Rouge / chapitre 9

Puis tout a repris son cours habituel, sans vague et sans remous. À sept heures du matin, on n’entendait plus Carmen. Le livreur passait, le soleil s’endormait, les mois tournaient comme des toupies. Mademoiselle K. s’était acheté un téléviseur mais ça neigeait constamment dans le petit écran et ça lui faisait tourner la tête. Sa vue grésillait et son cholestérol augmentait : le démon chocolat n’avait pas de limites. On était en janvier et Noël lui tardait déjà. C’était l’occasion de se réunir avec les autres Résidents. Madame I. était morte depuis cinq ans.
Dans le couloir, sur les murs floraux, les choux du Curé avaient remplacé les raviolis de Madame I., tant mieux. Ça leur renvoyait une bonne image. Une odeur de chou, c’était la preuve qu’un couloir était en bonne santé. Un couloir comme un autre et ainsi moins de chance de se faire repérer par la mort.
Pervenche achevait la collection force 3 de son magazine de mots croisés préféré lorsqu’elle aperçut dans la rue un camion de déménagement. Elle l’entendit surtout. Et depuis longtemps, à dire vrai. Ça l’avait dérangé au beau milieu d’un mot en six lettres : on la donne au chat. Un instant, elle l’avait eu au bout de la langue, mais à cause de ces enculés qui l’avaient interrompu dans sa réflexion, le mot, il avait dû bondir hors de sa bouche, car elle ne s’en rappelait plus. Et il n’y avait rien d’autre à penser que le vacarme des hommes dans la rue. Avant de se lever pour épancher sa tempête, et pour être sûre d’être à la hauteur une fois fait, elle avait attendu que sa colère monte, longtemps, avec de moins en moins de patience, et elle avait laissé la cacophonie crachée par la rue lui triturer longtemps les tympans.
Une fois la patience érodée, Pervenche, remontée comme une trotteuse, a fini par ouvrir la fenêtre.
Coi !
Elle s’apprêtait à vociférer tout un tas d’injures parfaitement déplacées pour une vieille dame lorsque son élan fut interrompu par un insensé ballet de cartons que les déménageurs entassaient – et elle crût mourir d’avoir à l’admettre – dans la cour de la Résidence.
Pervenche ne cracha rien. Elle ne lâcha pas un mot. Elle demeura la bouche bête, ne retrouva pas sa langue et ne termina jamais sa grille de mots croisés.
Puis elle fut de nouveau assommée par sa peur lorsque les bruits commencèrent à s’approcher. Ils tambourinaient désormais dans le couloir. Personne au judas n’osait regarder. Vraiment personne.
Par la fenêtre, en un dernier effort et tout en se dissimulant derrière ses pensées en plastique, Pervenche a aperçu une jeune femme qui commandait les opérations.
La jeune femme a disparu dans la Résidence. Mais personne ne l’a vu. Personne au judas n’a eu la bravoure de se pencher.

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