CIément / fragment 56

C’est la nostalgie du non-passé qui arrache à mes yeux leurs larmes
(les larmes sont le sang des yeux, c’est-à-dire leur souffle ; ainsi les êtres qui un jour cessent de pleurer perdent également toute faculté de vision ; premièrement, leurs yeux ne se tournent plus dans leurs orbites, telle la nuit qui appose aux images phosphorescentes et illisibles du jour un doux vernis de chambre rouge, afin de leur remplir le ventre d’une âme. Deuxièmement, leurs yeux refusent certaines couleurs, par exemple lorsque leurs yeux ont trop embrassé, ils refusent la couleur lèvres et la remplacent par une sorte de flou qui n’est ni du noir ni du blanc. (Cet effet est en parti visionnable dans le film Dans la peau de Franck Miller). Troisièmement, pour arriver à percer les veines des yeux, il faut y aller à coup de burin ; et même encore, c’est souvent l’œil qui finit par lâcher prise avant les larmes. Bref, il n’en reste rien.)
mais ce qui vient de l’intérieur est un poussin dans une coquille d’œuf, et rien n’est alors plus simple que de sortir
C’est la nostalgie du non-passé qui me fait fantasmer des corps qui ne sont pas les miens, qui auraient du l’être ou pu l’être, des milliers de corps de tous âges qui sont autant de vagins fantômes du véritable chemin, des corps que j’ai honte de revêtir et honte de violer et honte de soumettre et honte encore d’abandonner les robes et les chemises à travers les rues et les villes, mais maintenant je sais qui j’étais, à quinze ans je le sais, je le sais à seize ans, à dix-sept ans, à dix-huit et ainsi jusqu’à vingt-quatre. Je me suis vue, je me suis croisée, je me suis aimée : c’était moi. Tout autour de moi c’était moi.
Mais le monde a les yeux brûlés et ne pleure pas et ne respire pas. Je suis de couleur bleu éteint.

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