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CIément / fragment 5

La vidéo s’intitule Never been kissed et montre en plan fixe une jeune femme portant une robe bleue marine à fleurs roses et un chapeau blanc du genre capeline. Ses yeux sont foncés – pas moins foncés que noisettes, et ses cheveux sont blonds et lui arrivent sous les épaules. Elle est assise en tailleur sur un lit aux draps immaculés et elle s’adresse directement au téléspectateur, le tutoyant, c’est-à-dire me tutoyant et m’expliquant qu’elle n’a encore jamais rencontré l’amour, jamais touché un corps, jamais embrassé une bouche, et à quel point elle se sent seule ce soir et rêverait d’un peu de compagnie. Elle pose des questions directes au téléspectateur, c’est-à-dire à moi, par exemple elle me demande, est-ce que tu aimes ma jolie robe ? Ou encore, est-ce que tu aimes les vilaines filles ? Vers la sixième minute, elle soulève sa robe et demande au téléspectateur, c’est-à-dire moi, de se toucher la bite. Elle écarte les jambes et me rappelle qu’elle est encore vierge, puis elle ferme et ouvre l’entrejambe à plusieurs reprises et le formule en langage de chatte… Vers la fin de la vidéo, la fille me remercie d’avoir fait d’elle une femme, puis elle m’invite à repasser la voir très bientôt.

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CIément / fragment 2

Les jours suivants, je n’arrive pas à dormir. Dès lors que le soleil disparaît derrière la haie de sapins Leyland, des traînées de poudre s’enflamment le long de mon dos et y dessinent ou y écrivent quelque chose, encore et encore ; les mêmes formes se répètent et désespèrent d’hurler. Mais la douleur est trop forte : je n’arrive pas à comprendre.

Il est 23h04 et je tente de taire les pulsations du sang en jetant des cailloux dans le fleuve. Il est 23h04 et je n’ai plus 14 ans, Sel n’est plus à mes côtés et j’ai oublié comment faire un barrage dans l’eau.

Alors
je noie le sang dans le sang
et le fleuve se teinte d’une nappe de sève
où je dors enfin
comme d’autres diraient
je me noie

(ici l’écorce piétinée
par l’alcool des plaies
ne
repousse
plus)

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CIément / Chapitre 1, fragment 1

Sel traverse le décor de long en large, de la cuisine au salon, et je fais beaucoup mieux que la regarder passer (parce que c’est interdit, parce que je regarde Sel beaucoup trop, en tout cas beaucoup plus que 24 images par seconde, et c’est mauvais pour les yeux et mauvais pour la tête et mauvais pour le cœur, non ?) : je passe au sonar tout ce qui dans la pièce n’est pas Sel, je quadrille les contours de sa progression et mémorise chacun des milliards de pixels qui apparaissent et disparaissent devant et derrière elle. Le résultat ressemble à un film de quatre heures sur une étape de la vie de Sel, aujourd’hui, de la cuisine au salon, mais sans aucune preuve de son image sur la pellicule.
Elle se vautre dans le canapé et se contorsionne un long moment avant de finalement se laisser fondre tête en bas. De longues et ambitieuses tiges de saules s’étendent au bord d’une rivière imaginaire de carrelage blanc cassé. Arrivée à 24 images, je détourne le regard et retourne à mon minutieux travail de cartographie des cataractes de Sel.
Elle dort ou essaye de dormir. Elle s’ennuie. Je distingue ses yeux qui claque l’éclair dans la nuit, deux fois, trois fois (je n’entends pas la détonation du tonnerre, cela me rend triste et plus seule encore). Sel se relève, et moi, d’un geste brusque, comme tenant une loupe chaude sous laquelle elle vient d’apparaître, je détourne très vite le regard pour la laisser se déplacer aux extrémités de mes yeux (sur la couture du revers, là où parfois le soleil brille sans interruption des mois et des mois, mais aussi là où parfois le soleil ne se lève plus et semble ne plus exister, ni derrière ni nulle part), un endroit calme en cette saison, sous mes cils blondis, car mes yeux sont des blobs aux fractales affamées, et si à cet instant précis, dans des conditions de bouillonnement si intense, je déposais Sel sur mon équateur, elle fondrait avant même qu’un baiser ne puisse la voiler.

Quelqu’un me parle et je réponds tout ce qu’il y a à répondre. Après quoi je me lève à mon tour, laissant une centaine de mes muscles se déployer et former un résultat lamentable.
(Voici une blague : combien faut-il de muscles pour changer une ampoule ? Réponse: Environ 150. Pitié !)

Nous sommes au milieu de la nuit, Sel et moi et les autres.
Les adieux sont proches, et pour ne pas pleurer, j’ai plombé mes yeux de coton ; ils sont à présent deux tristes ballons d’hélium lestés aux lettres d’amour, et moi je sombre au milieu des nuages, du silence des nuages.
Je suis déjà partie, dentelles sur le visage, je pars toujours en avance, et le gravier rampe le long de mon corps, avance.
Mais nous ne disons pas au revoir…
Sel pourrait être ma cousine, et c’est un peu le jeu de rôle que nous jouons chaque été lors des grandes vacances.
Je l’aime, et, pour une erreur administrative, mon amour est immonde.
(Même si nos parents sont absents chaque fois, Sel et moi avons, lors des grandes vacances d’été, respectivement 15 et 14 ans.)

Avant qu’elle ne s’approche de moi pour ne pas dire au revoir, il me faut disparaître, c’est-à-dire mourir, c’est-à-dire tomber dans la tempête de pollen, me désintégrer, être partout, rester avec Sel pour toujours.
! mooB
Sel m’enlace – son doigt dessine ou écrit quelque chose dans mon dos – puis elle dit
à l’année prochaine.

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CIément / Prologue

Si je pouvais, je passerais directement au post +1, qui est le fragment durant lequel je fais l’amour avec ***, mais c’est impossible.
(Je pourrais dire « allez, s’il te plaît, baisons ici maintenant », mais je sais que ça ne marche pas comme ça.)
Voici un rapide résumé des 154 fragments qui précédent cette scène :

Dans le premier chapitre, je me masturbe énormément, après quoi je suis obligée de faire une pause de plusieurs jours à cause d’une inflammation.

Dans le deuxième chapitre, je fais semblant de rencontrer Sel pour la première fois. Je fais semblant de tomber amoureuse d’elle pour la première fois et nous faisons l’amour, d’une certaine façon, pour la millième fois environ ; entre temps, mon inflammation a disparu.

Dans le troisième chapitre, j’annonce au lecteur que Clément écrit un roman d’auto-fiction qui porte mon nom ; l’intrigue est simple : le narrateur pompe l’énergie de tous les gens qu’il croise, tue malencontreusement trois personnages, puis disparaît derrière le mot « fin » en bout de texte.

Dans le quatrième chapitre, rien ne se passe. J’écris tout un tas de scènes érotiques et/ou fétichistes pour combler le vide.

Dans le cinquième chapitre, toujours rien ne se passe. J’écris le cinquième chapitre.

Finalement, dans le dernier chapitre, quelqu’un tombe amoureuse de moi. J’ignore son nom. J’ignore si oui ou non elle fait partie des personnages du roman, mais c’est ce qui arrive, juste avant le mot « fin » en bout de texte, quelqu’un tombe amoureuse de moi.

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CIément

(roman en cours d’écriture)

Table

Prologue
Chapitre 1

Note 1

Le roman qui suit n’est ni une fan-fiction, ni un pastiche, ni un hommage. Reprenant assez précisément la structure, les événements, les idées, et parfois plusieurs paragraphes entiers du roman intitulé Clément et publié par fragments sur ce même forum du 20 novembre 2014 au 21 novembre 2016 (?), il faudrait à mon humble avis classer ce texte dans la catégorie « plagiat », si celle-ci existait…
à bon entendeur.

A propos des droits d’auteur

Je tiens à préciser qu’avant d’entreprendre mon projet, j’ai tenté à de nombreuses reprises et par divers moyens de joindre l’auteur de l’œuvre plagiée, Monsieur Julien, alias Pandémonium, mais toutes mes tentatives sont restées lettres mortes.
En outre, renonçant à vendre ce texte dans un avenir proche – je le dépose ici comme dans une décharge, vous le trouvez entre deux rats morts lors d’une balade le dimanche – aucune plainte déposée à mon encontre ne sera retenue par aucun tribunal, donc il est inutile d’essayer.

A propos des personnages

Maya se prénomme désormais Neige, et que cela ne soit pas un prénom est tragiquement volontaire, car Neige (Maya) n’apparaît à aucun moment dans cette histoire. En outre, à plus ou moins long terme (peut-être dans le chapitre 4, qui devrait correspondre à l’hiver), ce prénom redevient un nom commun sans majuscule.

Charlie est encore magicienne et danse-clodos. Elle porte le même nom mais sa peau est un peu différente, des zébrures blanches la parcourent et je crois que ce sont des nuages.

Anaïs a été recyclée et une partie de son corps a permis à de nombreux clodos de survivre à la démocratie. Ce qu’il reste d’elle erre encore ça et là, sous diverses formes, essentiellement composées de plastique de pétrole.

Clément n’a pas changé de nom, en revanche, sa triple face a effectué une rotation à 120° sur la gauche. Problème : les ombres n’ont pas suivi, et Clément porte maintenant sur chacun de ses trois visages une ombre qui n’est plus la sienne, mais celle de 120° dans le temps-arrière. Je et il ne savent plus qu’iel aimons.

Marianne est un nouveau personnage issu de la scission d’Anaïs dans l’espace béni – ce qui concrètement ressemble à une bouteille de vodka qui se fracasse sur le trottoir en blessant tous les équilibristes suivants. Marianne est tout l’inverse d’Anaïs. Ou plus exactement, Marianne est la part d’eau d’Anaïs.

Chloé se prénomme désormais Nana. Elle travaille deux étages plus haut que dans le roman plagié. Elle ignore encore qu’à l’ombre de son ventre, mille enfants tètent.

Alexandre vogue toujours entre ciel et terre et change régulièrement de physiques. Voici une liste non exhaustive de ses apparitions les plus remarquables :
– l’oranger du Mexique / non-mentionné / en arrière-plan lors de l’enterrement de Jean-Croque-Chat / post 25
– la huppe cendrée / non-mentionnée / en arrière-plan lors de l’escapade entre Sel et moi / post 29
– le bonsaï de gingko biloba en style sokan (double-tronc) / non-mentionné / sur la table de la terrasse, lors de la soirée « cannibale et totem » avec Clément et Charlie / post 68

Jean-Croque-Chat conserve son nom jusqu’au chapitre 2, qui est le chapitre où quelqu’un doit mourir. Après quoi il se prénomme Pierre.

Enfin, j’ai décidé de donner un prénom à l’enfant sauvage, cette étrange personnage, voire semi-personnage, qui apparaît sans raison au milieu de l’œuvre plagiée et se confond régulièrement avec les autres protagonistes féminins. Ainsi se prénomme-t-elle Sel, comme l’ingrédient de cuisine qu’on jette sur les plaies pour les nettoyer.

Quant à moi, c’est Juliette. En quelques rares occasions, les personnages prononcent mon nom, par exemple Clément, aux posts 45 et 60, ou encore moi-même, aux posts 17, 63 et 125, à cause d’une tragique erreur de clavier, mais vous ne le lirez guère plus souvent. Inutile de vous y habituer.

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Âpnée / fragment 72

j’ai lu un mot allemand et il m’a rappelé quelque chose
je me suis sentie envahie d’une terrible
bête
ce mot allemand résonnait dans ma tête d’une abominable manière
d’une mélancolie incommensurable
et j’eus envie de mourir
comme il m’arrive parfois
lorsque je pense à un objet qui t’a appartenu
et que tu as cassé depuis
ou que tu as laissé chez moi et que je n’ose pas jeter
ou encore un objet qui attend quelque chose

ces objets me donnent envie de mourir
(je ne plaisante pas
c’est une expression à la mode
mais je ne plaisante pas)

l’ancien pot de yaourt que tu as peint
à l’école primaire
pourquoi l’as-tu laissé chez moi

s’il se casse selon toi
ce n’est pas grave
mais j’ai peur de le casser

j’ignore le sens de ce mot allemand
mais il m’apparut tel un précipice
et j’eus envie de mourir comme on fuit le vide

Âpnée / fragment 71

Je l’ai déjà écrit, c’est certain, mais c’est ainsi chaque matin, car ce qu’il reste de toi c’est le sel, cette empreinte des corps brûlés c’est le sel, l’odeur, la démangeaison, l’île perdue. C’est le sel.

Les draps sont traversés de nuages ; dans les rêves, le ciel est en bas.

Je ne sais pas si j’invente, si au premier œil qui s’ouvre je t’invoque, mais je t’ai sentie contre moi toute la nuit durant. Tu te retournais parfois et un vent glacial me griffait le dos ; je me réveillais alors avec le souvenir d’un cauchemar ancien, mais tu étais là et je me pressais à nouveau contre toi. Tu ne répondais pas lorsque je t’embrassais dans le cou, et tu étais largement plus froide qu’un corps humain traditionnel, j’aurais dit que tu te trouvais aux environs de 25°, mais c’était bien toi, aucun doute là-dessus : mon cœur ne battait plus. Pour la première fois de sa vie, mon cœur s’était arrêté, et il dormait là contre toi, lui aussi, harassé-e, retrouvé-e.
Je suis très vite tombée à 25°.

[…]

Je t’aime à en crever, et peu importe que tu ne m’aimes jamais, je t’aime encore.
Nous avions tout pour nous et tant pis, tout pour nous sauf l’espace et le temps, l’espace dilaté le jour de nos naissances, ma sœur jumelle, et le temps, divisé le jour de nos naissances, ma sœur jumelle, pour toi le calendrier solaire, pour moi le calendrier aztèque. Tant pis, dans une prochaine vie, nous serons chiennes d’une même portée et la plus douce des mamans nous adoptera. Elle nous fera stériliser pour éviter d’attirer tous les mâles du quartier et nous aurons un grand jardin avec une chèvre et des poules que nous mangerons parfois lors de crises passagères mais que notre maman remplacera à chaque fois. Il me tarde tant de jouer avec toi à la lutte dans la boue, à la course et à la corde. Le soir nous nous roulerons dans le lit avec notre maman et nous ferons des milliers de câlins avant de nous endormir. Nous mourrons à 16 ans, ce qui est un grand âge pour des chiennes de notre gabarit, ou plutôt l’une mourra et l’autre se laissera mourir, mais ç’aura été la plus belle des vies.

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Âpnée / fragment 70

je me souviens tes visages
comme ceux d’un oiseau sévère dans le ciel
qui passe sans regarder mais regarde
pupille marbrée
jour d’automne toujours

orphelin je crois
de
tu-ne-sais-pas-encore
mais tu sais pourtant et tu as peur
si tendre et noueux

au signal de la nuit prochaine
je serai pour toi le chant des oiseaux
et l’encre des rivages
alors accroche à ta porte
ta faiblesse
et faites que cela soit mon nom

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Âpnée / fragment 68

Je ne sais pas si je veux encore vivre dans le futur.
Comment font les autres écrivains ? Ont-ils accepté leur syndrome de Cassandre ? Comment se contentent-ils de cette petite maison aux fenêtres toujours closes où rien ni personne ne vient jamais, rien ni personne de vivant ?
Bref, s’il est possible qu’un jour quelqu’un daigne écouter mes prophéties, en voici une pour toi, mon ami Croque-chat :

le 28 mars de l’an 2017, alors que tu seras divinement âgé de trente-trois ans, tu mourras des suites d’un cancer étendu de ta joue à ton foie, et le 1er avril, sans blague, le 1er avril, tu seras enterré sur les hauteurs de Montauban, sous une tombe encore sans marbre, mais un chouette endroit en vérité, quoique probablement un peu venteux. Evelyn jettera une cigarette roulée sur ton cercueil et les gens esquisseront un sourire nerveux, lâché puis reniflé. Il y aura des absents, je te préviens, mais personne ne leur en voudra vraiment. Je ne crois pas qu’il soit normal que des enfants se rendent seuls à un enterrement.
quelques mois plus tard, j’adopterai une chienne. Vous ne vous rencontrerez jamais, absolument jamais, ce qui fera de moi
une deuxième personne.
ensuite, chaque fois que quelqu’un mourra et que quelqu’un le remplacera, je deviendrai
une nouvelle personne, laissant derrière, de plus en plus lointain, le premier monde.
tu fais parti du premier monde.
alors pour le sauver, et si tu arrives à croire à cette prophétie, sauve-toi
maintenant.
si tout se passe bien, nous nous retrouverons, je ne sais pas où, mais fais-moi confiance, c’est notre seule chance
ma chienne sera là elle aussi
et si tu le veux encore, on ira chercher les trésors celtes et gaulois dont tu parles chaque soir
j’essaierai d’y croire

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Âpnée / fragment 67

Il faut que tu continues de croire, lorsque tu pars travailler dans les bureaux des villes, que ton chien dort tout le jour
paisiblement
Je ne te dirai pas ce qu’il en est vraiment
Il faut que tu t’accroches à chaque mensonge
avec force
ou tu cesserais d’être humain

/Le sommeil c’est un peu
à chaque fois
l’espérance

Un bruit de pas
ou le froissement d’un souffle te réveille
Elle est là
Tu voudrais dire pour toujours
Tu voudrais dire je suis
réveillée de l’autre côté du sommeil/

Il faut fermer les yeux
toujours
le rythme du souffle animal te ferait tourner la tête
et l’ivresse t’effraie
Retourne travailler

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Âpnée / fragment 66

mes seins s’écrasent
sur le rivage
de tes roches humides
et tendres d’île ancienne
il y avait la pierre ici avant
qu’aucune main animale
n’avait jamais caressée

tes raideurs me serrent
tu fumes en silence et je creuse la fumée
je demande
combien de temps dormirons-nous encore ?
mais tu ne réponds toujours pas, tu regardes la mer et l’horizon, ou ce que tu crois être la mer et l’horizon mais qui ne sont en réalité que des murs (ou quelque chose comme des murs, je ne sais plus, j’ai oublié, j’ai un foulard sur les yeux, un foulard aux couleurs de la reine sans peuple, rouge et blanc), tu fumes, et évidemment tu es belle quand tu fumes,
la fumée se perd dans tes longs cheveux art nouveau
puis tu te crispes et me ligotes

si tu poses sur mes yeux la paume de ta main
comme une poule mignonne
je m’endors

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Âpnée / fragment 64

Je rentre parfois dans la fumée des dieux, la fumée qu’un rien peut souffler, au hasard d’un trottoir ou d’un arbre, d’un regard ou d’une parole, comme un rêve puissant surgit parfois sans prévenir et nous enveloppe tout entier, comme un rêve d’enfant, et que seul un enfant peut croire réel, et le croire si fort qu’il se réalise. Physiquement, je sens la fumée tout autour de mon corps, et plus encore sur mon visage. Ce sont des mains qui tirent sur ma peau, des mains qui triturent une sculpture d’argile, et lorsque les mains se retirent enfin et que j’ose à nouveau toucher mon visage, je porte le masque, jamais le même, ce sont eux qui l’ont pétri, les êtres qui m’observent et dont le regard habituel m’éblouit et me brûle la peau, mais pas derrière le masque. Ils veulent que je communique avec eux, ou encore ils veulent m’asservir, ou encore ils veulent m’avaler. Toute faible, je me laisse déposséder, je caresse l’argile de mon masque, d’un geste doux, sans doute d’un geste de folle.
Parfois, pour quelques bouffées de fumée tirées directement à la gorge des dieux, je pose moi-même le masque sur le visage. Il n’a pas de trou pour les yeux et la bouche. Je crois que les gens ne me voient plus.
Mais aujourd’hui, je porte un masque nouveau. J’ai certainement trop fumé, beaucoup trop fumé. Je suis allongée amorphe dans mon fauteuil de travail et ma chienne, ses dents brillent, ses narines palpitent, elle m’observe si intensément que son visage est jeté contre le mien et je sais, je comprends, j’entends tout de ses gestes. Je porte le masque de loup.
On joue à se lécher le visage, on se montre les crocs, on se mordille les oreilles, et quand les retrouvailles sont terminées, nous partons, nous partons loin, jusqu’à l’orée de la forêt, dans laquelle nous nous engouffrons.
Il pleut.
Nous dévalons les éboulis de pierre, les passages d’arbres morts et frappés par la foudre, nous grimpons sur les rochers glissants, nous nous abreuvons aux ruisseaux, nous tournons frénétiquement la tête à chaque bruissement de feuille, chaque brisure de branche, […]

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Âpnée / fragment 63

Je me suis réveillée. J’ai fait les choses importantes de la vie, aller aux toilettes, boire de l’eau. Ensuite, je me suis installée à mon bureau, il était encore tôt le matin, j’ai réfléchi à ce que j’allais faire. J’ai ouvert mon fichier texte, j’ai lu les dernières phrases de ma nouvelle sur l’empire Teotihuacan, puis j’ai refermé le fichier texte. J’ai poussé le clavier au fond du bureau et j’ai allongé toute ma tête sur le verre froid du bureau, c’était agréable. Après ça, j’ai regardé par la fenêtre, la même depuis plus de dix ans, celle que l’on retrouve dans chacun de mes textes sur la mort. Enfin, j’ai pris un stylo, une feuille de papier et j’y ai écrit mon prénom. Il m’a semblé irréel.

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Âpnée / fragment 60

Je ne t’éviterai plus, je n’aurai plus peur de ce que tu n’es pas, je marcherai d’un pas tranquille vers toi et te saluerai et tu me salueras, une bise, deux bises, et je n’aurai pas peur de ce que ne sont pas tes lèvres, je te parlerai et tu me parleras, les fleurs, le ciel, la drogue, et je n’aurai pas peur de ce que n’est pas le silence, je te laisserai me toucher, tu me laisseras t’effleurer et je ne tremblerai presque pas, je laisserai mon cœur au fond de moi, seul se gonfler et s’épuiser, se courber, se fendre et hurler et je n’entendrai rien, il sera loin de moi, seul et sombre et je laisserai sur lui toutes les tumeurs pousser, autant qu’il le désire, et je n’aurai pas peur de ce que n’est pas la mort, il sera libre de hurler et tu pourras bien l’entendre ou ne pas l’entendre, je n’en aurai juste rien à foutre, je te dirai adieu ou à la prochaine fois, tu me diras adieu ou à la prochaine fois, je rentrerai chez moi, et toi, je ne sais pas…
Sur tous les murs alors, du salon à la chambre, des toilettes à la salle de bain, je lirai à haute voix, pour mon cœur à moitié crevé, je lirai tous les mémos que nous avions laissés, le jour pour la nuit, je lirai à mon cœur les milles douceurs que tu n’es pas, les milles lumières et les milles horizons, je lirai les milles gouffres qui nous séparent et les milles mots qui sont mes préférés et que tu ne connais pas, je lirai les milles couleurs que tu confonds, comme le rouge que tu appelles jaune ou le bleu que tu appelles noir, et mon cœur me suppliera de cesser, et mon cœur me promettra de ne plus jamais t’aimer si j’arrête, mais pitié que j’arrête maintenant, mais je continuerai, je lirai tous les mémos laissés sur les murs et je laisserai mon cœur s’étouffer avec chacun d’entre eux.
Enfin, j’irai dormir, aussi creuse que la vallée que nul n’habite, aussi vide que le ciel que nul ne voit, et sous ce ciel, j’habiterai.

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Âpnée / fragment 59

Je n’avance pas.
De l’amour que je te porte, je ne retire presque rien, si ce n’est quelques malheureux poèmes patinés de sucre et qui n’ont de goût que le temps de les tourner deux fois sous la langue.
Si j’avance, ce n’est qu’à l’intérieur de moi-même, tel un serpent se mordant la queue, encore et encore, tour après tour ; je deviens un ouroboros de plusieurs épaisseurs et il fait ici de plus en plus sombre et puant.
Tu n’es pas le noyau. Tu es une étoile lointaine (et par définition, morte). Soyons honnête, toutes mes mues qu’aucune bouche ne rejette, toutes mes peaux qui se frictionnent le hurlent, je te hais.

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