Âpnée / fragment 25

A l’entrée de la cabane, j’ai déchaussé tous les chemins, arraché ma peau comme un millier de pages, j’étais l’écorce maigre bientôt morte, et tu as dit, maintenant entre.
J’ai coupé jusqu’au crâne la mémoire de mes cheveux, pour qu’il n’y reste que tes paroles et tes odeurs.
Puis tu as refermé la porte.

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Âpnée / fragment 22

Je sais la chaleur, la joie, la béatitude. Je sais les caresses, les étreintes, les illuminations.
J’ai laissé passer : mourir à vingt ans, les yeux et le cœur pleins, au sommet.

Se coucher tôt car le jour est trop long. Se lever tôt car la nuit est trop longue. L’espace et le temps sont immenses. Je voudrais plus encore rétrécir le monde.

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Âpnée / fragment 21

La fleur évidemment est dans mon ventre comme la maladie du nénuphar. Elle se nourrit de ce que j’aime. Ne grandit pas dans la pierre froide. Ses feuilles remuent lorsque je danse, parfois se détachent de leur tige, tant pis je dis et je danse.
Mais la fleur est déjà maigre et il n’y aura qu’un seul hiver dans mon ventre.

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Âpnée / fragment 20

J’ai tout rangé à l’excès, tout frotté à l’excès, tout déguisé, brisé, soufflé, éthernué. Toute présence de toi serait maintenant pure coïncidence/superstition.
J’ai gratté la peau, toute la mue, en miettes. J’ai pris dix ans dans la nuit, vingt cheveux blancs aussi, mais qu’importe. J’arpente enfin le joli monde blanc. Qui me rendra doucement invisible.

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Âpnée / fragment 19

Je me souviens tes écumes et ton goût d’océan, malgré le sucre de ma langue, et les bords de ton corps refuge des coquillages, des lichens et des crânes d’oursins. Quelque part j’y dors, et se confondent ma robe à mes cheveux, mes souliers à mes pupilles, dans les vagues où j’ai vomi ton nom ardent.

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Âpnée / fragment 18

Je prendrai Compostelle comme les mécréants au cœur sans guide. J’aurai pour vivre mes deux pieds et l’espoir de la mer verte au bout du chemin. Pour m’habiller, uniquement les plumes de mon rang dans les cheveux, plume de guerrière sans victoire, plume de chasseuse au ventre vide.

Sur le parchemin.

Et le ciel voûté des platanes, pour mieux réduire le monde.

Je suis dans le tube.

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Âpnée / fragment 16

La plupart des gens se battraient pour obtenir d’être aimé, mais pas moi. Mon combat est imperceptible, mes mouvements exagérément longs.
Tant qu’il n’y a pas de combat, je n’ai rien perdu. Mon royaume est imaginaire, mais au moins a-t-il le mérite d’exister. Car si je combats et perds la bataille, je n’aurai plus rien. Je ne sais pas tenir debout toute seule. Ce sera terminé.

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Âpnée / fragment 15

J’ai couru dansé écorchée sur la pierre des quais et le fleuve seul m’a vue et le fleuve m’a dit, je boirais tes genoux jusqu’à la dernière prière.
J’ai dansé et les vagues par trois m’ont serrée et je n’ai plus eu froid.
J’évitais d’être morte. Je disais mon nom, mon nom est humain, monsieur garçon, madame fille, mon nom est une fleur de goudron. J’offrais des chardons à toutes les grâces, des chardons volés à l’endroit où nous faisions la terre, des chardons azotés miraculés cachés dans la ville-iceberg des rats.
Elles l’acceptaient…

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Âpnée / fragment 14

Il y a ton corps qui sert de voile à l’ensemble du bateau, tendue bandée ta nuque, dans la furie tes longs cheveux et ta poitrine éclatée de soûleil – y brillent les embruns des quatre océans, comme des perles façonnées par les grains de vents.

Je suis née acouphène. Seule mais dotée du cri perçant des baleines. Les tremblements sont partout, pour les cœurs à la peau fine. Pourtant seuls les miens me reviennent.

La nausée de tes voyages, la nausée de tes bras trop longs qui m’emportent trop loin et la nausée des matins perdus au bout du monde, sous des feuilles et des draps qui ont perdu ton odeur.

Éclats et glas et gla.

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Âpnée / fragment 13

Autour de la main tout s’échappe. Ouverte ou fermée tout s’échappe. Elle ne retient que quelques miettes, quelques cailloux.
Deuxième erreur : tous les déserts semblent plus grands qu’ils ne le sont réellement.
Il faut fermer la main et voir ce qu’il en reste.
Marcher tout droit.

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Âpnée / fragment 12

2ème cahier : Survivante

Les arbres trempent leurs branches dans le ciel, mais les fleurs ne sont pas leur chef-d’œuvre, les fleurs sont leur parole.
Mes doigts trempent partout, à la recherche des couleurs, car mon nom est aussi mystérieux que les noms donnés aux étoiles trop lointaines pour être vues à l’œil nu, les étoiles seules, des corps vaguement identifiés par les mille mètres tube d’un télescope, ou bien encore les étoiles hypothétiques, telle Némésis compagne obscure du soleil : existe maintenant ! ordonne la voix, existe car je te devine.

Quelque part dans les cavernes de mon étoile se trouve aussi une bête ignoble, ma jumelle démente, nourrie de roches neptuniennes et d’autres rêveries interstellaires. Elle m’a pourchassée tout l’hiver (de notre révolution autour de la déesse), mais elle a échoué. Elle dort maintenant au cœur de l’étoile. Je suis ici pour la tuer.

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Âpnée / fragment 11

Bisou durant mon sommeil, au bord de l’œil, l’infime percée du jour dans la nuit.
Bisou sous l’oreiller pour quand je le retourne, en sueur de ton absence, bisou tout frais.

Je rembourre les murs, les trous dans les murs, d’autant de futurs que nécessaires.
Je m’éclaire d’une bougie par jour de retard.

Nous te construisons une cathédrale, et tu l’ignores ?
Ton arrogance divine, ton innocence, ta saleté d’omnipotence que beaucoup nomment absence, à vomir ! à vomir ! tout ceci nous a fait créer tes sœurs démones, viles voleuses d’âmes. Nous avions trop bu, mais trop tard. Maintenant que leurs statues sont là, des membres du culte leur vouent une haine – soyons honnête – rafraîchissante.
Nous avons alors décrété que la journée du samedi était désormais dédiée à la détestation de tout ce que tu es. Cela nous apaise grandement : le soir nous mangeons comme quatre et dormons comme personne.
Aucun regret. Le principe même du culte est de se débarrasser du culte ; par en haut ou en bas, qu’importe.
Tu n’es pas la finalité, sale déesse ! Tu es le point central de l’explosion originelle. Et nous sommes les débris dans l’espace frigorifique.
Quelque chose viendra bien nous tuer avant toi.

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Âpnée / fragment 10

Ce matin, j’ai dit que ma chambre était une de ses bicoques de bois qu’on voit au pied du mont Fuji sur de vieilles estampes japonaises.
J’ai dit que chaque membre du culte devait accomplir au moins une fois par jour l’ascension de la montagne sacrée, afin de déposer au sommet une et une seule fleur des champs, en échange de quoi la déesse donnerait un et un seul caillou afin d’aider à la construction de nos temples sans toucher au ventre de la montagne sacrée.
Ensuite le téléphone a sonné et c’était le roi des loups qui gueulait et m’annonçait que j’étais dans la merde jusqu’au cou. J’ai essayé de me souvenir qui était le roi des loups, mais sans succès.

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Âpnée / fragment 9

Au déjeuner, j’ai dit que faire la vaisselle me vaudrait ton amour éternel. Alors j’ai fait la vaisselle.
Je me suis attribuée un bon point. J’ai allumé un cierge et j’ai baptisé le pain, baptisé le jambon, baptisé l’eau et nous avons mangé tous ensemble autour de la grande table du culte dans des assiettes propres.
J’ai débarrassé et je me suis attribuée un autre bon point et j’ai décrété que deux bons points cumulés donnaient le droit à chaque membre du culte de se resservir du dessert, en l’occurrence du fromage blanc baptisé avec un peu de sucre baptisé lui aussi.

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Âpnée / fragment 8

Je crois que les cheveux contiennent la mémoire comme les troncs des arbres, et donc, une microseconde avant de les passer à la tondeuse, j’ai changé d’avis, du rien au tout, décidé de ne plus jamais les couper.
En outre, les cheveux protègent des mauvais sorts et des mauvais gens.
Plus le fait que les cheveux savent se battre (si on les arme et les entraîne un peu, évidemment).
Bref, aujourd’hui j’ai dit que mon nid était mes cheveux, qu’il se trouvait dans la canopée, et que de là-haut je pouvais enfin voir l’emplacement de la pyramide qui crachait son feu d’astéroïdes sur toute la forêt.
Tout le reste du jour et de la nuit, j’ai dessiné un plan sur une feuille de bananier et j’ai fumé de gros cigares de général.

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Âpnée / fragment 7

     Aujourd’hui je me suis levée et j’ai dit que ma chambre était une hutte et moi la dernière amazone de ma tribu. Toutes mes sœurs étaient mortes. Il ne restait que moi.
Cependant, j’ai dit qu’il existait quelque part dans la forêt une pyramide gardée par un homme à tête de chien et aux doigts de diamant.
J’ai dit encore, c’est moi qui suis prisonnière dans les entrailles de cette pyramide.
J’ai dit, peut-être que le gardien à tête de chien et aux doigts de diamant est à la solde des conquistadors.
J’ai dit, c’est moi qui vais délivrer la grande prêtresse *** enfermée dans les entrailles de la pyramide.
J’ai dit, je vais couper la tête de l’homme à tête de chien et aucune de ses caresses de diamant ne pourra m’atteindre et trancher ma première peau.
Sans une boucle de travers, j’ai dit, je dénouerai le labyrinthe.

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Âpnée / fragment 6

     J‘écris son petit nom sur le bout de mon grand doigt, et le trempe dans le bouillon, remue dans l’espoir magique, satanique, vaudou, qu’importe, remue jusqu’à ce que le nom disparaisse et s’y mélange entièrement !
Dans mon 10m² de sorcière urbaine, je crée toutes sortes de philtres d’amour. J’ai peint mes feuilles de cours, celles où mon écriture est la plus rapide et la plus illisible, et je les ai collées par petits éclats sur la fenêtre. Maintenant, je dis que ce sont des prières et des chants sacrés pour elle, et je dis aussi que j’ai réquisitionné une mini église pour son culte.
Je crache dans ma nourriture en improvisant un bénédicité ultra-moderne. « Sainte *** ! Que soient maudites ces pâtes au beurre qui n’ont aucun goût ! Sainte *** ! Que soit maudite toute la nourriture du monde qui n’a aucun goût ! Sainte *** ! Que je demeure sans jamais plus rien manger avant de t’avoir goûtée Toi ! Sainte *** ! Que je connaisse le goût de toutes ces choses ! Amen ! Bisous partout ! »
Je bénis mon pipi, car il est capable de franchir les canalisations, les fleuves et les rivières, et peut aller presque partout, même dans les nuages…
Tout se transcende.
J’attrape tous les insectes, les mouches, les moucherons, les cousins, et les ensorcelle. Je les enferme dans l’orbe de mes mains et leur murmure le nom interdit, ainsi que la prière – qui fait office de clé –, et qu’ils devront aller murmurer à l’oreille de ma victime la nuit suivante.
J’observe les moustiques me sucer le sang ; une fois bien gonflés, je répète avec eux le rituel du murmure, et leur indique le vitrail de sortie.
Un litre de mon sang frais ! je promets au premier moustique capable de me ramener le précieux liquide !
Lorsqu’il est tard, lorsque j’ai trop bu, lorsque je n’ai pas assez dormi, tout ceci prend des proportions indignes, et je m’étonne que personne ne soit encore allé se plaindre de la sorcière du 228.

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