauffer sa soudaine solitude, mais les fantômes lui parcourent le corps et les frissons s’y amoncellent tel un nid de cristaux ; elle rejoint ses amis au pas de course.

Assis sur la vieille empreinte d’un géant, dans l’herbe intense et feutrée où fleurissent plus qu’ailleurs les ancolies, le joueur de violon, tête penchée à la forme du vent, tisse au creux de son archet les tresses de ses vœux. Lorsqu’il aperçoit l’homme, la femme et la jument, il s’interrompt quelques secondes, les dévisage l’un après l’autre, plissant les yeux comme on regarde à l’horizon quand le soleil est bas, puis reprend le chant plaintif de son invocation. Les trois compagnons restent un moment immobiles, ennuyés de déranger le violoniste plus encore mais néanmoins trop curieux pour s’en retourner sans un mot. Ils s’approchent un peu plus, étonnés par la forme et la pâleur singulières de cet étrange violon. Progressant à travers les herbes hautes et les buissons d’armoise, les yeux rivés sur le jeune homme, ils se raidissent soudainement lorsque leurs pieds et leurs sabots se heurtent à ce qu’ils pensent être des petits cailloux. Pour le violoniste, c’en est trop. Il se redresse et invective les perturbateurs, agitant son archet comme une dague prête à ouvrir les ventres.
« Qui êtes-vous ? Importuns, malappris ! De quelle espèce de malandrins faites-vous partis ? Sachez que je n’ai rien à voler, ni or ni nourriture, ni absolument rien. Si c’est mon violon que vous convoitez, alors il faudra vous battre jusqu’au sang. Maintenant, fichez le camp avant que je ne vous écrase comme de vulgaires cafards. Vous ignorez à qui vous avez affaire.
– Nous sommes de simples voyageurs, intervient posément Yilo, et en aucun cas des voleurs. Nous ne désirons rien de vous, si ce n’est vous proposer un bon thé chaud et vous écouter encore un peu jouer de cette douce et mystique mélodie. »
Lala et Balsia se tordent d’un sourire pour approuver les paroles de leur ami, mais à bien y réfléchir, elles préféreraient mieux faire marche arrière et laisser là ce fou et ses menaces de mort.
« Il n’y a aucune douceur dans cette musique, réfute le violoniste. Elle est plus dure que le diamant au cœur duquel le temps s’est enfermé à jamais. Comprenez-vous ? Aucune douceur ! Seule la dureté de la perdition, pressée encore et encore, fil après fil, siècle après siècle.
– Pardonnez mon ignorance, je pensais que…
– Et sortez vos sales pieds de là ! grogne le violoniste. Vous profanez le terreau de mes errances. »
Les trois amis jonglent des pieds et des pattes, et aperçoivent entre les herbes d’étranges ossements. Ils s’écartent aussitôt, troublés d’avoir profané malgré eux un quelconque tombeau.
« Nous sommes vraiment confus, s’exclament à l’unisson Balsia et Yilo, Lala se contentant de baisser la tête aussi bas que possible. Nous ne savions pas. Nous allons vous laisser…
– Attendez… réfléchit le violoniste. D’où venez-vous, au juste ?
– Nous nous sommes rencontrés à l’ouest du lac de Buuntsagaan, répond posément Yilo, se retournant pour faire face à son interlocuteur, temporairement apaisé. Après quoi nous avons marché jusqu’à Bayanhongor, et nous nous rendons maintenant à Oulan-Bator.
– Hum, je vois… Auriez-vous par hasard rencontré une bergère sur votre chemin ?
– Eh bien, hésite Yilo… C’est-à-dire que nous en avons rencontré de nombreuses. Quel est son nom ? À quoi ressemble-t-elle ?
– Elle ne porte aucun nom. Mais elle est la plus jolie bergère des soixante-dix-sept royaumes de la terre. L’avez-vous rencontrée ?
– J’aurais bien du mal à vous répondre, j’en suis désolé.
– Je comprends… Je devrais probablement la chercher par moi-même, mais je n’ai guère le courage d’abandonner les derniers vestiges de mon fidèle destrier. Voyez-vous, poursuit-il, heureux sans doute de trouver des oreilles attentives à son désespoir, ils portent encore la trace des doigts de ma bergère, lorsqu’un matin, tandis que, comme après chaque nuit passée dans ses draps, je rentrais en ma demeure, elle lui arrachât les ailes pour me garder auprès d’elle. Celles-ci se détachèrent en plein vol, et mon cheval chuta et s’écrasa mort dans le sable. Je récupérai ces os les plus nobles, persuadés qu’ils sauraient m’être utiles dans un rituel de résurrection, car alors j’étais devenu fou. Puis je marchai quelques temps pour les récupérer, jusqu’à arriver ici, mais il était trop tard, et je me retrouvai perdu. Je fis avec les os le violon que voici, et de son crin, les cordes de mon archer.
– C’est une bien triste histoire, se désole Yilo, cherchant cependant à démêler le vrai du faux, l’amour étant si aisément capable de transformer les faits les plus banals en légendes épiques.
– Une bien triste histoire, répète machinalement Balsia, tentant de retenir ses larmes en levant les yeux au ciel.
– Laisse ici les ailes de ton cheval mort, poursuit Yilo. Joins-toi à nous près du feu et partageons un bon thé chaud. »
Le violoniste hésite un instant, contemple les ossements perdus dans les herbes et les ancolies, puis finalement hoche la tête et emboîte le pas de ses nouveaux compagnons.

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