La jeune fille suppliciée sur une étagère, suivi de Le sourire des Pierres • Akira Yoshimura

Titres originaux : Shojo Kakei
Ishi no Bisho
Éditeur original : Shincho-sha, Tokyo, 1959 pour Shojo Kabei
1962 pour Ishi no Bisho

Actes Sud, 2002, pour la traduction française
Traduits du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle

La-Jeune-Fille-suppliciee-sur-une-etagere
J’ai découvert Akira Yoshimura à travers son roman Naufrages, dont vous pourrez trouver la critique sur le site, et j’ai très vite été charmé par son écriture simple et évocatrice, dénuée de fioritures, ne s’encombrant de rien et allant vers l’essentiel pour le sublimer, tel un haïku renfermant à la fois si peu de mots et tant d’univers. Ainsi me fallait-il au plus vite lire une autre œuvre de cet auteur, ce qui introduisit un long cycle de littérature japonaise décrété par mes envies ; corpus comprenant une anthologie de nouvelles chez Gallimard, Confession d’un masque de Mishima, La pierre et le sabre de Yoshikawa et deux livres de Yoshimura (le deuxième étant Le convoi de l’eau, un merveilleux roman que je présenterai très bientôt).


L’œuvre ici présentée se compose de deux nouvelles se répondant l’une l’autre à travers le thème central de la mort, sordidement lié à la précarité des personnages, et traçant ainsi en filigrane un portrait social et psychologique du Japon.
Dans la première nouvelle, La jeune fille suppliciée sur une étagère, nous assistons à la vente du cadavre d’une jeune fille de seize ans à des médecins peu scrupuleux et à son périple dans les ruelles de la ville, de sa maison jusqu’à l’hôpital, voyage durant lequel elle se remémorera certains épisodes de sa courte vie. À travers les yeux de cet esprit, nous découvrons le cynisme d’un monde dur et froid, où la mort suture avec cynisme la misère et où l’indifférence frappe à tous les niveaux, ambulanciers, médecins, parents… Plus que jamais, la solitude de l’esprit semble ici égaler la solitude du corps.

Des femmes et des enfants debout sous les auvents se penchaient pour regarder à travers la vitre de la voiture qui passait tout près d’eux ou laissaient filer leur doigt sur la carrosserie luisante, y traçant une ligne.
– Quel quartier pouilleux, murmura le chauffeur en maniant le volant avec précaution. Les essuie-glace se déplaçaient activement. Les vitres étaient couvertes de gouttes d’eau.
Sortant enfin de la ruelle, le véhicule prit un peu de vitesse. Mais, dans la mesure où la rue n’était pas large, il était contrait de s’arrêter de temps à autre.
Un chariot se trouvait au milieu de la rue. La voiture s’arrête, plus klaxonna.
Un vieillard sortit d’un vieux baraquement, l’air fatigué, vêtu d’une cape imperméable toute rapiécée, et s’en alla avec son chariot, libérant le passage.

La seconde nouvelle, Le sourire des pierres, met en scène les retrouvailles de deux amis d’enfance, Eichi et Sone, qui jadis avaient l’habitude de jouer ensemble dans le cimetière près duquel ils habitaient et où ils firent parfois d’effroyables rencontres. Désormais, Sone vit d’un commerce bien particulier : régulièrement, il parcourt le pays à la recherche de vieux cimetières à moitié abandonnés pour y dérober des statuettes ou d’autres objets funéraires de valeur, qu’il revend ensuite à certaines de ses connaissances peu regardantes. Mais lorsqu’il entraîne Eichi avec lui et offre à la sœur de celui-ci, dont la stérilité est cause d’une violente détresse, l’une des statuettes volées, cette relation devient très vite inquiétante. En outre, Eichi apprend qu’une jeune femme est morte à cause de Sone quelques mois plus tôt. L’inquiétude se mue alors en angoisse et Eichi va tout faire pour empêcher sa sœur d’approcher davantage de cet étrange et sinistre camarade.
À travers l’œil tendre et naïf de l’enfance, Yoshimura explore dans cette nouvelle l’intime lien de l’amour et de la mort : personnage mystique au cœur du récit, une statuette, objet sacré, devient objet intime. Elle passe de gardienne des morts à gardienne des amours, pareille à un ours en peluche pour adulte. Mais l’objet profané, touché par les mains du jeune pillard de tombes, semble maudit. L’objet de mort ne soigne le mal d’amour qu’en échange de l’âme. Ses pouvoirs ont été renversés. Il ne guérit que par l’acte suprême de mort.

Eichi observait sa sœur comme s’il avait un spécimen d’animal rare devant les yeux. Avant son mariage, elle était vive, riant souvent d’une voix claire. Puis elle était revenue, le regard vide et les mouvements lents. Il était persuadé que ces longs mois habités d’une souffrance dont il n’avait pas idée l’avaient changée du tout au tout.
Son visage avait perdu ses couleurs et son éclat, tandis que ses yeux, naguère si vifs et lumineux, désormais absents, manquaient de volonté même s’ils étaient toujours écarquillés. Sur ce visage, elle étalait une épaisse couche de maquillage avec des gestes enfantins. De l’ombre à paupières bleu, de l’eye-liner brun, du rouge, du crayon à sourcils et, sur les cils, un mascara aussi épais et collant que du coaltar desséché.

 

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