CIément / fragment 39

Je parcourais le jardin, arrosoir à la main, le long du chemin de terre battue qui longe les deux chambres de la maison, lorsque quelque chose frappa à la fenêtre de la chambre d’amies. Quelque chose enfermé, quelque chose de l’autre côté. Je sursautai lorsque je crus voir un colibri se jeter sur la fenêtre pour attirer mon attention, se fracassant encore et encore sur les carreaux, frénétiquement, les yeux jamais horizontaux, et je frémis à l’idée que du sang bientôt jaillirait de son bec et se disperserait un peu partout dans la pièce. Mais le petit oiseau n’en était pas un et rien ne jaillissait de son bec. Il s’agissait en réalité d’un énorme papillon aux ailes orange et brun tabac. Je lui promis de venir le libérer dès que possible, une fois mon arrosage terminé. Il continuait de se fracasser contre la fenêtre mais je savais qu’aucun sang ne jaillirait de son bec, et je savais aussi depuis peu que les insectes ne ressentaient pas la douleur, qu’ils n’étaient tout simplement pas dotés du bidule que nous humains possédons et qui fait ressentir la douleur pour tout et n’importe quoi, donc il pouvait attendre. Moi, même parfois en arrosant mes putains de fleurs les plus belles*, il m’arrivait de souffrir.

Quelques heures plus tard, ce furent les papillons de nuit couleur crème venant s’échouer sur les lumières de la terrasse qui me rappelèrent cette promesse.
Je me rendis jusqu’à la chambre d’amies, désormais plongée dans l’obscurité, et avant d’allumer la lumière, je fouillai du regard parmi les ombres afin de savoir si le papillon géant était encore là ; la porte était ouverte et peut-être que depuis le crépuscule, d’autres lueurs l’avaient attiré loin d’ici. Je crois qu’au fond de moi, j’avais peur de lui comme s’il s’agissait encore d’un oiseau (ma peur des oiseaux sera peut-être développée plus tard dans le roman. Je la mettrai peut-être en comparaison avec les rêves dans lesquels je vole, ou disons plutôt, les rêves dans lesquels je monte dans le ciel comme une baudruche gonflée à l’hélium et redescend en planant**).
Lorsque j’allumai la lumière, les ailes du papillon géant se mirent à claquer au plafond et à résonner alors d’une intensité si particulière – d’un contraste ombre et lumière terrifiant, représentant les hélices de quelque chose de véritablement affreux, d’un moteur bidule véritablement affreux – que je bondis aussitôt en arrière en claquant la porte. Je savais que ce n’était pas un oiseau, juste une saleté de papillon géant, je lui souhaitais de crever de soif et de sécher comme une fleur, je n’avais pas besoin de cette chambre, je pouvais bien laisser la porte fermée une semaine s’il le fallait ; qu’il se fracasse le bec et crève.

Parfois je passais devant la fenêtre et alors le papillon géant se mettait à appeler à l’aide ou à m’insulter et à promettre la mort sur moi et toute ma famille.
La lumière étant encore allumée, vu de l’extérieur, tout cela ressemblait à la performance d’un papillon rare d’Amazonie dans une salle hyper hype de Paris qui protestait contre le massacre des papillons rares d’Amazonie.

(*hier les hélices pisse du jasmin, aujourd’hui les trompettes blanches de l’abélia)

(**cf. fragments pas encore écrits sur les rêves bizarres que je fais et sur les rêves bizarres que je crois faire, chapitre 4 je crois).

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