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Âpnée / fragment 64

Je rentre parfois dans la fumée des dieux, la fumée qu’un rien peut souffler, au hasard d’un trottoir ou d’un arbre, d’un regard ou d’une parole, comme un rêve puissant surgit parfois sans prévenir et nous enveloppe tout entier, comme un rêve d’enfant, et que seul un enfant peut croire réel, et le croire si fort qu’il se réalise. Physiquement, je sens la fumée tout autour de mon corps, et plus encore sur mon visage. Ce sont des mains qui tirent sur ma peau, des mains qui triturent une sculpture d’argile, et lorsque les mains se retirent enfin et que j’ose à nouveau toucher mon visage, je porte le masque, jamais le même, ce sont eux qui l’ont pétri, les êtres qui m’observent et dont le regard habituel m’éblouit et me brûle la peau, mais pas derrière le masque. Ils veulent que je communique avec eux, ou encore ils veulent m’asservir, ou encore ils veulent m’avaler. Toute faible, je me laisse déposséder, je caresse l’argile de mon masque, d’un geste doux, sans doute d’un geste de folle.
Parfois, pour quelques bouffées de fumée tirées directement à la gorge des dieux, je pose moi-même le masque sur le visage. Il n’a pas de trou pour les yeux et la bouche. Je crois que les gens ne me voient plus.
Mais aujourd’hui, je porte un masque nouveau. J’ai certainement trop fumé, beaucoup trop fumé. Je suis allongée amorphe dans mon fauteuil de travail et ma chienne, ses dents brillent, ses narines palpitent, elle m’observe si intensément que son visage est jeté contre le mien et je sais, je comprends, j’entends tout de ses gestes. Je porte le masque de loup.
On joue à se lécher le visage, on se montre les crocs, on se mordille les oreilles, et quand les retrouvailles sont terminées, nous partons, nous partons loin, jusqu’à l’orée de la forêt, dans laquelle nous nous engouffrons.
Il pleut.
Nous dévalons les éboulis de pierre, les passages d’arbres morts et frappés par la foudre, nous grimpons sur les rochers glissants, nous nous abreuvons aux ruisseaux, nous tournons frénétiquement la tête à chaque bruissement de feuille, chaque brisure de branche, […]

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