CIément / fragment 60

La façade du magasin est une grande vitrine toute peinte d’un noir satin immaculé, aucun tag, aucune éraflure, aucune marque de colle, mais en m’approchant un peu, je découvre une inscription en petites lettres roses dans un coin : baiseunmec.com, ainsi qu’un logo, celui d’un homme se faisant jeter sur un lit.
Une porte s’ouvre, épaisse, molletonnée, et un homme géant me fait face. En une fraction de seconde il me scanne, Juliette bonjour, entrez je vous en prie. La porte se referme derrière moi et l’homme géant me fait signe de le suivre.
C’est un couloir tout blanc. Les murs plus fins que du papier de riz sont en fibres thermo-lumineuses, la lumière est partout, je ne projette aucune ombre.
L’homme-géant ouvre une autre porte et cette fois-ci me fait signe d’avancer sans lui.
C’est une pièce carrée aux murs blancs identiques à ceux du couloir, une borne de paiement est installée au milieu et très vite un écran géant descend du plafond pour m’accueillir. Juliette bonjour et bienvenue, dit une jeune femme aux longs cheveux blonds dont j’ignore si elle est réelle ou synthétique. Si vous venez pour la première fois ou ignorez les règles de baiseunmec.com, je peux vous les énumérer, cela ne prendra qu’une minute. Le désirez-vous, Juliette ? Je réponds non merci, je connais les règles. Dans ce cas Juliette, quel abonnement cabine désirez-vous contracter ? Voici la liste des différents types d’abonnements, qui s’affichent également sur votre écran :
abonnement mensuel de 4h (hors week-end) : 35euros
abonnement mensuel de 4h (dont 2h week-end) : 45euros
abonnement mensuel de 16h (hors week-end) : 120 euros
[…]
4h sans abonnement : 40euros
1h sans abonnement : 15euros
Je prends celui-ci, 1h sans abonnement. Votre choix est « 1h sans abonnement ». Veuillez valider et payer à la borne.
Je valide et paye. Je vous souhaite une bonne journée Juliette.
Une porte automatique s’ouvre. Au sol, plusieurs flèches lumineuses m’indiquent la direction à suivre. Je rejoins ma cabine. La porte se referme.

De l’autre côté de la vitrine, qui me représente assise sur un canapé plastifié dans une position élégante et charnelle, s’étend un couloir sobrement moquetté dont je ne distingue ni le début ni la fin. C’est de là que viennent les filles.
L’envie me prend de cogner sur les murs afin de savoir si les cabines voisines sont occupées, histoire de vaguement mesurer le nombre total de mes adversaires. Le site internet annonce des couloirs de douze cabines, mais j’ignore s’il y a d’autres couloirs. J’espère que non. S’il y avait d’autres couloirs, le plus gros problème ne serait pas l’augmentation de la concurrence, le plus gros problème serait le tri effectué à l’inscription, les bigleux dans le couloir des bigleux, les gros dans le couloir des gros, les gars au menton autoritaire dans le couloir des gars au menton autoritaire. Je me demande si mes voisins de cabines sont des pouilleux aux yeux globuleux.
Je saisis la télécommande, elle aussi plastifiée, sur l’accoudoir du canapé plastifié. Ne trouvant aucun écran à viser, j’appuie sur le bouton « power » en pointant le plafond, remuant frénétiquement et baptisant tous les coins pour n’en pas rater un. Le centre de la vitrine s’illumine de milliards de pixels et un écran d’accueil me propose tout un éventail de chaînes pornos afin de patienter. Je choisis quelque chose de soft sur la chaîne BlackedRaw.
Je préfère rester habillée pour l’instant, et me contente de passer une main sous mon jean pour simplement me caresser et être prête le moment venu.
La moquette du couloir où passent les filles est bleu nuit. Sur l’écran, un homme géant fait claquer sa queue sur la joue d’une fille aux longs cheveux blonds. Les murs du couloir où passent les filles sont peints d’un bleu nuit probablement identique à celui de la moquette mais que la différence de matière empêche d’être totalement identique. Tous les deux pas environ, des appliques-lunes diffusent un pâle reflet de lumière. J’en observe une longtemps sans cligner des yeux. Ensuite je me demande comment les oiseaux en plein jour tiennent aussi longtemps dans le ciel sans cligner des yeux, et aussi, quel est l’équivalent du vol plané chez les êtres humains ; faire la planche dans la piscine, se rouler dans l’herbe, dormir ?
Sur l’écran, deux hommes géants se serrent contre la fille pour enfoncer leurs deux queues dans son anus extra-élastique. Lorsqu’un troisième homme géant apparaît pour enfoncer sa queue dans la bouche de la fille, la fille disparaît, c’est-à-dire totalement et entièrement se volatilise, et jusqu’à la dernière minute les trois géants remuent les uns contre les autres dans ce trou vide, trou noir, trou absent.
C’est tout droit sortie des cuisses tressées des trois géants que la fille réapparaît juste avant la fin de la vidéo pour recevoir les trois fois douze jets de sperme. Sous le masque apparaissent les gouttes de la peau, mais le masque tient bon sur l’artiste éprouvée, pour un dernier salut et un dernier sourire.
Je lance une autre vidéo lorsque les lumières lunaires du couloir changent subitement de couleur pour émettre un rose d’aube pure que moquette et murs adoptent aussitôt. J’éteins l’écran et j’ajuste ma position sur le canapé plastifié. Je ne suis toujours pas dévêtue mais qu’importe, je peux jouer à caillou et silex, je resserre mon jean et j’attends que la fille arrive.
C’est à peine si elle me regarde. Elle s’approche pourtant de la vitrine et appuie sur quelque chose, probablement le bouton « non merci, j’avais dit pas les moches ». Elle non plus n’est pas très belle de toute façon, les cheveux aux épaules, le visage indécis et le corps en H, mais des yeux verts, hé oui, bien qu’inutiles sur elle, des yeux verts qui lui ont fait croire toute sa vie qu’elle était irrésistible.
Lorsqu’elle disparaît de la façade de ma vitrine, un message poppe aussitôt sur mon écran : « Salut Juliette, bonne nouvelle ! Oélie voudrait bien baiser avec toi. Acceptes-tu son invitation ? »
Stupide, je laisse quelques secondes la réponse en suspens. Je pèse le pour et le contre, le pour étant la possibilité de baiser, le contre étant la certitude de ne pas baiser, puis je rajoute les yeux verts d’un côté, les cheveux aux épaules et le visage indécis de l’autre, je retire la teneur en Sel de chacun des éléments et je retire également les lettres S, E et L présentes dans chacun d’eux, pour obtenir le résultat suivant : non. L’écran me répond par une sorte de message d’encouragement : « J’aurais fait la même chose. Carrément pas ton style. En espérant que les suivantes seront plus à ton goût. »
Le couloir ne retombe pas longtemps dans la torpeur bleue nuit. La fille suivante agit exactement comme la précédente, me regarde à peine et s’avance vers la vitrine pour appuyer sur le bouton Destin de Juliette. Comme la précédente, elle n’a que peu d’intérêts, ses cheveux surnagent, ses épaules flottent, ses pieds sont asymétriques ; il me semble presque apercevoir entre chaque partie de son corps, aux frontières totalement névrosées de chaque partie de son corps, la déchirure du papier-magazine. Et la mode allant si vite parfois, quelqu’un d’autre que moi pourrait même dater avec plus ou moins d’exactitude chaque partie de son corps, iel dirait alors, elle a ces fesses depuis la saison printemps-été 2015 et ça ne va pas du tout avec ces pieds so printemps-été 2017, c’est affreux. Lorsqu’elle disparaît de ma vue, l’écran affiche : « Salut Juliette, bonne nouvelle ! Amaryllis voudrait bien baiser avec toi. Acceptes-tu son invitation ? » J’ai déjà trop sali son nom. Il ne lui reste plus grand-chose, ou rien d’assez doux pour que je me repose, ou rien d’assez fort pour que je me défoule. Je soupire, non.
Encore 9 minutes de cabine et mon temps sera terminé.
Mon sexe est un peu irrité et les irritations me démangent, mais je suis toujours okay pour jouer à caillou et silex. L’écran me rassure : « La prochaine est pour toi, Juliette. La prochaine c’est la tienne. Allez, fais pas ton timide. »
Et de nouveau le couloir se teinte de rose. La fille apparaît. Elle a de longs cheveux bleus et porte une tunique asymétrique couleur bordeaux à motif floral. Sur ses cuisses nues se déploient des ombres qui ne sont pas celles du tissu seul, elles sont pareilles aux ombres qui tachent les vallons des campagnes, où tremblent la sauge et le cerfeuil, les ombres d’une peau si mouvante qu’on la nomme pays. Et je lea reconnais.
Elle s’arrête un instant au bord de mes yeux, s’accroupit et avance lentement un doigt près de ses eaux noires aux fonds insondables. À leur contact, un cercle se forme. La fille attache alors ses longs cheveux bleus, dépose une goutte d’eau de chaque côté de sa nuque et, avant que le cercle ne disparaisse, plonge dedans entièrement habillée.
Ensuite la fille déploie un grand sourire grotesque avant d’écraser son visage sur la vitre pour faire la grimace du petit cochon. Quelque chose l’interrompt, un bruit derrière elle. Elle éclate de rire et appuie sur le bouton de ma vitrine avant de se sauver en courant.
L’écran n’affiche rien. L’écran affiche « 2mn restantes ». Puis l’écran affiche : « Votre forfait est écoulé. Merci de quitter la cabine. Vous aurez sûrement plus de chance la prochaine fois. »
La porte automatique s’ouvre et à travers un petit dédale de couloirs je rejoins directement la sortie comme après une séance de cinéma. Je décide donc de faire le tour du pâté de maison pour regagner l’accueil de l’agence afin de trouver une explication à la non-conclusion de ce troisième « rendez-vous ».
L’homme géant de l’accueil n’est pas surpris de me voir revenir. Il me laisse entrer sans me fouiller et me conduis dans une nouvelle pièce où deux jeunes hommes me reçoivent très courtoisement : « Veuillez excuser le désagrément causé par cette individue. Nous ne savons pas encore comment elle a pu échapper à la vigilance de notre système de sécurité. C’est bien la première fois que cela arrive et soyez sûre que cela sera la dernière. Pour nous faire pardonner, veuillez recevoir ce bon de 1h de cabine gratuite valable trois mois. Merci de votre compréhension. » L’homme géant pose une main sur mon épaule et nous repartons sans que je n’ai pu prononcer un seul mot.
Je tire trois grosses bouffées sur ma clope et m’apprête à regagner la station de métro la plus proche lorsque de l’autre côté de la rue quelqu’un hurle mon prénom. C’est la fille aux cheveux bleus qui arbore un grand sourire grotesque et mime une branlette avec sa main gauche. Je lui fais signe d’attendre, mais alors que je traverse la rue pour tenter de la rejoindre, elle prend la fuite en direction du Jardin des Plantes et se volatilise derrière les buis centenaires du grand portail d’entrée.
Lorsque je pénètre à mon tour dans le parc, il n’y a pas âme qui vive, seulement le froid partout, le froid qui détoure chaque objet, chaque sentier, chaque tronc et chaque feuille et dit ceci, iel est à sa place maintenant, et entre les lignes que je trace, iel ne bougera plus. Alors le seul bruit que l’on entend parfois est celui d’une branche glacée au cœur, qui se brise et tombe.
Je reconnais certains arbres, à mesure que j’avance, je les reconnais depuis toujours. Il y a le long du sentier une haie de Pyracantha de Cô, ses baies rouges, sous le reflet du givre léger, clignotent comme des guirlandes lumineuses, me rappellent que Noël approche et me demandent si je crois encore à sa putain de magie. Je crois aux Pyracanthas de Cô, je réponds, je crois à leurs épines dures et à leurs fruits toxiques. C’est une chose immuable.
Derrière la haie soudain, la fille aux cheveux bleus réapparaît, elle siffle un air que je connais, l’air de ne pas me voir, là à un mètre de moi, et encore un mur infranchissable nous sépare. Attends s’il te plaît ! je prononce. Es-tu Sel ? À ce moment, j’ignore encore l’étendue des pouvoirs de Sel (sur moi), alors tout semble possible. La fille continue de siffler. Elle ne fuit plus. Elle étend ses bras devant elle pour bailler, dévoile de fins poignets paillés de reflets blonds, et je demande, es-tu Moi ? La fille m’ignore. Es-tu Clément ? Elle ricane. Pas la peine de te moquer, aide-moi plutôt, es-tu une personne de mon roman ? La fille aux cheveux bleus enfin se tourne vers moi, elle dit, d’accord ! J’accepte ! Qui veux-tu que je sois ? Je réponds, tu peux être par exemple une extra-terrestre venue sur Terre car ton peuple te déprimait trop, tu pourrais avoir voyagé de planète en planète à la recherche d’une amie tendre et fidèle sans jamais la trouver, jusqu’à ce jour où tu serais rentrée dans une agence baiseunmec.com et derrière une vitre tu m’aurais vue. Qu’en penses-tu ? La fille aux cheveux bleus répond, ma planète d’origine s’appelle Petit-Bourg-les-Neiges, mais vous terriens la connaissez mieux sous le nom de Felton512. J’ai fui ce monde parfait, sans nuit, sans drogue et sans mort, comme ça sur un coup d’tête, et à travers les galaxies j’ai cherché l’Amie tendre et fidèle. J’ai embrassé les feux et ils m’ont brûlée, embrassé les glaces et elles m’ont brûlée, embrassé les vents et ils m’ont perdue, mais toi Juliette, lorsque je t’ai embrassée, ce n’était qu’au prix de quelques écorchures, alors je décidai de rester sur Terre. Chez moi on m’appelle 4,5684,2114, mais ici tu peux m’appeler Marianne.
Nous avons traversé la haie et nous nous sommes écorchés.

CIément / fragment 56

C’est la nostalgie du non-passé qui arrache à mes yeux leurs larmes
(les larmes sont le sang des yeux, c’est-à-dire leur souffle ; ainsi les êtres qui un jour cessent de pleurer perdent également toute faculté de vision ; premièrement, leurs yeux ne se tournent plus dans leurs orbites, telle la nuit qui appose aux images phosphorescentes et illisibles du jour un doux vernis de chambre rouge, afin de leur remplir le ventre d’une âme. Deuxièmement, leurs yeux refusent certaines couleurs, par exemple lorsque leurs yeux ont trop embrassé, ils refusent la couleur lèvres et la remplacent par une sorte de flou qui n’est ni du noir ni du blanc. (Cet effet est en parti visionnable dans le film Dans la peau de Franck Miller). Troisièmement, pour arriver à percer les veines des yeux, il faut y aller à coup de burin ; et même encore, c’est souvent l’œil qui finit par lâcher prise avant les larmes. Bref, il n’en reste rien.)
mais ce qui vient de l’intérieur est un poussin dans une coquille d’œuf, et rien n’est alors plus simple que de sortir
C’est la nostalgie du non-passé qui me fait fantasmer des corps qui ne sont pas les miens, qui auraient du l’être ou pu l’être, des milliers de corps de tous âges qui sont autant de vagins fantômes du véritable chemin, des corps que j’ai honte de revêtir et honte de violer et honte de soumettre et honte encore d’abandonner les robes et les chemises à travers les rues et les villes, mais maintenant je sais qui j’étais, à quinze ans je le sais, je le sais à seize ans, à dix-sept ans, à dix-huit et ainsi jusqu’à vingt-quatre. Je me suis vue, je me suis croisée, je me suis aimée : c’était moi. Tout autour de moi c’était moi.
Mais le monde a les yeux brûlés et ne pleure pas et ne respire pas. Je suis de couleur bleu éteint.

CIément / fragment 55

il y a* le cri que j’adresse aux étoiles trop souvent
aux étoiles qui brillent comme aux étoiles mortes
mais de là où je suis
peuvent-elles entendre seulement

(* : Clément a dit un jour que ma prose était reconnaissable à cette expression que j’utilise à tort et à travers. Depuis ce jour, je l’utilise exclusivement chaque fois que je veux qu’il me reconnaisse. J’appelle cela « écrire mon nom à (l’infini moins un) plus un ». J’utilise cette même technique lorsque j’écris le mot « libellule », le mot « miette », le mot « loup », le mot « quasi-bilatéralité-et-parcimonie » ou le mot « Juliette »)

CIément / fragment 54

Lorsque je rentre du travail, je constate aussitôt que les quatre portes du couloir sont encore closes ; seules sont visibles quelques entrailles de lumières dégorgeant de ma chambre – des dentelles et de la chair vivement blanche.
Je marche jusqu’aux toilettes et enjambe les entrailles de la nuit que le jour commence à moisir. (Il y a parfois dans la lumière perdue au fond d’une pièce des amas de poussière qui flottent sans tomber, pendant des jours et des jours, et je crois que c’est exactement ceci, les entrailles de la nuit saoule ou morte de moi/nous.)
Le couloir est interminable, trois portes à gauche, deux portes à droite, tout au fond les toilettes, et voilà, je veux dire voilà c’est fini, tout le reste est composé du même vide
sans les portes pour m’indiquer le sens, je tomberai, je me perdrai entre les murs ou je marcherai tête en bas sans m’en rendre compte
je ferai l’insecte fuyant la nuit et je me cognerai à tous les ersatz du jour, c’est-à-dire tous les murs vides
et enfin je ferai la feuille à l’automne fatiguée
après le sol le ciel et vice-versa, si je n’avais pour me diriger quatre portes fermées, une porte de toilettes entrebâillée et le cadavre de ma nuit à enjamber.
Je fais pipi mes quatre heures de boulot.
« putain de transpiration de stress de merde !!! »
« marre de devoir négocier avec les gens dans ce putain de bordel de merde de métier de balais à chiotte »
« cassent les couilles tous ces putes et cons qui ne viennent pas se présenter et s’assoient comme s’il s’agissait d’un putain de moulin. Je vous propose de bien et très profondément aller vous faire enculer avec du gravier et du verre pilé, ça vous débloquera toute la merde qui y croupit depuis votre naissance <3 <3 <3 »
Les jours passent vite. Les salaires tombent et j’ai envie de dire à mon employeur : vous n’êtes pas obligé de me donner le chèque au jour près, je ne suis pas pressée, ce n’est pas grave si la compta a fait une erreur, je peux attendre dix jours de plus que prévu, de toute façon tout cet argent ne me sert qu’à acheter des beignets aux fraises et des bières à longue fermentation que je mange et bois dès que je sors du travail, peut-être que je pourrais ne pas venir travailler demain et alors ne pas manger de beignets au fraise et de bières à longue fermentation et en échange vous n’auriez pas à me payer et ainsi je crois que nous pourrions nous considérer comme quittes, n’est-ce-pas ?
(Je fais pipi très longtemps car j’ai un problème à mon sexe que j’aborderais peut-être plus tard – mais rien n’est moins sûr ; même les morts, genre p/Pierre ne connaissent pas ce secret.)

Et puis il y a cette fille qui sonne à la porte d’entrée
(j’ai probablement dû laisser le portillon ouvert en rentrant, alors elle a traversé le jardinet ; il y avait ceci* à sa gauche et cela* à sa droite mais elle n’a rien vu, elle a simplement sonné à la sonnette puis elle a continué à se rouler une cigarette, un filtre serré au coin des lèvres, genre ça y est je suis sa petite copine ou sa dealeuse ou son plan cul du foutu lundi soir.)
: c’était cette fille que j’ai rencontré au boulot quelques jours plus tôt accompagnée de sa mère
: Margot
une alpha aux longs cheveux noirs – que j’ai d’abord confondue avec Anaïs
la voix un peu éraillée ou peut-être trop puissante, trop assurée pour quelqu’un de son âge –j’en ai plus du double et j’aimerais faire autant de bruits, autant de sons différents lorsque je parle… alors les gens diraient de moi pour se rassurer de la faiblesse de leur voix que je ne suis qu’une fumeuse invétérée.
Et aussi les mêmes yeux noirs-sans-peur
tatoués noir-de-cent-ans pour faire peur
Elle marche sur le perron jusqu’à la baie vitrée du salon puis plaque ses mains et son visage contre la fenêtre pour tenter de voir à l’intérieur : elle me voit à l’intérieur.
« Coucou, dit-elle en secouant la main. Est-ce que Julien est là ? Tu peux m’ouvrir ? »
Je ne sais même pas où est Julien, et s’il est encore là j’ignore dans quelle pièce. Lorsque je m’apprête à lui répondre qu’il est parti ou dort encore et ne veut pas être dérangé, Julien apparaît soudainement derrière moi, uniquement vêtu d’un caleçon représentant des petits koalas qui proposent « un petit koalin ». Il me sourit et cela signifie : « coucou Juliette, je te fais pas la bise car je pue de la gueule ». Il ouvre pour moi la porte d’entrée. Il embrasse la fille alpha sur la bouche et je détourne le regard avant de trouver un adjectif à ajouter à cette scène. Après quoi ils disparaissent dans le couloir et ses quatre portes closes ; j’ignore laquelle ; j’entends seulement le claquement, le cliquetis du verrou et un objet, une chaussure probablement, que l’on jette contre un mur en contreplaqué.
J’aurai aimé dire à Julien que cette fille a tout juste seize ans mais je pense qu’il le sait déjà et s’en fiche.

Je pars au boulot. Je fume de la vapeur arôme smoothie fraise pomme banane et je trouve ça très bon.
Lorsque je rentre, les quatre portes sont toujours closes et la maison semble déserte.
Des rires et des cris m’interpellent parfois mais j’ignore d’où ils proviennent.

(* : voir Appendices « Botanique » (actuellement indisponibles))

High (demo)

///

J’ai surélevé les nuits pour dormir facile
j’ai l’sourire fragile
j’ai connu des filles un soir qu’j’ai pas oublié d’puis dix piges
j’me sens pas ridicule

Ce soir j’ai bu des litres
c’est pas grave j’ai l’inspir’
cinq notes et c’est parti

J’vais fumer la weed toute la nuit
cramer cramer toute la vie parait qu’l’temps c’est relatif

J’regarde que le ciel
parfois mes pieds et l’ciel
c’est vraiment colossal

J’crois qu’j’ai plus pied à terre (x3)

(refrain x1)

Ce soir j’ai bu des litres
deuxième couplet faut qu’j’parle en décalitres
décadent
déficient, j’suis Timmy et timide, pas évident
ça c’est pas d’la science

Faut pas s’cacher putain
faut cracher tout l’venin
moi j’aime les oiseaux l’matin (x3/4)

(refrain x2)

Toujours la vie est belle
chaque matin si parfaite
puis vous apparaissez
faudrait s’arrêter
disent faudrait s’arrêter
nique faudrait s’arrêter

J’aime les instants fragiles les secondes sans virgule
les filles dévergondées
les gondoles à Venise
faire des frises sur les murs
faire risette quand j’suis mort

J’ai surélevé les nuits pour dormir catin
j’ai l’sourire chagrin
y a pas d’méchanceté dans c’que j’dis mais tu prendras plus jamais l’refrain
(x2)

Bruit, bruit

J’ai présenté cette nouvelle au 61ème concours du forum des Jeunes écrivains. Les thèmes étaient les suivants : Rock’n’roll / Paléonthologie / Errance. Deux contraintes non-obligatoires étaient également de la partie mais je ne les ai pas utilisées : la nouvelle s’arrête au milieu d’une phrase / tous les noms communs sont féminins.

J’ai choisi le thème « rock’n’roll » et je me suis lamentablement vautré puisque j’ai terminé 8ème sur 10. La plupart des lecteurs n’ayant pas compris la fin de ma nouvelle, j’ai auto-tapoté mon épaule pour me réconforter, les ai traités d’invulnérables béotiens et me suis promis d’écrire un pur OLNI au prochain concours.

 

1.
D’une soirée totalement foirée survenue l’année de mes quatorze ans jusqu’à aujourd’hui, ou pour l’instant disons jusqu’à hier, je connais la musique de chaque jour passé, je connais ses instruments, sa gamme et son tempo exact.
Je n’ai pas de pouvoir spécial, je suis seulement une personne qui aime prendre des notes, faire des listes, ranger les jours dans des cases et les ranger par trois ou par quatre. Par exemple, la musique du 10 février 2007 est un riff de métal des années 90 sur des basses ultra-saturées et correspond à une très mauvaise journée. Niveau météo, il y a eu quelques averses le matin puis vers midi le ciel s’est dégagé et jusqu’au crépuscule le soleil n’a cessé de briller.
Mais pour arriver à une telle précision, je n’entasse pas des piles de journaux intimes sous mon lit : je nanograve, j’archive les jours à même le corps, le soir avant d’aller dormir.
J’ai commencé du nombril et j’ai continué tout autour en spirale, une entaille chaque soir, la musique encore chaude et vibrante sous ma peau.
Lorsque je fais tourner mon doigt sur mes cicatrices, la musique vibre tout à l’intérieur de moi. Elle tait ce qui ne peut être tu.
Ce qui devrait être tu.
Malheureusement en l’état, ce n’est pas écoutable plus de deux minutes, alors voilà ce que je fais le jour quand j’erre dans les rues et les e-rues, je cherche la femme aux doigts de saphir, celle qui saura me jouer sans s’évanouir.

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CIément / fragment 29

Ton nom secret
celui que tu as choisi pour être ici
représente une maison.

Je le sais,
lorsque vient la nuit
et qu’il me faut écrire
chaque minute
et décrire
chaque minute
avec une minute de retard
pour ne pas rompre le fil
jusqu’à l’aube.