CIément / fragment 51

Je me lève le lendemain matin aux alentours de onze heures. Toutes les portes du couloir sont fermées, le salon est vide, la cuisine et la buanderie aussi, le jardin désert. Julien dort probablement derrière une des portes fermées, mais j’ignore laquelle, il y en a quatre, et ce n’est pas dans ma mentalité d’aller déranger les gens en plein sommeil.
En attendant son réveil – est-il seulement encore là ? – je m’enferme dans ma chambre pour accomplir mes prières matinales.

La vidéo s’intitule Very Young Tiny Webcam Girl ass finger et diffuse l’image d’une jeune femme blonde, les cheveux en dreadlocks lui tombant jusqu’aux seins. Elle porte un tatouage de feuille d’olivier sur l’épaule droite et une sorte de montre connectée au poignet du même bras. Sur ses hanches sont repliées sa tunique et sa culotte et dans sa sexe un sextoy connecté envoie des vibrations à chaque fois qu’un voyeur lui envoie un pourboire : alors une petite clochette retentit et parfois la jeune femme y répond par un petit gloussement. Elle est agenouillée sur une chaise de bureau et remercie régulièrement les internautes ou parfois écrit sur son clavier d’ordinateur. Au bout de 5mn, elle s’équipe de lunettes de vue à monture noire et remonte une partie de sa tunique sur ses seins. Elle passe les quinze minutes suivantes à s’enfoncer le majeur dans les fesses, ou le majeur et l’index dans les fesses, et enfin, un plug anal couleur argent dans les fesses. Sur le mur face à nous/moi, une tapisserie mandala me fait penser aux plumes d’un paon.

CIément / fragment 50

Il s’est assis dans le canapé. Il a roulé une cigarette et lorsque je lui ai dit qu’il ne pourrait pas fumer dedans, il m’a demandé un cendrier. Il a allumé la cigarette et a dit que ça ne le dérangeait pas de fumer dedans mais qu’il préférait éviter de faire tomber les cendres sur le carrelage, bien qu’il savait parfaitement s’accommoder et que ça non plus, ça ne le dérangeait pas. À côté de lui était posé son manteau-baluchon rempli à ras bord de mouchoirs, et nombre d’entre eux s’étaient déjà répandus un peu partout dans la pièce. J’attendais impatiemment le début de la conversation, du pourquoi était-il là, mais chaque fois qu’il commençait une phrase, Julien réclamait quelque chose à boire, ou Julien me demandait pourquoi il n’y avait aucun meuble, ou Julien s’intéressait à une plante quelconque dans le jardin, ou Julien me demandait si l’hiver avait été froid et s’il y avait eu des moustiques et des coccinelles en été, ou Julien proposait de me rouler une cigarette, ou Julien me disait qu’il fallait que je trinque avec lui, ou Julien me parlait du calendrier de l’Amour Exact qu’il avait créé, ou Julien me questionnait sur mon propre calendrier de Sel, et lorsque Julien me demanda dans quelle pièce il pouvait dormir parce qu’il commençait à être fatigué, je lui répondis seulement le salon, la salle de bain ou le dressing, comme tu veux.

CIément / fragment 49

Je suis assise sur ma chaise de bureau, un opinel à la main, et du bout du pouce j’inspecte la lame émoussée.
On m’a offert pour mon dernier anniversaire une pierre à tailler. J’ignore comment elle s’utilise, mais j’essaye d’affûter le couteau.
La peau humaine est plus dure que du marbre, et je me dis que l’on pourrait enterrer le marbre sous la peau, ça ne serait pas si lourd et les poumons ne seraient pas plus à l’étroit qu’ils ne le sont contre le cœur. Nous sentirions parfois en nous frémir le marbre froid et peser le marbre lourd, comme nous sentons parfois frémir le cœur fragile et peser le cœur gonflé. Mais nous saurions qu’à l’intérieur du marbre ne se trouve rien d’autre que du marbre ; cela nous ferait oublier le mensonge de la douleur.
Cinq minutes plus tard, la lame semble aussi fine que le dernier rayon de jour avant la nuit éternelle. Mais…
La peau humaine, si fragile quand elle frôle des orties ou des ronces, résiste à peu près à tous les objets humains, mais si par un quelconque acharnement ils parviennent à la transpercer, alors la douleur est immonde : droite et propre.
En comparaison, la blessure de la rose que l’on croyait sans épine n’est que douceur. Elle nous taille au hasard d’un chemin et, quelques secondes plus tard, car les yeux n’ont encore rien vu, la douleur seulement apparaît, plus légère que le battement de cœur d’un torse posé sur mon torse. Je voudrais que l’épine de la rose que l’on croyait sans épine écrive pour moi, à ma place sur ce marbre nerveux. Je désire seulement, trois ou quatre jours, me souvenir de ce moment en une caresse sur mon bras barbelé. Passer la douleur vive, passer le dernier éclat de lumière qui se perd dans la chair.
Je ne fais rien. Des gribouillis. Je me lève, couloir éteint. Une seule lumière me suffit, car la lumière reste longtemps accrochée à mon front lorsque je m’en écarte. Elle s’évapore par l’ombre tel un lac asséché, et il ne reste dans ses derniers instants que deux petites mares rayonnantes sur mes tempes. Ce n’est pas ce que je vois bien sûr, c’est ce que je ressens ; j’aime me donner des pouvoirs spéciaux. En réalité, la maison est à moitié vide et il est impossible de se cogner à quoi que ce soit.
Dans le salon, je m’approche de la baie vitrée et de sa vue détestable sur la rue. Les mouchoirs sont encore éparpillés ça et là, et rien, pas même une brise légère, ne semble les avoir remué. Les volets des voisins sont fermés, peut-être qu’ils guettent à leur tour derrière leur haie, mais je ne compte pas sortir ni ramasser ce merdier, ni maintenant ni jamais.
Je fais des ronds de fumée avec ma nouvelle cigarette lorsqu’une silhouette apparaît au bout de la rue, côté canal, c’est-à-dire côté-d’où-viennent-les-cassos. La silhouette avance doucement vers la lumière d’un lampadaire, assez pour que je l’identifie plus clairement : c’est un homme de taille et de corpulence normales, cheveux courts, barbe légère, jamais vu dans le quartier. Il fume lui aussi, mais une cigarette comme avant, à fumée grise. Il avance d’un pas tranquille – au moins n’est-il pas saoul, me dis-je – mais découvrant les mouchoirs au sol, plutôt que de zigzaguer à travers, il commence à les ramasser un à un. Il les fourre dans ses poches, et lorsque ses poches sont pleines, il retire son manteau et en fait un espèce de baluchon où il fourre tous les autres mouchoirs. Je le regarde faire ainsi pendant de longues minutes, une heure peut-être. Je me suis cachée derrière le canapé et seule une partie de ma tête dépasse. Au fur et à mesure que la rue se nettoie, l’homme approche de la maison, jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul mouchoir. Alors il se plante devant mon portillon et appuie sur la sonnette.
« Je t’ai vue Juliette, hurle-t-il. Allez, ouvre-moi bordel ! »
Lorsqu’il répète : « Allez, ouvre ! Ou alors je raconte tout à tes voisins. », je sors en trombe de la maison et arrivée à quelques mètres du portillon, je le menace avec mon téléphone : « Je vais appeler la Police, Monsieur. Je ne sais pas ce que vous voulez.
– J’ai ramassé tous les mouchoirs, dit l’homme, car je pense que tu devrais les garder. Il y a des gens malintentionnés qui pourraient en faire mauvais usage.
– Ce ne sont pas mes mouchoirs. Vous travaillez pour la Mairie ou quoi ? Vous n’avez pas à être là. Je vais appeler la Police !
– Ah bon ? Tu connais le numéro ? dit-il d’un air railleur.
– (Il n’y en a pas cinquante ; je réfléchis, c’est le 15 ou le 16 ou le 17.) Bien sûr que je le connais.
– Alors ?
– Alors quoi ?
– Quel est le numéro que tu veux composer ?… Faisons comme si j’étais la dame des renseignements… Je vous écoute Mademoiselle, quel destinataire tentez-vous de joindre ?
– (Je fais semblant de taper deux chiffres sur mon téléphone). Ça sonne…
– D’accord, j’attends…
– Mais bordel vous êtes qui ? (J’entame une conversation imaginaire avec la Police mais m’arrête assez vite. L’homme répond enfin).
– Petite voleuse va, je suis Julien. »

CIément / fragment 48

Lundi et vendredi sont les jours des poubelles noires, celles qui sont pleines de croûtes de fromage, d’os de poulets et de mouchoirs dégueulasses. Mais lundi et vendredi c’est beaucoup pour quelqu’un comme moi, qui mange peu de fromage et peu de poulet et ne jette à peu près rien sauf des mouchoirs si dégueulasses que je n’ose même pas les brûler. Du coup je sors peut-être ma poubelle toutes les deux ou trois semaines et c’est bien suffisant. Le camion passe entre 5 et 6 heures environ, à moitié endormie je l’écoute et visualise sa progression dans la rue, il s’arrête devant chez moi, ronronne quelques secondes puis repart. Je ne sais pas à quoi il ressemble, ce n’est peut-être même pas un camion après tout, ce matin plus que jamais je me questionne, peut-être qu’il s’agit de : une vingtaine de cochons affamés, mais pas sûr, non, ce matin en ouvrant les volets et en découvrant dans la rue mes poubelles éventrées et leur déplorable contenu disséminé à plus de cent mètres à la ronde, je me dis qu’il s’agit de : connards de chiens affamés de sperme. Deux voisins sont sortis de chez eux, ils ne sont pas en train de se plaindre du fait que la mairie ait embauché des abrutis de chiens pour ramasser les ordures de la ville, ils discutent de moi, ils discutent du fait que mes poubelles ne contiennent absolument rien d’autre que des mouchoirs usagés, ils discutent des autres personnes bizarres qui habitent le quartier, ils discutent ainsi depuis plusieurs heures sans doute, depuis l’aube ils attendent que je sorte, ils attendent car ils veulent voir mon nouveau visage pour la première fois. Ils peuvent attendre.
Je n’ouvre aucun autre volet, et pour ne pas me faire remarquer davantage, décide de ne pas refermer celui déjà ouvert. Dans la douce pénombre et les embruns de lumière de la chambre percée, je rejoins l’arrière-terrasse. Je jette un œil sur les champs à l’horizon : les trois corbeaux n’ont pas bougé, ils fouissent la terre à la recherche de quelque chose. L’un d’entre eux relève la tête et me rappelle que ce n’est pas encore l’heure. La cabane demeure imprenable. Par ici, rien n’a changé.
Je rejoins la haie de sapins au fond du jardin côté nord et sans un bruit la remonte jusqu’à me retrouver côté rue.
J’écarte quelques branches et enfonce ma tête dans les feuilles. Les deux voisins n’ont pas bougé. Ils semblent agacés mais visiblement pas étonnés que je ne sois pas encore levée. L’un d’eux fume une cigarette, celui qui est un homme, et l’autre regarde quelque chose sur son téléphone, celle qui est une femme. D’après mes observations antérieures, l’un est retraité et l’autre une personne au foyer. Ils attendront probablement là toute la journée, jusqu’au coucher du soleil, et ensuite se posteront à leur fenêtre jusqu’à minuit environ, prêts à se jeter sur moi dès que je sortirai. Mais je ne sortirai pas. Quelqu’un va bien venir ramasser tous ces affreux mouchoirs. Moi je ne suis pas responsable. Ce ne sont rien d’autres que des mouchoirs blancs après tout.

CIément / fragment 47

Aujourd’hui j’ai planté une quinzaine de bulbes de crocus dans une jardinière. Cette jardinière est en fait l’ancien pot d’un gros bonsaï de ficus benjamina acheté chez Ikea. Quant aux crocus, ce sont des fleurs à bulbes qui fleurissent en hiver.
Ensuite, j’ai nettoyé la terre sur une tranchée de trois mètres environ et j’y ai semé des graines de Navet Rave d’Auvergne Tardive à Collet Rouge. Je n’ai jamais goûté un seul navet de ma vie et je ne pourrais pas dire exactement à quoi cela ressemble. Il y a un navet dans le film d’animation Le Château Ambulant, mais ça n’aide pas, selon moi, à se représenter ce qu’est un navet, à moins de savoir déjà ce qu’est un navet.
Pour remplacer le terreau, j’utilise la terre toute fine que les taupes déposent un peu partout en petits tas dans le jardin. C’est une terre aussi fine que du sable, mais plus riche et fraîche que n’importe quel terreau. Avec leurs ongles affûtés, les taupes décomposent la terre avec patience ; racines, insectes et vers sont lacérés et réduits en une poudre extra-nourrissante de potassium, phosphore, azote et fer. Grâce à cette petite astuce, je n’ai plus de colère particulière envers les taupes. Ce qu’elles font, cela s’appelle au minimum du travail d’orfèvre.

Avant tout cela, j’ai baillé bouche fermée toute la journée derrière mon comptoir d’hôtesse d’accueil/réceptionniste. (Je crois qu’il existe un troisième état de conscience, qui se développe en ce moment, ces dernières années, aussi différent que ne l’est le sommeil de l’éveil, un état nommé « déguisement », un état nommé « théâtre », où le costume est l’égal de la personne qui le porte, en terme de présence et en terme de domination et de possession de l’autre, et un état devenu absolument naturel à notre époque.
L’éveil, lui, est devenu plus rare, plus intense mais plus rare.
Le sommeil, lui, est devenu : impossible, ou, pour moi, devenu : un somptueux tombeau avec écran 3D.)
Sur les coups de quinze heures, une jeune fille et sa mère sont entrées dans la salle d’attente climatisée. La mère s’est avancée vers moi, a dit son nom et son heure de rendez-vous et j’ai dit oui c’est bien ça, merci installez-vous, avec un grand sourire que les gens adorent, un sourire sincère de type troisième état, mon sourire, et ils disent aux docteurs ou me disent parfois, vous êtes vraiment gentille mademoiselle, et au téléphone également, quel plaisir quand on tombe sur vous, alors il faut le dire, n’est-ce-pas qu’il faut le dire ?
La mère et la fille se sont installées sur la rangée de chaises en face de moi et je faisais une sorte d’obsession sur la fille, parfois sur les seins de la fille, tandis que quelqu’un au comptoir me disait que j’étais d’une élégance folle dans cette chemise blanche de marque italienne. Parfois le téléphone sonnait et quelqu’un me traitait de grosse pute et de merde ; par exemple, je disais au téléphone : pardon monsieur, je n’ai pas de rendez-vous disponible avant jeudi prochain, et alors le gars me disait qu’il viendrait me tuer si jamais il arrivait malheur à je sais pas qui et il me traitait d’espèce d’enculé puis raccrochait. En face de moi, j’essayais de ne pas regarder la fille et les seins de la fille étroitement serrés dans une sorte de pull H&M couleur crème.
Je transpirais selon la chance, la malchance et l’humeur des gens, je transpirais par grandes vagues et par marées inattendues, et si on l’observait en détails et avec intérêt, pour un médecin du travail du futur ma chemise blanche dessinait l’oscillogramme très précis de mes anxiétés. C’était immonde, mais invisible je crois à l’œil nu.
Ensuite, la mère et la fille sont entrées dans le bureau d’un docteur, et pendant toute la durée de la consultation, les gens ont continué de me dire combien j’étais charmante et combien j’étais une salope.
J’ai commandé une cigarette électronique sur internet et je me suis dit que lorsqu’il n’y aurait pas grand monde dans la salle d’attente, je fumerais discrètement sous le bureau en gardant la fumée longtemps dans les poumons pour que rien ne ressorte, le souffle Alexandre et la gueule Anaïs, imparable-je-vous-emmerde, au moins le temps de laisser filer le temps pour croiser de nouveau une jeune femme / une jeune femme comme moi (pas moi maintenant ou moi jamais, mais : absolument moi), et y chercher quelque chose encore, ma vie perdue, ma vie orpheline, pour l’enterrer ou l’inverse (même si l’inverse est évidemment tout ce que nous souhaitons – mais il n’est jamais facile de se sacrifier pour la bonne cause, même pour sa propre cause.
Toutes les erreurs de langage à mon propos, les excès et les injures, les hauts et les bas, ne sont que des failles du système ; je ressemble à : la formule d’origine avec un orteil de grenouille et du sang de vierge en moins, remplacés par une crotte de nez commune et trois gouttes de pisse. Et, à ce moment de l’histoire, je prenais la place de : la fille dans le bureau de la docteure, aux yeux verts et aux seins étroitement serrés dans une sorte de pull H&M couleur crème.)

Âpnée / fragment 81

Il m’est arrivée ceci plusieurs fois
dormir paisiblement dans l’herbe tiède de l’été indien et être réveillée par une pluie soudaine
courir par le jardin en poussant de petits cris de joie et de stupeur
me réfugier derrière une fenêtre
observer ceci
la nuit s’horloger et par trois aiguilles d’argent indiquer l’ouest exact de mon regard
le silence de mon corps ne reflétant que mon corps
l’étranglement du verre
les oiseaux s’abreuver
aux lagons des îles révélées

Ensuite venait le sommeil toujours
le hurlement des chiens couvrant le bruit du camion-poubelle et le bruit du réveil-matin
Les dernières gouttes de pluie étaient restées en lévitation et une flore aérienne commençait à croître un peu partout dans les airs jusqu’en haut des nuages
A chaque réveil
j’ouvrais une rune sur mon bras pour libérer l’oiseau noir
Aux replis
les caillots de sang se couvraient d’écailles

Il pleuvait encore
et moi encore
je regardais trois fois la pluie

Âpnée / fragment 78

Tombe, paresse !
Paresse, tombe !
Tombe, tombe !
Paresse, paresse !

/

le goût de la paix
n’a pas de goût
il faut choisir
entre le goût et la paix

//

j’ai déjà réduit
mon vocabulaire à ton nom
je veux maintenant réduire
le monde à ton corps

///

sueurs chaudes et sueurs froides
cœur à gauche
cœur à droite
le ciel fait un tour
et s’arrête encore
tête en bas
les étoiles ont rallongé l’écharpe

CIément / fragment 46

Peut-être que dans sa lettre totalement illisible, Clément me demandait pourquoi le chapitre un durait si longtemps alors que celui de l’œuvre plagiée n’excédait pas cinq ou six pages.

Je pris mon stylo et une feuille et écrivis :

Dans le chapitre un de l’œuvre plagiée, selon toute vraisemblance, Alexandre n’est pas encore mort, il faut pour cela attendre le chapitre deux, tandis que dans mon texte, dès les premières lignes, dès le premier mot et avant, Jean-Croque est déjà sacrément en décomposition. Alors tu vois, comme dit le proverbe, les morts n’ont pas de montres, et d’ailleurs moi non plus, je sais même pas encore si je devrais pas passer directement au chapitre trois.

Rouge / chapitre 10

Il y eut dans le couloir trois jours de crainte. Trois jours durant lesquels personne n’a osé sortir ou comprendre. Trois jours avec l’insomnie au creux des paupières.
Les Résidents ont tiré les rideaux.
Poc !
L’horizon s’est endormi en un point infime, poc ! sous les plis de la première valve de leur cœur. L’horizon plate s’est endormi, comme un téléviseur qu’on éteint, avalé en un point central, poc ! C’est ici !
Là où ici il n’y a plus d’horizon.
Poc !
Il y a eu un écran noir… Et un point, un point le regardait.
Alors il y eut de la lumière, ici ou là, et un reflet se perdait dans l’un ou dans l’autre.
Il y a eu le soleil qui restait sous sa couette jusqu’après sept heures du matin.
Il y a eu les étoiles, quelque part dans le ciel ; elles observaient avec émerveillement la Terre au-dessus d’elles tout étoilée de ses lumineuses mégalopoles. C’était le Spleen de Paris en anglais, mais sans la conscience.
Il y a eu le silence. Ou bien… c’était comme le chuchotement du silence qui leur rappelait à tous de ne pas l’oublier. Le silence n’est pas d’ici. Il est au milieu, comme un mur – non ! c’est un mur, et il pousse comme du chiendent.
Les Résidents, ils ont mangé que des pâtes au beurre, et toujours les mêmes, comme à la cantine, celles en alphabet.
Sur le bord de leur assiette, ils tentaient tous d’écrire leur prénom. Ça leur prenait du temps de manger… et ça leur faisait gagner du temps sur l’ennui. Ils cherchaient les lettres dans les pâtes froides. Comme ils avaient pas d’appétit – et c’était cette constante qui tuait la vieillesse – à peine arrivés à la moitié de l’assiette, ils s’arrêtaient de manger… Et les pâtes en trop, les pâtes qu’ils avaient en double, et personne avec qui faire des échanges, les gentils vieux les jetaient… mais pas dans le cendrier (même ceux qui ne fument pas ont un cendrier), dans le truc le plus proche, un truc de la race des contenants, n’importe quoi qui n’avait aucun rapport avec les phénix et les conneries de ce genre.
Mais leur alphabet c’était comme le reste, ils reconstituaient jamais rien comme il fallait.
Ils enrageaient sur le fabriquant de pâtes, ils s’imaginaient que ces cons de ritals écrivaient avec autant de lettres qu’ils ne comptaient… escrocs, putain d’escrocs ! ils répétaient.
Ils reconstituaient jamais rien comme il fallait.

Rouge / chapitre 9

Puis tout a repris son cours habituel, sans vague et sans remous. À sept heures du matin, on n’entendait plus Carmen. Le livreur passait, le soleil s’endormait, les mois tournaient comme des toupies. Mademoiselle K. s’était acheté un téléviseur mais ça neigeait constamment dans le petit écran et ça lui faisait tourner la tête. Sa vue grésillait et son cholestérol augmentait : le démon chocolat n’avait pas de limites. On était en janvier et Noël lui tardait déjà. C’était l’occasion de se réunir avec les autres Résidents. Madame I. était morte depuis cinq ans.
Dans le couloir, sur les murs floraux, les choux du Curé avaient remplacé les raviolis de Madame I., tant mieux. Ça leur renvoyait une bonne image. Une odeur de chou, c’était la preuve qu’un couloir était en bonne santé. Un couloir comme un autre et ainsi moins de chance de se faire repérer par la mort.
Pervenche achevait la collection force 3 de son magazine de mots croisés préféré lorsqu’elle aperçut dans la rue un camion de déménagement. Elle l’entendit surtout. Et depuis longtemps, à dire vrai. Ça l’avait dérangé au beau milieu d’un mot en six lettres : on la donne au chat. Un instant, elle l’avait eu au bout de la langue, mais à cause de ces enculés qui l’avaient interrompu dans sa réflexion, le mot, il avait dû bondir hors de sa bouche, car elle ne s’en rappelait plus. Et il n’y avait rien d’autre à penser que le vacarme des hommes dans la rue. Avant de se lever pour épancher sa tempête, et pour être sûre d’être à la hauteur une fois fait, elle avait attendu que sa colère monte, longtemps, avec de moins en moins de patience, et elle avait laissé la cacophonie crachée par la rue lui triturer longtemps les tympans.
Une fois la patience érodée, Pervenche, remontée comme une trotteuse, a fini par ouvrir la fenêtre.
Coi !
Elle s’apprêtait à vociférer tout un tas d’injures parfaitement déplacées pour une vieille dame lorsque son élan fut interrompu par un insensé ballet de cartons que les déménageurs entassaient – et elle crût mourir d’avoir à l’admettre – dans la cour de la Résidence.
Pervenche ne cracha rien. Elle ne lâcha pas un mot. Elle demeura la bouche bête, ne retrouva pas sa langue et ne termina jamais sa grille de mots croisés.
Puis elle fut de nouveau assommée par sa peur lorsque les bruits commencèrent à s’approcher. Ils tambourinaient désormais dans le couloir. Personne au judas n’osait regarder. Vraiment personne.
Par la fenêtre, en un dernier effort et tout en se dissimulant derrière ses pensées en plastique, Pervenche a aperçu une jeune femme qui commandait les opérations.
La jeune femme a disparu dans la Résidence. Mais personne ne l’a vu. Personne au judas n’a eu la bravoure de se pencher.

Âpnée / fragment 76

danger de tes yeux d’angèle (voilà,
je crois que j’ai connu la chanteuse le jour de notre chanson. Dans quel ordre ? Ma mémoire l’ignore. Non je te taquine (en italique sont les pensées de la 4ème dimension)
Putain, je baise le rythme.)
danger de tes yeux d’angèle
nous étions aujourd’hui hier le 25 juillet : j’ai craqué sur cette fille au boulot, un mois plus tôt
j’ose pas dire son nom, secret professionnel, je travaille dans le domaine médical
c’est moi qui ai pris le rendez-vous, un mois, et c’est pas que j’ai compté les jours, mais c’est que son nom est :
facile à retenir
en haut du cahier colonne de droite à 14h
sur la page recto
écrit par ma main c’est-à-dire pas par l’autre secrétaire

as-tu déjà entendue parler de la mémoire visuelle ?
Ces gens ont les yeux si amochés qu’ils ressemblent à des mouches crevées au bord d’un pneu
des ailes de mouches crevées
des milliers d’ailes de mouches compressées en une seule
mais encore assez translucides pour laisser passer quelque chose
quelque chose c’est-à-dire n’importe quoi
comme du cinéma à 240 images par seconde laisse encore passer un œil
un œil gauche
un œil gauche
un œil gauche
un œil gauche
un œil gauche
donc j’ai une sacrée mémoire visuelle
et j’ai appris dans un livre débile ou dans un article débile
que mes yeux étaient comme
un millier d’ailes de mouches
et parmi ce millier il y a
une tache rouge

L. portait aujourd’hui, c’est-à-dire pour notre rendez-vous du 25 juillet 2018 à 14h page recto écrit par ma main c’est-à-dire pas par l’autre secrétaire, une chemise brodée E. Leclerc, ce qui voulait dire qu’elle travaillait pour le supermarché E. Leclerc, un endroit où je pourrais la trouver, si je voulais la trouver
elle portait cette chemise pour que je le sache
pour que je la trouve si je voulais la trouver

j’en suis arrivée à un point où je pourrais pisser sur le clavier et écrire son nom… ce qui donnerait

(je ne pisse pas fort)
écrire son nom et aller me coucher satisfaite et cuver mes litres de vin
je pourrais juste faire de cet endroit le journal intime le plus pourri du monde
et je vais sûrement faire ça

CIément / fragment 45

Chanson de Mabon

Au premier jour de l’automne, les corbeaux déploient
leurs pattes racornies et enchevêtrées
en un bruit de branches qui craquent,
et lentement se lèvent
plus haut que les grues,
sur une ombre plus fine que celle du blé.
Dans les champs ils se confondent aux rayons
du soleil qui meurt.
Ils ramènent le feu vers les souterrains.

CIément / fragment 44

J’ai reçu une lettre postale de Clément ; c’est en réalité une lettre que j’ai moi-même envoyé à une adresse imaginaire il y a une douzaine de jours ; j’ai fait en sorte qu’aucun facteur, même zélé s’il en est, ne puisse la trouver. Voici l’adresse : Juliette n’avait pas peur, 15, rue des trois corbeaux, 12150 Sel-sous-Mezyeux. Elle est en partie recouverte par l’encre du tampon « n’habite plus à l’adresse indiquée, retour à l’envoyeur ».
Lorsque je l’ouvre, je découvre deux feuillets remplis à ras bords de mots illisibles, que je sais écrits de la main gauche par une droitière, et dont je suis incapable de relire quoi que ce soit. Seule la signature m’est familière : Clément.

CIément / fragment 43

Mon visage est si grand
que les larmes n’en tombent jamais
Si grand que parfois
alors qu’il pleut sur l’œil
il resplendit sur le front
Et si grand que la nuit et le jour
s’ignorent comme sur Terre
lorsqu’ils traversent les faces et les arêtes
du miroir écaillé

C’est de là que viennent mes rides
de trois femmes qu’on arrache à elles-mêmes
(la première femme est une fillette
avec des bleus sur les jambes,
la deuxième femme est une jeune femme
avec des bleus sur les bras,
la troisième femme est un homme
sans bleus, sans jambes, sans bras)

CIément / fragment 42

365 jours de Sel, extraits

15 –
Sel,
J’ai rêvé de toi cette nuit. Il n’y avait personne d’autre que nous. Il n’y avait pas de lieu et j’ignore si nous étions jeunes, si nous étions vieux ou si nous étions exactement exacts à maintenant. Ce n’était pas que j’avais tout oublié au réveil, car je n’avais rien oublié ; dans ma mémoire tout était clair : j’avais passé un siècle avec toi, en toi et en moi, un siècle pour une vie et je me sentais riche de l’indicible, de l’invisible et de l’immortel. Dans toute sa modestie, j’avais compris que l’univers tenait entre quatre lèvres.

Âpnée / fragment 75

il y a une étagère, ou pour être quasi-exacte, il y a une quinzaine d’étagères, toutes semblables, en bois clair, composées de quatre plateaux, au fond d’une cave très propre bien que très vieille – quelques trous dans les murs permettent de compter les humeurs du temps
peut-être que quelqu’un y stockait du vin autrefois
mais dans mon rêve, ou pour être quasi-exacte, dans ma vision, ce sont des larmes qui sont stockées sur les étagères
mais des larmes au moins aussi grosses que des bouteilles, et malgré leur forme de larme, elles contiennent toutes avec certitude au moins 75 centilitres
mais sûrement pas 75 centilitres de larmes
si vous mettez 75 centilitres de larmes les unes sur les autres dans les autres entre les autres, ça va sévèrement moisir et sentir très mauvais pour un paquet de personnes
c’est pour cela que je me pose la question
car en vérité, les bouteilles de larmes semblent vides
transparentes et opaques à la fois
un peu comme les bouteilles de vins lorsque le vin est encore très vivant et s’accroche et s’infiltre partout
un peu comme les veines qui renferment, dit-on, le sang – ce qui est faux
les veines sont du charabia ; les veines devaient être une maison, un soleil, un papa et une maman, mais non, ça a tourné en charabia
le vin encore vivant se dandine comme du mercure, après quoi il ressemble à un cadavre d’oiseau au zénith du compostage, c’est-à-dire plus chaud que son corps ne l’a jamais été
et donc il y a sur les étagères toute cette collection de larmes rangées par une personne très maniaque
des larmes vivantes – larves de mercure
ou des larmes mortes – chasses de chiottes cassées
je pense qu’elles sont vides
je voudrais en briser une, pour vérifier, mais j’ai oublié l’emplacement de la cave, j’ai oublié le chemin qui menait à l’emplacement de la cave, tout le chemin, du début à la fin
mais elles sont vides c’est sûr
il faudrait que je retrouve la personne qui range toutes ces larmes sur les étagères
pour lui demander l’adresse, par exemple