CIément / fragment 25

Je ne vois rien car la haie de sapins Leyland monte à 2,50m et fait écran vert tout autour de la maison. L’écran vert est une technique utilisée dans le cinéma moderne pour faire apparaître des êtres humains ou des choses à un endroit où ils ne se trouvent pas réellement.
Je n’entends rien non plus. Concrètement, tous les sons que j’entends à l’heure actuelle proviennent d’êtres humains ou de choses ou d’animaux dont je connais l’identité et que j’ai déjà vus plusieurs dizaines de fois chacun. Je sais que tel son correspond au fleuve-autoroute, tel autre aux corbeaux dans le champ, ou encore tel autre au moteur du puits du voisin qui s’enclenche. Je peux, si je veux, imiter un son, n’importe lequel, ça ne sera pas toujours très crédible, parfois ça n’y ressemblera pas du tout, mais je l’aurai imité de la meilleure des façons, et je peux aussi, à contrario, identifier n’importe quel son à un kilomètre à la ronde : le fleuve-autoroute, les voitures, les motos, les camions, les klaxons, les oiseaux, les moteurs de puits, les couverts et les assiettes, les aboiements de chiens, les moteurs de tondeuse, les feuilles et le vent. C’est à peu près tout, mais si l’on y réfléchit bien, cela fait quand même beaucoup pour pas grand chose. Bref, ce que je voulais dire, c’est qu’il y a beaucoup de sons et d’images qui se déploient sur l’écran vert de mes sapins Leyland, mais évidemment, ce n’est qu’une imposture. J’ai moi-même taillé cette haie. Dans le meilleur des cas, je n’y ai rien trouvé d’autres que des ronces ou du liseron.

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