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Je cacherai

Tirez-moi les joues et voyez, ô voyez tout ce que vous ignorez, le sot-l’y-laisse si l’en est, bâtards de sots ! Vous ne les tirez plus de peur de les garder entre vos doigts, mais les joues ne bougent pas, messieurs et grands-mères, rien ne bouge et claquez des doigts, le swing est là, là dans vos doigts. Retournez à la piste. Vous ne savez pas danser. La musique est toujours au rythme de la claque de vos doigts. Bâtards de sots, retournez à la piste, vous ne savez pas danser.

Tu portes ton peignoir de sang, de chair et de sauce, aux deux petites poches toujours sales qui connaissent l’humiliation du ventre et de la bête gavée qu’on expose.

Esther se tient dans un mouchoir de poche. On ne l’entend pas même lorsqu’elle éternue. Elle est une petite souris, la tête enfouie dans le col de ses grands pulls, ses mains au fond des manches et quand tu lui demandes un truc, n’importe quoi, elle marque un long temps d’arrêt et te regarde avec des yeux comme des yeux qui regardent un écran de cinéma et elle ne sait pas si tu lui parles vraiment, et le temps d’arrêt est très long et ses yeux sont toujours grand ouverts et toi, ta bouche, elle reste bloquée à la dernière lettre de son prénom, tu ne sais pas la suite, tu as oublié, personne ne sait la suite, et tu clignes des yeux comme les taches de cigarettes à la fin des bobines, tu bégaies et personne n’enclenche une autre bobine, tu ne dis rien, Esther et toi, vous avez la bouche un peu bouffie par le bleu des mots, les silences qui sont des mots assommés, alors tu dis seulement, t’as eu quelle note au devoir de maths, et Esther te répond seulement, en se grattant le bord du cuir chevelu, ses cheveux noirs ses cheveux longs et ondulés, dix-huit, mais ses yeux sont toujours les mêmes, des yeux qui regardent un écran de cinéma dans l’obscurité totale, et peut-être que le film, c’est elle, Esther, un gros plan de son visage et de sa bouche bouffie par le bleu de mots et qui dit, dix-huit. Ce que tu vois dans ses yeux est peut-être le reflet de son propre reflet, ce n’est pas toi que tu vois, ni les néons de la salle de classe ni rien, alors tu dis woh, extra, comment tu fais pour être si forte dans toutes les matières, et tu viens de perdre son regard, ou peut-être l’avais-tu déjà perdu, ou peut-être encore ne l’avais-tu jamais connu, Esther te sourit mais en fait elle ne te sourit pas, elle hausse les épaules mais en fait ce ne sont pas ses épaules, et là tu sais que tu l’as perdue toute entière, elle n’est plus là. Tu te retournes. Tu as peur. Tu regardes tes propres mains et peut-être que tu te pinces pour savoir si toi aussi tu as disparu mais tu es encore là. Tu n’entends plus rien ou peut-être le clac clac de la fin de bobine qui tourne dans le vide et qui est en réalité la règle du professeur qui tape sur son bureau. Ce son est pour toi, le son de la bobine qui tourne dans le vide, tu voudrais intervenir, la remettre en place, mais au lieu de ça, obéissant tu te lèves, tu fais semblant de n’être pas là, tu joues au projectionniste, tu marches jusqu’au bureau, tu joins les cinq petits doigts de ta main et les offres à ton professeur et clac clac, tu reviens dans le monde, et Esther est revenue elle aussi, dans ton monde tu crois, petite souris, tête enfouie mains au fond, et tu regagnes ta place, tu l’observes du coin de l’œil et tu fais comme si tu n’avais pas mal aux doigts, tu t’assois, tu prends ton stylo, tu recopies vingt fois je ne me retournerai plus en classe je ne me retournerai plus en classe je ne me retournerai plus en classe. Esther est derrière toi. Tu ne la vois plus, elle n’est plus là mais tu sais qu’elle est là. Tu souris. Tu ravales ta salive et ton petit cœur l’attrape avant qu’elle ne touche le fond.

Tu portes ton grand pull noir et ton pantalon trop large, mais d’où les sors-tu au juste ? Ce ne sont pas ceux de tes frères ou de tes sœurs, c’est certain, car tu n’as ni frère ni sœur, et certainement pas ceux de ta mère ou de ton père, et pourtant, il faut bien que quelqu’un te les achète, des frusques pareilles ? N’as-tu donc rien d’autre à te mettre ? Tires-tu le soir sur tes vêtements neufs pour les élargir et te cacher dedans ? Lances-tu en cachette la machine à laver à haute température ? D’où sortent ces sacs à patate ? Mon dieu, te prendrais-tu pour une patate ?
Madame XXX te toise de haut en bas et te demande comment une fille aussi élégante que toi peut avoir de si mauvais goûts vestimentaires. Enfin bref, elle soupire et toi tu règles le siège du piano, tu t’y assois, tu ajustes ton buste et ton dos, tu les alignes ensemble et tu les alignes avec autre chose mais tu ignores quoi, une force mystérieuse mais pas nécessairement mystérieuse, c’est-à-dire une force sur laquelle tu ne te poses et ne te poseras jamais aucune question, une force qui ignore ta curiosité, une force alors, sûrement, que tu connais, et tu es parfaitement alignée à tout ça mais Madame XXX ne peut s’empêcher de tapoter le haut de ton dos et de te demander de te tenir droite, comme elle le fait à chaque fois, alors tu fais avec ta colonne vertébrale un léger mouvement de balancier jusqu’à retourner à l’alignement initial et Madame XXX commence la leçon, bien Mademoiselle, on se concentre maintenant. Elle ouvre le cahier de partitions posé sur le pupitre face à toi et tourne les pages une à une en se laissant entre chacune d’elle le temps de réfléchir et de bredouiller des mots que tu ne comprends pas et ne cherche pas à comprendre, tu es toute droite, ou peut-être toute raide, bien alignée, le menton relevé, tu te tais et attends et écoutes ses murmures qui sont des raclements de gorge ou peut-être l’inverse, jusqu’à ce qu’elle s’arrête enfin, fasse glisser son doigt le long des feuilles pour les aplanir et dise, allons-y, je vous écoute.
Ta raideur est intacte et pourtant, tes doigts sont plus souples que le vent du matin entre les feuilles des arbres. Tes yeux sont noirs, profonds, lointains et immobiles, mais c’est un noir irréel, d’une lueur stellaire, et aussi perdus que soient tes yeux, ils illuminent toute ta face de statue, ils te couronnent, t’auréolent, te diadèment, te baguent, te médaillent, et aussi immobiles soient-ils, ils transpercent les mondes, et toi tu es plus divisée que jamais, plus arrachée que jamais entre ces doigts qui sont des ailes et ce corps qui est une ancre dans l’océan mais qui est aussi le cœur du rouage, et au milieu tes yeux sont arrachés et sont plus noirs que le cosmos et maintiennent leur forme indéfiniment comme un œuf de big bang prêt à s’ouvrir mais qui ne s’ouvre pas. Mais soudain un doigt dérape, un doigt s’oublie ou se prend pour tes yeux et reconnaît tout son arrachement, toute sa solitude et se laisse emporter seul, et aussitôt tu reçois un coup de baguette sur la main, tous tes doigts se replient sur la douleur commune et aucun ne s’oublie plus à sa solitude, ils se recroquevillent tous ensemble et tu te recroquevilles avec eux, tes doigts se serrent et s’enlacent, les doigts de tes deux mains et tu remarques que ton buste et ton dos ne sont plus alignés alors aussitôt tu te redresses, tes doigts se réconfortent encore un peu, fébriles et tremblants, puis se développent à nouveau, se remettent en place au-dessus des touches du clavier et le noir de tes yeux est éteint, tu inspires un grand coup et Madame XXX tend sa baguette sur la partition et te dit de reprendre de là, allez Mademoiselle, et un peu de concentration cette fois, le concours ne se gagnera pas tout seul, alors tu expires, tu avales ta salive, tes doigts s’enfoncent sur les touches et tu redeviens double, arrachée, solitude.

Tu n’as pas peur de parler à celle à qui personne ne parle, tu n’as pas peur non plus d’être l’ami de celle qui n’a aucun ami. Esther te regarde à peine lorsque tu t’approches d’elle, peut-être qu’elle ne veut pas te faire honte en te saluant ou en t’adressant la parole, elle sait déjà qu’à cause d’elle on te donne des surnoms pas sympas. Elle te dirait bien de partir, d’aller jouer avec les autres, de faire ce que font les jeunes gens de votre âge, mais peut-être qu’elle t’aime bien après tout, qu’elle aime tout l’intérêt que tu portes à cette petite tache noire et silencieuse qu’elle est au milieu des rires et des cris, cette petite souris impassible, elle t’aime bien peut-être car il en faut du courage pour choisir d’être seul, car oui, tu es bien courageux c’est certain. Esther n’est seule que par nature, parce qu’elle est Esther, mais toi tu es un fou et il en faut du courage pour s’en tenir à ce qu’il y a dans le cœur et affronter vaillamment ses ennemis, c’est-à-dire absolument tout le reste. Alors tu parles, encore et encore tu parles, tu tentes de la faire rire et parfois tu parviens à obtenir un éclat discret au coin de ses yeux ou de ses lèvres.
Tous les soirs tu la raccompagnes chez elle, tu portes ses cahiers à te tordre le dos, tu salues ses parents, Monsieur, Madame, presque une révérence, tu bois une grenadine et enfin tu t’en vas, toujours d’un même pas, le même que celui que tu prends le matin, celui qui tu prends le midi et celui que tu prends pour raccompagner Esther jusque chez elle. Cette énergie, disparaît-elle lorsqu’à ton tour tu retournes en ton foyer ? Disparaît-elle lorsque tu disparais du monde que tu as choisi, et qui n’est pas ici ? Combien d’heures te faut-il pour trouver le sommeil, alors même que tu ne désires que l’aurore pour retourner près de ce monde qui est tien, ce monde qui pourtant n’est pas chez toi ? Sais-tu que tu vas te perdre très bientôt ? Ton courage t’aveugle. Entre la nuit et le jour, tu découvres le choc de la glace et du feu. Tu vas te briser, te perdre en Solitude où tu pensais vivre à deux. Derrière toi, le monde s’éloigne, mais il est trop tard, il te faut combattre, il ne te reste plus que le combat. Moi je connais le futur, tu ne m’entends pas mais, Esther est seule, et il n’y a de place pour personne en son royaume silencieux. Ton ombre marche avant toi, le soleil est derrière et tu n’atteindras jamais le pays d’Esther aux branches plongées dans la nuit. Mais tu avances pourtant, fort et anéanti, tu marches comme un lion en hiver.

Tu pleures devant ta fille pour la première fois. Les rayons du soleil glissent sur le sable, les vagues soufflent sur ce visage maigre, visage famélique aux joues partout creusées, et chaque souffle de l’eau et du sel en fait un nouveau visage, qui est pourtant toujours le même, visage de sable, surface fragile de l’os, et toi, tout à coup tu te rappelles les taches de graisse et de sang dans les poches des peignoirs de ta fille, tu te rappelles ses chemises qui lui descendent jusqu’aux genoux, ses pulls extra-larges où tombent ses épaules, et ce garçon, quel est son nom déjà ? l’as-tu jamais su ? ce garçon que tu appelles son boy, tu t’en rappelles aussi, et pour la première fois, tu te sens sotte de ne pas connaître son nom.
Esther pleure aussi. Elle pleurait avant toi. Elle pleurait et te suppliait de la laisser tranquille, ce n’est pas si dramatique de porter une chemise à la plage, et puis quoi ensuite, il lui faudrait porter un bikini, ou même encore se bronzer les seins nus ?
Esther cache son buste et ses épaules derrière ses mains ou peut-être l’inverse, mais c’est en vain, tu vois et tu pleures, et Esther décide finalement de cacher ses yeux, ses yeux trop immenses sur ce petit corps ; si elle cache ses yeux, pense-t-elle, les gens n’y verront que du feu, oh mais alors ! Esther éclate en sanglots, est-elle un feu sans lumière ? un feu aux flammes noires ? un feu de volutes imaginaires ? Plus petite que jamais, Esther apparaît enfin au monde, cruellement dénudée, tel un cirque de curiosités dont le grand chapiteau vient de tomber et se recroqueville, lave mourante, rouge carmin autour de la bête, petite, si petite au milieu du cercle, presque invisiblement petite dans ce néant et cet infini.
Tu ne pleures plus maintenant, tu grelottes, tu trembles, ton souffle vient à manquer et l’instant d’une seconde tu te demandes si tout cela va s’arrêter ou si la folie t’a déjà embarquée ou si tout cela n’est que le commencement d’une terrible crise cardiaque ; tu as beau être infirmière, la logique et la raison t’échappent, et tu te dis, voici la mort, voici la punition pour mon aveuglement, mais le faut-il maintenant ? dois-je vraiment mourir devant elle ? et tu demandes à Dieu, faites que ses mains, je vous en conjure, cachent un peu plus longtemps ses yeux. Et alors qu’Esther s’apprête à disparaître totalement dans les sables mouvants inspirés par le néant et l’infini, tu vois ton époux se précipiter vers elle et la couvrir d’une serviette de plage, passer ses bras tout autour de son cou et cacher ses épaules dures et fragiles, chasser les frissons qui courent sur sa peau comme les bêtes sauvages sur une lande aride, la rattraper, la ceinturer de ses bras longs comme les manches des camisoles, avant qu’elle ne soit engloutie.
Tandis que vous remontez de la plage vers l’hôtel, l’un et l’autre à la béquille d’Esther, quelques vacanciers curieux vous regardent encore, et tu jettes sur eux la foudre du mauvais sort, la magie noire des anciennes sorcières catholiques adaptée à ta sauce et à tes mots, car tu as en toi un pouvoir, tu as le feu guérisseur, dis-tu à qui veut bien l’entendre, apposant tes mains sur les blessures et les fatigues, alors tu crois avoir aussi en toi le feu destructeur, et tu n’as aucun scrupule à t’en servir. Esther connaît ces regards qui t’oppressent, ce sont les mêmes qui l’ont tant et tant effacée, ce sont les regards obèses des hommes sans bouche. Il n’y a rien à faire que fuir et espérer qu’agissent les malédictions.

Tu fais les gros yeux mais aussitôt rectifie, tu caches tes gros yeux entre tes pommettes d’argile et tes sourcils broussailleux, allez ma chérie, tu dis, pour détendre l’atmosphère, allez une bouchée pour papa, mais ta tentative ne fait rire personne. Esther te regarde avec crainte et douceur telle une bête malade qui ne veut pas être soignée, Esther a peur des piqûres et des cuillères, Esther n’est pas un être de chair, Esther n’est pas une chose vide que l’on peut remplir, mets donc Esther dans un bocal fermé et admire l’étrange photosynthèse et vois comme les évaporations de son corps l’auto-alimentent, car tu ignores qu’Esther est un monde à elle seule, une planète de sable à 37°5, peut-être saurait-elle vivre encore un demi-siècle ainsi, ou peut-être s’éteindra-t-elle cette nuit même si elle refuse plus longtemps d’avaler cette satanée purée de légumes, tu ne te poses même pas la question, ce que tu as vu sur la plage n’était pas ta fille mais un ineffable squelette humain, d’une terrifiante espèce d’humain, et tu n’as rien vu d’autre, personne n’a rien vu d’autre, si ce n’est ce garçon, peut-être ce garçon, son boy, mais non aucune chance, si une mère et un père ne savent pas, personne ne sait, tout le monde est seul, oh ! pire encore ! personne ne se connaît soi-même, tout le monde est pire que seul, pire qu’un zéro auquel rien ne se conjugue, ni passé ni présent ni futur, tout est brouillard et brouillon et bruit, la cuillère te tombe des mains et la purée éclabousse la nappe blanche et les pétales d’une petite fleur sauvage qui vole sans voler parmi d’autres petites fleurs sauvages.

Tous les ans à la même date, depuis dix ans maintenant, tu envoies des fleurs et des chocolats à celle que tu as aimé et aimes encore. Elle s’est mariée deux fois à deux autres que toi et, bien que tu ne le saches pas encore, bientôt trois. Moi je le sais, alors je te le dis, mais m’entends-tu ? je le sais car j’habite le futur de cette histoire. Enfin… Parfois, dans la petite ville que vous partagez, vous vous croisez sans un mot, fait-elle semblant de ne pas te reconnaître ? tu n’en sais rien, mais toi ! n’as-tu donc, comme tous les grands romantiques, de courage qu’au cœur de la nuit ? Ne sais-tu prendre les armes et te battre que lors des grandes batailles perdues d’avance ? Tu mérites ta place, tu n’as pas bougé, tu te trouves à l’endroit même où tu as toujours été, au sommet de ton cœur, qui ignore la révolution autour du soleil, et ainsi derrière ton crâne fleurissent les plus sombres cauchemars, sur ce petit rocher, proéminent seulement pour toi, où tu partais te cacher étant jeune et d’où tu observais et observes encore. Parfois aussi, deux enfants accompagnent Esther, deux garçons qui ne te ressembleront jamais, dont probablement tu n’entendras même jamais la voix. Tu voudrais redescendre mais tu as peur de t’abandonner, peur de mourir-ressusciter en quelque chose que tu n’es pas, une pierre peut-être, un corps de chat sinon, (tu es allergique aux chats), mais tu y penses chaque jour, abandonner ta propre identité, car personne ne viendra plus te chercher maintenant, il est trop tard, tu es trop vieux, personne ne vient au secours d’un homme dans la fleur de l’âge, avec de si beaux yeux et un pas si léger, sais-tu que personne ne t’entend crier, tu ne sais pas crier, tant pis pour toi, tu es trop formé à ta propre forme, tu es allé trop loin dans ton propre dédale, tu es resté trop longtemps au même endroit, tu es si accroché à ce petit rocher que l’un ou l’autre mourrait, peut-être les deux, si l’on tentait de t’en libérer. Des fleurs et des chocolats, voici tout ce qu’il reste de ton bruit sur le monde, rien de moins doux, tu ne veux rien offrir de moins doux. Tant pis si personne ne te trouve jamais.

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