CIément / fragment 48

Lundi et vendredi sont les jours des poubelles noires, celles qui sont pleines de croûtes de fromage, d’os de poulets et de mouchoirs dégueulasses. Mais lundi et vendredi c’est beaucoup pour quelqu’un comme moi, qui mange peu de fromage et peu de poulet et ne jette à peu près rien sauf des mouchoirs si dégueulasses que je n’ose même pas les brûler. Du coup je sors peut-être ma poubelle toutes les deux ou trois semaines et c’est bien suffisant. Le camion passe entre 5 et 6 heures environ, à moitié endormie je l’écoute et visualise sa progression dans la rue, il s’arrête devant chez moi, ronronne quelques secondes puis repart. Je ne sais pas à quoi il ressemble, ce n’est peut-être même pas un camion après tout, ce matin plus que jamais je me questionne, peut-être qu’il s’agit de : une vingtaine de cochons affamés, mais pas sûr, non, ce matin en ouvrant les volets et en découvrant dans la rue mes poubelles éventrées et leur déplorable contenu disséminé à plus de cent mètres à la ronde, je me dis qu’il s’agit de : connards de chiens affamés de sperme. Deux voisins sont sortis de chez eux, ils ne sont pas en train de se plaindre du fait que la mairie ait embauché des abrutis de chiens pour ramasser les ordures de la ville, ils discutent de moi, ils discutent du fait que mes poubelles ne contiennent absolument rien d’autre que des mouchoirs usagés, ils discutent des autres personnes bizarres qui habitent le quartier, ils discutent ainsi depuis plusieurs heures sans doute, depuis l’aube ils attendent que je sorte, ils attendent car ils veulent voir mon nouveau visage pour la première fois. Ils peuvent attendre.
Je n’ouvre aucun autre volet, et pour ne pas me faire remarquer davantage, décide de ne pas refermer celui déjà ouvert. Dans la douce pénombre et les embruns de lumière de la chambre percée, je rejoins l’arrière-terrasse. Je jette un œil sur les champs à l’horizon : les trois corbeaux n’ont pas bougé, ils fouissent la terre à la recherche de quelque chose. L’un d’entre eux relève la tête et me rappelle que ce n’est pas encore l’heure. La cabane demeure imprenable. Par ici, rien n’a changé.
Je rejoins la haie de sapins au fond du jardin côté nord et sans un bruit la remonte jusqu’à me retrouver côté rue.
J’écarte quelques branches et enfonce ma tête dans les feuilles. Les deux voisins n’ont pas bougé. Ils semblent agacés mais visiblement pas étonnés que je ne sois pas encore levée. L’un d’eux fume une cigarette, celui qui est un homme, et l’autre regarde quelque chose sur son téléphone, celle qui est une femme. D’après mes observations antérieures, l’un est retraité et l’autre une personne au foyer. Ils attendront probablement là toute la journée, jusqu’au coucher du soleil, et ensuite se posteront à leur fenêtre jusqu’à minuit environ, prêts à se jeter sur moi dès que je sortirai. Mais je ne sortirai pas. Quelqu’un va bien venir ramasser tous ces affreux mouchoirs. Moi je ne suis pas responsable. Ce ne sont rien d’autres que des mouchoirs blancs après tout.

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