Tous les articles par Petit vulcan

Âpnée / fragment 10

Ce matin, j’ai dit que ma chambre était une de ses bicoques de bois qu’on voit au pied du mont Fuji sur de vieilles estampes japonaises.
J’ai dit que chaque membre du culte devait accomplir au moins une fois par jour l’ascension de la montagne sacrée, afin de déposer au sommet une et une seule fleur des champs, en échange de quoi la déesse donnerait un et un seul caillou afin d’aider à la construction de nos temples sans toucher au ventre de la montagne sacrée.
Ensuite le téléphone a sonné et c’était le roi des loups qui gueulait et m’annonçait que j’étais dans la merde jusqu’au cou. J’ai essayé de me souvenir qui était le roi des loups, mais sans succès.

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Âpnée / fragment 9

Au déjeuner, j’ai dit que faire la vaisselle me vaudrait ton amour éternel. Alors j’ai fait la vaisselle.
Je me suis attribuée un bon point. J’ai allumé un cierge et j’ai baptisé le pain, baptisé le jambon, baptisé l’eau et nous avons mangé tous ensemble autour de la grande table du culte dans des assiettes propres.
J’ai débarrassé et je me suis attribuée un autre bon point et j’ai décrété que deux bons points cumulés donnaient le droit à chaque membre du culte de se resservir du dessert, en l’occurrence du fromage blanc baptisé avec un peu de sucre baptisé lui aussi.

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Âpnée / fragment 8

Je crois que les cheveux contiennent la mémoire comme les troncs des arbres, et donc, une microseconde avant de les passer à la tondeuse, j’ai changé d’avis, du rien au tout, décidé de ne plus jamais les couper.
En outre, les cheveux protègent des mauvais sorts et des mauvais gens.
Plus le fait que les cheveux savent se battre (si on les arme et les entraîne un peu, évidemment).
Bref, aujourd’hui j’ai dit que mon nid était mes cheveux, qu’il se trouvait dans la canopée, et que de là-haut je pouvais enfin voir l’emplacement de la pyramide qui crachait son feu d’astéroïdes sur toute la forêt.
Tout le reste du jour et de la nuit, j’ai dessiné un plan sur une feuille de bananier et j’ai fumé de gros cigares de général.

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Âpnée / fragment 7

     Aujourd’hui je me suis levée et j’ai dit que ma chambre était une hutte et moi la dernière amazone de ma tribu. Toutes mes sœurs étaient mortes. Il ne restait que moi.
Cependant, j’ai dit qu’il existait quelque part dans la forêt une pyramide gardée par un homme à tête de chien et aux doigts de diamant.
J’ai dit encore, c’est moi qui suis prisonnière dans les entrailles de cette pyramide.
J’ai dit, peut-être que le gardien à tête de chien et aux doigts de diamant est à la solde des conquistadors.
J’ai dit, c’est moi qui vais délivrer la grande prêtresse *** enfermée dans les entrailles de la pyramide.
J’ai dit, je vais couper la tête de l’homme à tête de chien et aucune de ses caresses de diamant ne pourra m’atteindre et trancher ma première peau.
Sans une boucle de travers, j’ai dit, je dénouerai le labyrinthe.

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Âpnée / fragment 6

     J‘écris son petit nom sur le bout de mon grand doigt, et le trempe dans le bouillon, remue dans l’espoir magique, satanique, vaudou, qu’importe, remue jusqu’à ce que le nom disparaisse et s’y mélange entièrement !
Dans mon 10m² de sorcière urbaine, je crée toutes sortes de philtres d’amour. J’ai peint mes feuilles de cours, celles où mon écriture est la plus rapide et la plus illisible, et je les ai collées par petits éclats sur la fenêtre. Maintenant, je dis que ce sont des prières et des chants sacrés pour elle, et je dis aussi que j’ai réquisitionné une mini église pour son culte.
Je crache dans ma nourriture en improvisant un bénédicité ultra-moderne. « Sainte *** ! Que soient maudites ces pâtes au beurre qui n’ont aucun goût ! Sainte *** ! Que soit maudite toute la nourriture du monde qui n’a aucun goût ! Sainte *** ! Que je demeure sans jamais plus rien manger avant de t’avoir goûtée Toi ! Sainte *** ! Que je connaisse le goût de toutes ces choses ! Amen ! Bisous partout ! »
Je bénis mon pipi, car il est capable de franchir les canalisations, les fleuves et les rivières, et peut aller presque partout, même dans les nuages…
Tout se transcende.
J’attrape tous les insectes, les mouches, les moucherons, les cousins, et les ensorcelle. Je les enferme dans l’orbe de mes mains et leur murmure le nom interdit, ainsi que la prière – qui fait office de clé –, et qu’ils devront aller murmurer à l’oreille de ma victime la nuit suivante.
J’observe les moustiques me sucer le sang ; une fois bien gonflés, je répète avec eux le rituel du murmure, et leur indique le vitrail de sortie.
Un litre de mon sang frais ! je promets au premier moustique capable de me ramener le précieux liquide !
Lorsqu’il est tard, lorsque j’ai trop bu, lorsque je n’ai pas assez dormi, tout ceci prend des proportions indignes, et je m’étonne que personne ne soit encore allé se plaindre de la sorcière du 228.

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Âpnée / fragment 5

Je suis sortie de chez moi et j’ai fait semblant de tomber amoureuse trois fois.
J’ai suivi cette fille pendant cinq minutes sans avoir vu son visage. Elle zigzaguait dans la foule, ne regardait que devant elle et prenait les virages serrés. Elle portait un sac à dos kaki, une jupe et des collants noirs, des grosses chaussures de punk à chien. Elle marchait en direction du fleuve et je pensais qu’elle allait rejoindre des amies, boire sauvagement, fumer, chanter et embrasser des ivrognes, mais elle est entrée dans un immeuble chic de la rue des Changes et son visage avec.
Plus tard dans le bar, il y avait cette fille que j’avais vu danser lors d’un bal sur la place des Jacobins. Grande et svelte, cheveux noirs et toujours une main en mouvement, comme un foulard ou comme la fumée d’une cigarette, et les angles puissants de son corps à ressort dont le souffle venait écraser mes poumons. Elle était vêtue de mille étoffes, habillée du monde, et je voulais lui ressembler, je voulais être elle. Refuser mon corps, je voulais être maigre et m’habiller du monde à mon tour, refuser l’épaisseur de mon existence et ne croire qu’en ce millier d’étoffes sur moi. Ce vieux rêve d’être une toute petite chose ; une lettre à poster.
Enfin, mon amie est arrivée, accompagnée d’une violoniste que j’avais déjà vu jouer le week-end précédent à l’église Saint-Pierre. Je lui parlais pour la première fois, découvrant un accent doux et suave, peut-être anglais. Je ne lui ai pas demandé ; je suis trop timide pour parler, alors poser des questions, qui plus est intimes, ça ne risque pas d’arriver. Nous avons commandé des bières et j’ai essayé d’être intéressante mais je ne l’ai pas été. J’ai souri bêtement à tout ce qu’elles racontaient, même lorsque je n’écoutais plus, noyée dans l’écume de soleil de la nuque de la violoniste. Quand j’avais envie de pleurer, je roulais simplement une clope et j’allais fumer sur le trottoir. Avec ma gueule noire de tristesse, même seule, personne n’est venu m’aborder. Tant mieux.
En rentrant, j’ai allumé l’ordinateur et constaté que *** n’avait répondu à aucun de mes messages. Je suis restée un moment à rien faire, liquéfiée. J’aurai voulu être fatiguée, tenter d’aller dormir, mais je ne l’étais pas. J’actualisais les pages, je roulais des clopes, je gribouillais son nom comme une collégienne sur son agenda, puis je le raturais de colère et aussitôt fondais en pleurs et en excuses et le recopiais mille fois pour ma pénitence.
Je n’ai pas dormi, je n’ai pas écrit, je n’ai rien fait, et le message est enfin arrivé.
« Bonne chance à toi aussi. Sourire. »
Je n’avais nul besoin de chance, mes partiels étaient ratés d’avance. Je ne comptais pas les passer.
Le soleil matinal tentait de m’arracher la mémoire. Je m’endormais sans déplier le canapé-lit.

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Âpnée / fragment 3

Elle porte des vêtements toujours défaits, un costume d’homme orgueilleux et détaché, mais ses bras et ses jambes s’y tordent comme dans une camisole, un pyjama de singe.
Prestance en bouts de bois.
Ancienne cabane et ses voiles. Forêt de mâts, cimetière des tentatives.

Elle marche de flaque en flaque, éclabousse tout. Me danse autour…

Je perds mes mots. Plus je t’écris, plus la richesse de mon vocabulaire se réduit lentement à ton nom.
Je continue la destruction de la langue.
À la fin, quelque chose peut-être se produira…

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Âpnée / fragment 2

Déstructuration matinale.

Lorsque tu me regardes, lorsque tu me parles, lorsque nous sommes les seules à savoir, rares moments d’existence. Les nymphes de ces insectes qui ne vivent qu’un instant, pleurent-elles le jour qui tarde à poindre ?

Un rêve passe parfois au milieu. Quelques microsecondes. Ta main dans la mienne, filet à papillons, courir les continents.

Mon lit à peine humide aquarelle. Des couleurs pâles entre deux mondes, entre blanc et cramoisie d’Alizarine.

Impossible d’écrire une histoire. Construire un truc qui tient debout. Même un mur, impossible. Rien pour me protéger. Le vent du pays grand me déchire à chaque souffle.

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Âpnée / fragment 1

1er cahier : Le pays grand

J’ai fait le pays grand, pour y tout prévoir, les mauvaises herbes et les nuages, les crues, les tempêtes et les oiseaux migratoires, et tant pis. Maintenant le pays est beaucoup trop grand mais tant pis.

Il s’étend de rien, parfois taillé d’un seul bloc qu’un même vent traverse et fait trembler partout à la fois. Ses frontières n’ont ni tour ni garde, rien que des rivières aux lits tourmentés, des montagnes acquises au charme de la nuit. Pourtant les rêves y ont confiance, et moi aussi.

Nous t’attendons. Sans la peur, sans l’espoir, sans le courage, sans rien, nous t’attendons.

Cela résonne comme sous terre.

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