CIément / fragment 54

Lorsque je rentre du travail, je constate aussitôt que les quatre portes du couloir sont encore closes ; seules sont visibles quelques entrailles de lumières dégorgeant de ma chambre – des dentelles et de la chair vivement blanche.
Je marche jusqu’aux toilettes et enjambe les entrailles de la nuit que le jour commence à moisir. (Il y a parfois dans la lumière perdue au fond d’une pièce des amas de poussière qui flottent sans tomber, pendant des jours et des jours, et je crois que c’est exactement ceci, les entrailles de la nuit saoule ou morte de moi/nous.)
Le couloir est interminable, trois portes à gauche, deux portes à droite, tout au fond les toilettes, et voilà, je veux dire voilà c’est fini, tout le reste est composé du même vide
sans les portes pour m’indiquer le sens, je tomberai, je me perdrai entre les murs ou je marcherai tête en bas sans m’en rendre compte
je ferai l’insecte fuyant la nuit et je me cognerai à tous les ersatz du jour, c’est-à-dire tous les murs vides
et enfin je ferai la feuille à l’automne fatiguée
après le sol le ciel et vice-versa, si je n’avais pour me diriger quatre portes fermées, une porte de toilettes entrebâillée et le cadavre de ma nuit à enjamber.
Je fais pipi mes quatre heures de boulot.
« putain de transpiration de stress de merde !!! »
« marre de devoir négocier avec les gens dans ce putain de bordel de merde de métier de balais à chiotte »
« cassent les couilles tous ces putes et cons qui ne viennent pas se présenter et s’assoient comme s’il s’agissait d’un putain de moulin. Je vous propose de bien et très profondément aller vous faire enculer avec du gravier et du verre pilé, ça vous débloquera toute la merde qui y croupit depuis votre naissance <3 <3 <3 »
Les jours passent vite. Les salaires tombent et j’ai envie de dire à mon employeur : vous n’êtes pas obligé de me donner le chèque au jour près, je ne suis pas pressée, ce n’est pas grave si la compta a fait une erreur, je peux attendre dix jours de plus que prévu, de toute façon tout cet argent ne me sert qu’à acheter des beignets aux fraises et des bières à longue fermentation que je mange et bois dès que je sors du travail, peut-être que je pourrais ne pas venir travailler demain et alors ne pas manger de beignets au fraise et de bières à longue fermentation et en échange vous n’auriez pas à me payer et ainsi je crois que nous pourrions nous considérer comme quittes, n’est-ce-pas ?
(Je fais pipi très longtemps car j’ai un problème à mon sexe que j’aborderais peut-être plus tard – mais rien n’est moins sûr ; même les morts, genre p/Pierre ne connaissent pas ce secret.)

Et puis il y a cette fille qui sonne à la porte d’entrée
(j’ai probablement dû laisser le portillon ouvert en rentrant, alors elle a traversé le jardinet ; il y avait ceci* à sa gauche et cela* à sa droite mais elle n’a rien vu, elle a simplement sonné à la sonnette puis elle a continué à se rouler une cigarette, un filtre serré au coin des lèvres, genre ça y est je suis sa petite copine ou sa dealeuse ou son plan cul du foutu lundi soir.)
: c’était cette fille que j’ai rencontré au boulot quelques jours plus tôt accompagnée de sa mère
: Margot
une alpha aux longs cheveux noirs – que j’ai d’abord confondue avec Anaïs
la voix un peu éraillée ou peut-être trop puissante, trop assurée pour quelqu’un de son âge –j’en ai plus du double et j’aimerais faire autant de bruits, autant de sons différents lorsque je parle… alors les gens diraient de moi pour se rassurer de la faiblesse de leur voix que je ne suis qu’une fumeuse invétérée.
Et aussi les mêmes yeux noirs-sans-peur
tatoués noir-de-cent-ans pour faire peur
Elle marche sur le perron jusqu’à la baie vitrée du salon puis plaque ses mains et son visage contre la fenêtre pour tenter de voir à l’intérieur : elle me voit à l’intérieur.
« Coucou, dit-elle en secouant la main. Est-ce que Julien est là ? Tu peux m’ouvrir ? »
Je ne sais même pas où est Julien, et s’il est encore là j’ignore dans quelle pièce. Lorsque je m’apprête à lui répondre qu’il est parti ou dort encore et ne veut pas être dérangé, Julien apparaît soudainement derrière moi, uniquement vêtu d’un caleçon représentant des petits koalas qui proposent « un petit koalin ». Il me sourit et cela signifie : « coucou Juliette, je te fais pas la bise car je pue de la gueule ». Il ouvre pour moi la porte d’entrée. Il embrasse la fille alpha sur la bouche et je détourne le regard avant de trouver un adjectif à ajouter à cette scène. Après quoi ils disparaissent dans le couloir et ses quatre portes closes ; j’ignore laquelle ; j’entends seulement le claquement, le cliquetis du verrou et un objet, une chaussure probablement, que l’on jette contre un mur en contreplaqué.
J’aurai aimé dire à Julien que cette fille a tout juste seize ans mais je pense qu’il le sait déjà et s’en fiche.

Je pars au boulot. Je fume de la vapeur arôme smoothie fraise pomme banane et je trouve ça très bon.
Lorsque je rentre, les quatre portes sont toujours closes et la maison semble déserte.
Des rires et des cris m’interpellent parfois mais j’ignore d’où ils proviennent.

(* : voir Appendices « Botanique » (actuellement indisponibles))

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