buste-rouge

Rouge / chapitre 5

À soixante et quelque quinze années, on a beau aimer le tennis et le foot, on le pratique juste avec les yeux. Et là encore, ça fait quand même un peu mal aux os. C’est que le canapé de Monsieur O. avait les ressorts un peu raides. Il aurait pu se mettre au golf, un peu comme tous les vieux, mais ça aussi ça le fatiguait. Puis c’était long, dix-huit trous, et ça lui rappelait trop de mauvais souvenirs. Un parcours de golf, un no man’s land bien entretenu en somme.
Sur le canapé, y avait des coussins tout difformes qui se plaignaient. Le coussin coude droit, le coussin coude gauche, celui pour la nuque, etc. Y avait beaucoup de coussins – difficile de les compter – un pour chaque os (à peu près). La radio lui filait moins de courbatures pour autant de coussins. C’était à cause de cette manie qu’avaient les jeunes gens d’offrir à leurs parents le dernier cri de la technologie. Ça donnait des Monsieur O. avec le câble, le satellite, et des lecteurs de bidules qui ne marchaient jamais, qui faisaient mal aux os et aux yeux. Quand la jeune filleule de Monsieur O. lui rendait visite, quelque chose comme tous les 29 février, elle se sentait toujours obligée de ramener avec elle – en plus de son imbécile de mari – tous les machins électriques qu’elle trouvait sur le chemin. Pour le chasser un peu de sa solitude qu’elle disait. Et l’autre ahuri en chemise-cravate, ruminant sa nicotine en pâte à mâcher, il bougeait tous les meubles, il tendait des fils à droite à gauche, et vas-y que j’te débranche le courant, que j’te déplace la vieille radio. Monsieur O. ne disait rien. Il aurait préféré sans doute qu’on ait quelque chose à lui dire. Mais si elle ramenait tout ça, c’était pas pour des prunes. Ça la déprimait cet endroit, et cette ampoule dans le couloir, qui grésillait, et le silence. Même les voitures, en contrebas, qui semblaient rétrograder doucement quand elles passaient près du vieil immeuble rouge. Y a pas de nationale près des cimetières, c’est comme ça. Monsieur O. profitait alors du téléviseur, le reste de la journée, jusqu’à l’éteindre, en débranchant la prise, et pour ne plus jamais l’allumer de nouveau. Il embrassait sa filleule sur le front, car elle ne lui tendait que ce morceau-là, et il saluait son gendre. Il les reverrait sans doute plus, et, lorsqu’il finirait par l’admettre, la télévision prendrait tout son sens.
Dans le couloir, les judas s’éclairent. Chacun observe les perturbateurs s’en aller, en les maudissant. Le genre de sort qu’on lance aux pauvres âmes pour qu’elles n’aient jamais à vieillir. Ou pas de cette façon.

Chapitre suivant

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.