Rouge / chapitre 10

Il y eut dans le couloir trois jours de crainte. Trois jours durant lesquels personne n’a osé sortir ou comprendre. Trois jours avec l’insomnie au creux des paupières.
Les Résidents ont tiré les rideaux.
Poc !
L’horizon s’est endormi en un point infime, poc ! sous les plis de la première valve de leur cœur. L’horizon plate s’est endormi, comme un téléviseur qu’on éteint, avalé en un point central, poc ! C’est ici !
Là où ici il n’y a plus d’horizon.
Poc !
Il y a eu un écran noir… Et un point, un point le regardait.
Alors il y eut de la lumière, ici ou là, et un reflet se perdait dans l’un ou dans l’autre.
Il y a eu le soleil qui restait sous sa couette jusqu’après sept heures du matin.
Il y a eu les étoiles, quelque part dans le ciel ; elles observaient avec émerveillement la Terre au-dessus d’elles tout étoilée de ses lumineuses mégalopoles. C’était le Spleen de Paris en anglais, mais sans la conscience.
Il y a eu le silence. Ou bien… c’était comme le chuchotement du silence qui leur rappelait à tous de ne pas l’oublier. Le silence n’est pas d’ici. Il est au milieu, comme un mur – non ! c’est un mur, et il pousse comme du chiendent.
Les Résidents, ils ont mangé que des pâtes au beurre, et toujours les mêmes, comme à la cantine, celles en alphabet.
Sur le bord de leur assiette, ils tentaient tous d’écrire leur prénom. Ça leur prenait du temps de manger… et ça leur faisait gagner du temps sur l’ennui. Ils cherchaient les lettres dans les pâtes froides. Comme ils avaient pas d’appétit – et c’était cette constante qui tuait la vieillesse – à peine arrivés à la moitié de l’assiette, ils s’arrêtaient de manger… Et les pâtes en trop, les pâtes qu’ils avaient en double, et personne avec qui faire des échanges, les gentils vieux les jetaient… mais pas dans le cendrier (même ceux qui ne fument pas ont un cendrier), dans le truc le plus proche, un truc de la race des contenants, n’importe quoi qui n’avait aucun rapport avec les phénix et les conneries de ce genre.
Mais leur alphabet c’était comme le reste, ils reconstituaient jamais rien comme il fallait.
Ils enrageaient sur le fabriquant de pâtes, ils s’imaginaient que ces cons de ritals écrivaient avec autant de lettres qu’ils ne comptaient… escrocs, putain d’escrocs ! ils répétaient.
Ils reconstituaient jamais rien comme il fallait.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.