Rouge / chapitre 3

Ici. Le silence qui n’a pas pris une ride. Le silence long et lisse et large.
Un silence ancien, qui ne pleure pas, qui ne se réjouit pas. Il se tait, il constate et ne fait pas de projets sur le futur.
Tout le monde déteste le livreur. Pourtant, une heure avant qu’il n’arrive, les yeux derrière le judas battent déjà comme un cœur de nouveau-né. Et attendent. Et ça ronchonne doucement quand il court dans le couloir, le livreur. Le silence prend vie pour un moment. Il peut bien être court, ce moment ; face au présent, instantané, hors du temps, celui qui prouve que personne n’est encore mort, ce moment est long, très long. Alors ils en profitent… Puis retournent à leur silence. À leurs horloges aux ressorts crevés, aux aiguilles qui s’affolent. Leurs vieux postes de radio semblent encore crachoter un poème de Verlaine, mais ça ne grésille plus, alors ils les règlent eux-mêmes, juste un peu, avec leurs doigts pas très délicats qui tremblotent… jusqu’à ce que ça grésille encore, comme s’ils n’entendaient pas bien les voix d’aujourd’hui, claires et audibles. Mais ce n’est pas ça. Ils n’écoutent pas. Ils sont dans le passé, simplement, et ils se laissent bercer par le silence. Et tout ce qui est bruyant, ils ne l’entendent pas, sauf le livreur, car finalement, ils l’aiment bien ce petit jeune. Cet effronté qui se moque de respecter leur vieillesse, en voilà un qui sait les respecter, finalement. Le livreur, il n’est pas du genre à laisser sa place aux vieilles personnes dans le bus. Ils aiment bien, quand ils sortent, qu’on leur laisse l’extérieur du trottoir, qu’on se marre s’ils se vautrent dans le caniveau, qu’on ne les aide pas à porter leurs commissions. Les jeunes d’aujourd’hui, c’est quand même bien mieux qu’avant. Ils n’en font pas des pataquès et des courbettes et des politesses. Les mentalités changent ; ils sont traités de la même façon que tous ceux qui vont crever demain. C’est pas qu’on les aide, c’est qu’on s’en fout. Et ces énergumènes, dans l’immeuble aux pavés d’avant-guerre, leur silence, ça les emmerde. Faut pas croire, quand on vient leur filer un coup de coude entre les côtes, ça leur fait moins mal que ce qu’on croit. Mais bon, un vieux, ça ronchonne, alors ils font comme tous les autres, ils pointent un œil par la fenêtre, par le judas, par le téléviseur, et ils grommellent et se plaignent. Ça fait passer le temps. Le temps que le livreur arrive.

Chapitre suivant

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.