CIément / Chapitre 1, fragment 1

Sel traverse le décor de long en large, de la cuisine au salon, et je fais beaucoup mieux que la regarder passer (parce que c’est interdit, parce que je regarde Sel beaucoup trop, en tout cas beaucoup plus que 24 images par seconde, et c’est mauvais pour les yeux et mauvais pour la tête et mauvais pour le cœur, non ?) : je passe au sonar tout ce qui dans la pièce n’est pas Sel, je quadrille les contours de sa progression et mémorise chacun des milliards de pixels qui apparaissent et disparaissent devant et derrière elle. Le résultat ressemble à un film de quatre heures sur une étape de la vie de Sel, aujourd’hui, de la cuisine au salon, mais sans aucune preuve de son image sur la pellicule.
Elle se vautre dans le canapé et se contorsionne un long moment avant de finalement se laisser fondre tête en bas. De longues et ambitieuses tiges de saules s’étendent au bord d’une rivière imaginaire de carrelage blanc cassé. Arrivée à 24 images, je détourne le regard et retourne à mon minutieux travail de cartographie des cataractes de Sel.
Elle dort ou essaye de dormir. Elle s’ennuie. Je distingue ses yeux qui claque l’éclair dans la nuit, deux fois, trois fois (je n’entends pas la détonation du tonnerre, cela me rend triste et plus seule encore). Sel se relève, et moi, d’un geste brusque, comme tenant une loupe chaude sous laquelle elle vient d’apparaître, je détourne très vite le regard pour la laisser se déplacer aux extrémités de mes yeux (sur la couture du revers, là où parfois le soleil brille sans interruption des mois et des mois, mais aussi là où parfois le soleil ne se lève plus et semble ne plus exister, ni derrière ni nulle part), un endroit calme en cette saison, sous mes cils blondis, car mes yeux sont des blobs aux fractales affamées, et si à cet instant précis, dans des conditions de bouillonnement si intense, je déposais Sel sur mon équateur, elle fondrait avant même qu’un baiser ne puisse la voiler.

Quelqu’un me parle et je réponds tout ce qu’il y a à répondre. Après quoi je me lève à mon tour, laissant une centaine de mes muscles se déployer et former un résultat lamentable.
(Voici une blague : combien faut-il de muscles pour changer une ampoule ? Réponse: Environ 150. Pitié !)

Nous sommes au milieu de la nuit, Sel et moi et les autres.
Les adieux sont proches, et pour ne pas pleurer, j’ai plombé mes yeux de coton ; ils sont à présent deux tristes ballons d’hélium lestés aux lettres d’amour, et moi je sombre au milieu des nuages, du silence des nuages.
Je suis déjà partie, dentelles sur le visage, je pars toujours en avance, et le gravier rampe le long de mon corps, avance.
Mais nous ne disons pas au revoir…
Sel pourrait être ma cousine, et c’est un peu le jeu de rôle que nous jouons chaque été lors des grandes vacances.
Je l’aime, et, pour une erreur administrative, mon amour est immonde.
(Même si nos parents sont absents chaque fois, Sel et moi avons, lors des grandes vacances d’été, respectivement 15 et 14 ans.)

Avant qu’elle ne s’approche de moi pour ne pas dire au revoir, il me faut disparaître, c’est-à-dire mourir, c’est-à-dire tomber dans la tempête de pollen, me désintégrer, être partout, rester avec Sel pour toujours.
! mooB
Sel m’enlace – son doigt dessine ou écrit quelque chose dans mon dos – puis elle dit
à l’année prochaine.

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