IMG_4240

Âpnée / fragment 71

Je l’ai déjà écrit, c’est certain, mais c’est ainsi chaque matin, car ce qu’il reste de toi c’est le sel, cette empreinte des corps brûlés c’est le sel, l’odeur, la démangeaison, l’île perdue. C’est le sel.

Les draps sont traversés de nuages ; dans les rêves, le ciel est en bas.

Je ne sais pas si j’invente, si au premier œil qui s’ouvre je t’invoque, mais je t’ai sentie contre moi toute la nuit durant. Tu te retournais parfois et un vent glacial me griffait le dos ; je me réveillais alors avec le souvenir d’un cauchemar ancien, mais tu étais là et je me pressais à nouveau contre toi. Tu ne répondais pas lorsque je t’embrassais dans le cou, et tu étais largement plus froide qu’un corps humain traditionnel, j’aurais dit que tu te trouvais aux environs de 25°, mais c’était bien toi, aucun doute là-dessus : mon cœur ne battait plus. Pour la première fois de sa vie, mon cœur s’était arrêté, et il dormait là contre toi, lui aussi, harassé-e, retrouvé-e.
Je suis très vite tombée à 25°.

[…]

Je t’aime à en crever, et peu importe que tu ne m’aimes jamais, je t’aime encore.
Nous avions tout pour nous et tant pis, tout pour nous sauf l’espace et le temps, l’espace dilaté le jour de nos naissances, ma sœur jumelle, et le temps, divisé le jour de nos naissances, ma sœur jumelle, pour toi le calendrier solaire, pour moi le calendrier aztèque. Tant pis, dans une prochaine vie, nous serons chiennes d’une même portée et la plus douce des mamans nous adoptera. Elle nous fera stériliser pour éviter d’attirer tous les mâles du quartier et nous aurons un grand jardin avec une chèvre et des poules que nous mangerons parfois lors de crises passagères mais que notre maman remplacera à chaque fois. Il me tarde tant de jouer avec toi à la lutte dans la boue, à la course et à la corde. Le soir nous nous roulerons dans le lit avec notre maman et nous ferons des milliers de câlins avant de nous endormir. Nous mourrons à 16 ans, ce qui est un grand âge pour des chiennes de notre gabarit, ou plutôt l’une mourra et l’autre se laissera mourir, mais ç’aura été la plus belle des vies.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.