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Rouge / Chapitre 8

La dernière fois qu’ils s’étaient tous retrouvés, ici ou ailleurs, c’était en hiver. Tout était mieux alors, car tous étaient un peu plus jeunes. Et puis l’hiver est tendre dans le coin, attentionné et amoureux. La neige blanche, quand on la laisse tranquille, elle rend les malheurs si jolis. Le duvet d’un nuage sur une tombe, comme un long aigu de violon dans l’air, une brume légère et apaisante. Et la neige qui caresse le visage pour le consoler. Rien n’est plus beau qu’un cimetière enneigé de la tête aux pieds.
Y avait pas de fleurs dans le carré familial aujourd’hui. Cette absence contre nature, c’était pour toutes ces minutes que les Résidents avaient perdues, pour tout leur emploi du temps bouleversé. En apparence seulement, car pingres comme ils étaient, c’était juste une bonne raison pour pas laisser le fleuriste et le croque-mort s’enrichir. Leur petite vengeance hypocrite. Pour ce cri, qui avait rampé tout le long de leur sept heures du matin, ce cri, qui s’était ensuite mué en pâté pour vers puis en cortège funéraire. Mais les cris ne mouraient pas et nul ne savait où s’était enfui celui-ci.
Ils avaient tous annulé leur rendez-vous avec le quotidien et ça leur plaisait pas ce foutu remue-ménage. Ils sentaient bien que quelque chose venait de péter, qu’ils continuaient de vieillir, et plus durement encore. Ç’aurait pu être de l’engrais de chairs mortes… pourtant ça semblait pas leur servir à faire pousser quoi que ce soit.
Ils s’étaient quand même tous cotisés pour payer à leur ancienne voisine le polissage et le cirage du cercueil, car ce n’était pas pris en charge par l’État. Mais c’était que des singeries égoïstes cette sorte d’accord commun : aucun n’aimait trop les échardes et ils désiraient juste être traités de la même façon lorsque viendrait leur tour.
Pour le reste, ils s’étaient contentés de s’habiller à la mode vingt-et-unième, y allant chacun de son noir personnel. Ils observaient un peu leur enterrement ; ils étaient si vieux que ç’aurait pu être maintenant. C’était la sagesse qui les faisait pas pleurer. Le voile noir sur Mademoiselle K. et Pervenche, il devait servir à autre chose. Seuls dans le gravier leurs souliers portaient le deuil.
De son côté, Monsieur le Curé avait préparé un discours, un machin sûrement sérieux, car il avait longtemps fait patienter ses congénères avant de le commencer. Ça commençait ainsi : « Comme la vérité de Dieu, qui est notre loi immuable… », et sans doute à partir de « Dieu », quasi personne n’y prêta plus attention. Les curés, et ils semblaient tous d’accord là-dessus, ça disait toujours la même chose… et personne autour de la tombe ne croyait en Dieu… ni même la pauvre Madame I. en dessous, mais il fallait bien pour une dernière fois qu’elle s’accommode aux coutumes.
Leur église à eux, c’était la Résidence. Ça leur suffisait à croire à tout et à n’importe quoi.
Absolution entendait vaguement le Curé, des trucs à propos de la joie d’être mort, et il divaguait un peu sur les mots, il lorgnait, en contrebas, la fosse proprement taillée. De la place, y en avait bien pour quatre ou cinq personnes là-dedans, pensait-il. Il avait déjà eu l’occasion de le vérifier. L’expérience forge les hommes. Mais l’idée, l’éternelle, lui paraissait insensée. S’il sautait, y aurait bien quelqu’un pour venir le repêcher. Et puis il n’avait pas très bien mangé la veille. Non, vraiment, la seule loi acceptable en ce monde, c’était bien le dernier repas d’un condamné. Aux côtés d’Absolution, le docteur musclait ses yeux, tout globuleux et gorgés des pensées de la veille. Il se demandait si on droguait les morts pour ne pas qu’ils souffrent de trop, qu’importe où ils allaient, le voyage était forcément long et éprouvant. Ça lui aurait presque donné envie d’être à la place de Madame I., toutes ces drogues qui devaient circuler sous sa peau morte. Une petite transfusion de sang, à la limite, ça pouvait lui faire passer l’envie de se biturer en rentrant. Madame I. aurait sans doute été d’accord, elle avait offert ses organes à la science (qui n’en avait rien fait de toute façon; hop, doggy bag) ; alors un peu de sang, en le faisant réchauffer, peut-être, oui, c’était pas une si mauvaise idée. Ça aurait été comme la fois où il avait bouffé ces couilles de cycliste mort, il était resté perché sur une grille de sudoku pendant des heures.
Ensuite, les croque-morts ont dû descendre le corps. Sans doute… car après un moment de silence, les Résidents ont levé la tête, et ils n’ont plus rien vu.

Inktober 2017 tout en calligraphies

inktober

1/31 – Swift
Rapide.
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2/31 – Divided
Divisé. Deux alphabets différents et un mandala divisé en deux et dont chaque moitié est l’opposée de l’autre. Ayant commencé l’inktober avec quelques jours de retard, ce mandala est très simplifié ; il me fallait faire vite pour me mettre à jour. IMG_4412

3/31 – PoisonIMG_4411

4/31 – Underwater
Sous l’eau. Celui-ci est un peu de la triche. Il s’agit en réalité d’une autre version que celle proposée lors de l’inktober, que je trouvais absolument affreuse. La première version consistait en un traçage de lettres uniquement à l’eau, puis en un remplissage effectué en jetant aléatoirement des gouttes d’encre qui se répandaient dans l’eau et rendaient visibles les lettres jusque là invisibles. En théorie, c’est vachement chouette, et sur le moment je me suis bien amusé, mais le résultat… beuaaaaark ! IMG_4410

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Âpnée / fragment 36

Estuaire du ciel où sont libérés les poissons lumineux
Éclate sur la montagne sèche
Éclate mon crâne qu’il se déverse de tout et de rien
Et fais pleuvoir où je meurs tes cuisses d’azur
L’écorce de ta perle entrouverte comme l’aube

Arrache à ma mémoire la position sacrée des cinq sens
Ouvre la veine-océan dans son ordre d’écriture
Et laisse jusqu’aux caves se répandre le sang
Vider tout ce qui n’est pas le Jour

La chambre secrète des anges est
Cuir tremblant au contact ancien à l’écho
Voilé des voyelles du nom

J’ai les paupières à la peau de ton ventre plus fin que la nuit
L’étoile du monde me tord et retord

Je veux renaître en toi

Fragment suivant

La fontaine

Alors que je n’étais que roche dure
carbone de larmes
terre sèche
sans eau et sans viande
et ciel tranchant
où se divisent les oiseaux
et se tranchent les ailes
et voué à rester
plus dur qu’un sentier
émietté par la traversée infernale des sabots de fer
ta main est passée
d’une caresse
plus innocente qu’une vague
plus douce que l’eau des fontaines indiennes
sur mon visage futur
et je suis ce que j’étais
et ne suis plus ce que j’allais devenir

Tu as
au creux de tes mains
et dans les plis de tes baisers
emprisonné la mort
et je suis retourné
au liquide immortel
fragile
invisible et lourd
où meurent et naissent les étoiles

(Photographie de Fool-Artistic)

Fin du cycle – #0

Je m’étais lancé le défi d’écrire un poème par semaine pendant une année, et finalement, j’ai un peu débordé, j’ai tenu 72 semaines consécutives. Aujourd’hui, je ressens le besoin de faire une pause, ou plutôt de reprendre le temps, de peser les mots. Je ne veux pas bâcler pour le plaisir de produire. J’ai réussi mon défi et je dois cesser de tirer sur la corde.

Je continuerai à poster des poèmes, mais ils seront plus rares. Je veux me consacrer un peu plus à l’écriture de nouvelles ainsi qu’à un futur projet de roman. Parallèlement, je tente aussi de pousser un peu plus loin mes créations musicales à travers mon projet Bisou de l’enfant sauvage.

Quoiqu’il en soit, je ferai en sorte, dans la limite du possible, de poster au moins un texte par semaine sur mon blog.

Il est à noter également que j’ai retiré mon roman Clément du blog, car il part aujourd’hui faire sa tournée des maisons d’édition, dans l’espoir d’être publié. Je prends très volontiers tous les merdes et les doigts croisés !

Merci à celles et ceux qui m’ont lu, m’ont soutenu et continueront de le faire 🙂

 

 

Je cacherai

Tirez-moi les joues et voyez, ô voyez tout ce que vous ignorez, le sot-l’y-laisse si l’en est, bâtards de sots ! Vous ne les tirez plus de peur de les garder entre vos doigts, mais les joues ne bougent pas, messieurs et grands-mères, rien ne bouge et claquez des doigts, le swing est là, là dans vos doigts. Retournez à la piste. Vous ne savez pas danser. La musique est toujours au rythme de la claque de vos doigts. Bâtards de sots, retournez à la piste, vous ne savez pas danser.

Tu portes ton peignoir de sang, de chair et de sauce, aux deux petites poches toujours sales qui connaissent l’humiliation du ventre et de la bête gavée qu’on expose.

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#72 – Éclats de bulles

L’éclat. Le vomi. Le dessin à la bière. Je trace, autour des palpitations de mon corps, ta silhouette quand je dors ivre, elle frôle mon plus profond sommeil, battements de la mort, pulsations d’au-delà, et malgré moi, je vomis des misères ancestrales, des lucidités en Rorschach. Éclats géographiques d’une planète forcée. Sperme tendre où je flotte comme sur les draps de la mer morte. Et ton nom, fut-il doux ? tant il me brûle le ventre de le prononcer. Je n’ai vécu qu’entre tes lèvres, et nous n’avons jamais parlé la même langue. Je n’étais que mort à retardement, évidemment, mais l’ignorais, capturé, étreint, et tu poussais sur mes joues un souffle de vie, je l’ignorais, j’ignorais tout. Aujourd’hui j’appuie partout pour respirer. J’appuie et rien ne vient.

#70 – Ce qui affaisse nos corps et tire nos peaux

Il est des jours où le passé semble plus lourd que d’autres, plus lourd car il s’enfonce toujours dans la terre meuble, plus lourd car plus immobile. Ses gestes ne débordent plus, ne voyagent plus de mes mains à vos mains.
Comment faire travailler les muscles d’un malade dans un lit d’hôpital, lorsque le moindre mouvement est un déchirement de soi-même ? Nous ne sommes pas, dans le temps, extensibles. La mort nous fige où nous sommes, et ce que nous pouvons arracher à ce cadavre n’est que mensonge.
Immobilisme, répétition, et voilà, il a respiré tout l’air de son monde. Son souffle est maintenant si léger que les moineaux s’y posent, et enfin, dans son lit, il te regarde à peine.

Nuit de l’hyperborée

J’ai recopié trois fois ton visage sur le visage bleu de la mort. C’était l’hiver et l’hiver a dit, secouant sa tête d’arbre vide, non non non, trois fois non, je ne veux pas de ça, et tu as disparu comme une mauvaise fréquence sur la radio.
Les yeux de l’hiver étaient des brouillons, des cercles de l’enfer, des nids d’oiseaux. Au creux de ses branches germaient des fractales du futur et des fractales de la mort. L’hiver s’ouvrait et tu n’y étais pas car blanc tu n’étais plus. Non. Pas même blanc.
Tu étais preuve de la mort avant la mort. Je le sais. Je te pleurais déjà avant de tracer les lignes de ton présent. Tu es mort avant l’intention que je te fasse vivre, et j’ai honte d’être géographe de l’enfer. Et encore… pourquoi te dérobes-tu aux yeux que j’ignore ? Ta silhouette est-elle plus impertinente que la bave du soleil ?
Il est trop tard. Je te mens comme un dieu. Je te sourie. Je te montre la paume de ma main et elle dit, regarde le soleil qui s’y reflète, et ta main imite mon geste et rien ne se produit. Ta main ne ressemble qu’à ta main. Tu n’es ni dieu ni humain ni même pierre. Tu n’es ni dedans ni dehors. Les hommes te visitent pour ta malédiction, pour l’hiver qui ne veut plus de toi, pour la protection que tu laisseras bientôt derrière toi. Ils veulent les restes des anges qui se tiennent à tes flancs et soufflent sur ta peau qui se froidit. Les anges ne savent pas vivre seuls. Les anges n’ont pas de nom. Les fleurs bientôt repousseront, et toi, l’hiver t’interdira le repos du froid. Tu ne connaîtras plus le réveil, tu ne verras plus le reflet, tu ne seras ni dedans ni dehors.

S7301441

à la mémoire de Jérémie Bauer (1983-2017)

#69 – Graal

le vin s’accrochait à mes lèvres
et un fragment du crépuscule
sur le verre
bourgeonnait
je le sentis, retenir le sang
qui ruisselle à son habitude jusqu’aux plaines

l’horloge était ivre
nous étions suspendus
au long rire du cristal
d’où résonnaient tous nos gestes
tous nos souffles
nous étions les vents qui tombent
dans les cathédrales
et s’endorment

le jour était à l’apothéose
de sa combustion
les éclats du soleil s’étaient figés
dans le ventre des vitraux
où s’épanouissait un monde sans jour et sans nuit
car le jour et la nuit y étaient
partout
réunis

la nuée de tes lèvres
planait vers le couchant
sans jamais disparaître
entre les ombres blanches que soulevaient la lune

tu volais sans rien plier de l’horizon
et je caressais du bout des doigts
l’empreinte rouge fleur
la morsure d’un ciel en plein élan
plus légère et profonde qu’un baiser
que tu m’offres quand je dors

et je dors
ivre du sang qui retombe
entre l’élan et l’envol

j’ignore la nuit
me réveille au crépuscule
et bois
à la coupe du souvenir de tes lèvres