Clément / fragment 29

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Clément / fragment 29

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Parfois Alexandre se glisse par-dessus mon épaule
Glaçon gluant
Il me dit
Ma tombe t’attend
Alors je conjure le sort en l’invoquant

//

Alexandre a une tête une tête de cadavre
les joues creusées
les lèvres gercées d’un rose très pâle
et de la fumée lui sort des narines

Il est huit heures moins l’quart
au fond du parc de l’évêché
après les brumes
après les bancs
agrenouillés sur la boue
alex et moi on fume
dans le silence
qui n’a aucune question à poser

Ne savons rien
Ne voulons rien
Coller des douilles
Trois par matin

Je suis vivant

Pourquoi ?

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Clément / fragment 28

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Clément / fragment 28

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Je suis libre aujourd’hui, comme un clochard au premier jour de rue. Je ne sais pas pourquoi aujourd’hui plus qu’hier, mais je suis libre aujourd’hui.
Plus personne n’attend rien de moi. Fini le premier de la classe, l’école primaire, le sport mercredi, coiffeur, appareil dentaire, cet enfant n’est pas moi.
Je suis mort quelque part et comme Bruce Willis je ne le sais pas encore.
Mais libre.
Car tous me savent perdus, ma mère, ma grand-mère même, irrémédiablement perdu.
Au milieu de rien, je me sens libre de marcher.
En l’occurrence, écrire (le plus étrange des romans).

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Clément / fragment 27

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Clément / fragment 27

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Maya qui apparaît disparaît me rappelle que je suis en vie, dans le salon volets clos, derrière l’écran de mon ordinateur, grinçant sur ma chaise d’usine.
Je joue, la plupart du temps, par pack de douze à seize heures, farm ou leveling ; c’est une occupation occupante. Quand mon personnage est stuffé et défonce tout ce qui bouge, je change de jeu.
Ceci pour en arriver à cela : j’ai enfin admis être un imposteur.
Je suis un imposteur.
J’écris pour une raison malgré tout, crois-je, tenter une reconstruction du monde. Trouver le point d »équilibre parfait entre le monde réel et le monde beau.
Dehors le monde parle la langue du feu. Dehors les hommes ont des armes et n’hésitent pas à s’en servir pour tuer.
Dedans les hommes pleurent. Dedans les hommes ont peur.
Dehors ils cherchent des chemins qui n’existent pas ou n’existent plus et sur la route leurs cadavres n’ont pas d’odeur, personne ne les remarque.
Les imposteurs.
Il n’y a de voie que celle pavée de nos propres pas.
Les ambitions valent ma pisse dans leur bouche ouverte. Elles sont un jeu de pistes où l’on suit les étrons d’une icône déjà disparue ou vouée à disparaître, au sens apocalyptique du terme, c’est-à-dire à jamais, avec personne pour s’en rappeler, en prononcer le nom ou quoi que ce soit, rien.
Les imposteurs mangeurs de cadavres, nourrisseurs de cadavres.

Dans les caves les rêves chantent d’une voix caverneuse de sourd.

Marcher loin des chemins, dans l’ombre ou trépasser.
Marcher courir loin des villes. Chanter lalala les deux mains aux oreilles, lalala et danser comme on saute et sauter comme on danse.

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Lullaby to paradise

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Lullaby to paradise

Pages 323-325

« Lola !… Lola !… Lola !… »

Toujours déçu et innément seul, je me glissai sous la carcasse du lit et emmitouflai ma tête contre le coin de chambre le plus éloigné de la fenêtre. J’avais toujours les doigts cramponnés sur le cœur et, dans la paume de ma main en mie de pain (un ramasse-miettes), une poche de sang fermement comprimée était prête à éclater à n’importe quel moment ; il ne faisait aucun doute que les autres étaient encore à ma poursuite… j’étais contaminé, quelque chose comme ça… ils finiraient par me retrouver. Cela arriverait. J’espérais seulement que Lola revienne avant eux. Lola ! Juste une toute petite fois.
Mais ils ne m’attraperaient pas, je ferai péter la poche avant qu’ils n’entrent. Ils me croiraient mort et n’oseraient pas me toucher. Je n’aurai ensuite qu’à convaincre le médecin légiste pour m’échapper.

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Lullaby to paradise

« 

Clément / fragment 23

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Clément / fragment 23

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Quand on s’ra grands Maya
On aura une maison de pierre
Dans la montagne là-bas tout près de la lune
Un ruisseau de fougères
Et une chèvre
Pour tondre la terrasse
Quand on s’ra grands Maya
On s’ra nous deux
Sinon on s’ra pas grands

Quand on s’ra grands Maya
On aura pas d’boulot pas l’temps
Car le soleil l’été
Car la neige l’hiver
A cette maison sans numéro
Le long d’une route sans nom
Quand on s’ra grands Maya
On s’ra nous deux
Sinon on s’ra pas grands

Quand on s’ra grands Maya
Qu’il restera que nos deux yeux
Pour faire tenir le reste de nos corps
On baisera encore
Tous nos enfants auront vingt ans

Quand on s’ra grands Maya
Au bord du monde
On s’ra nous deux
Sinon on s’ra pas grands

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Clément / fragment 22

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Clément / fragment 22

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Il y a du sable dans leurs violons
Et des mots désuets
Sous les touches de leurs accordéons
Des mots des images et des sons
Qui semblent fragiles
Et pourtant ne le sont

Fanfare dans un bar lundi soir

Il y a les souvenirs de mondes imaginés
Une fausse nostalgie
Les joies de mon passé sur les joies des leurs
Les tristesses d’un drogué dépressif
A tous les siècles
Et par tous les donjons

Fanfare lancinante valse ou mazurka

Majestueuse parade nuptiale
Sans promesse de sexe
Sans promesse de rien
Des couples bousculent les tables
Avec leurs jambes et leurs fesses
Et au milieu s’illumine
Leur élégant tourbillon
Le va-et-vient d’un sourire
D’une bouche à une autre

Fanfare à réveiller les morts et les vivants

Au bar les têtes se relèvent
Et d’un geste n’importe lequel
Rejettent en arrière les ombres de leur visage
Dévoilant les mêmes pommettes
Coupées sans précaution
Qui durcissaient le visage d’Alexandre
Et qui sont quelques-uns des traits
Caractéristiques des hommes de la terre et du vent

Fanfare jusqu’au fin fond de nos secrets

Ensuite il me faut courir
Attraper le dernier tramway
Par la fenêtre contempler les lumières qui volent
Toutes les fugaces constellations des appartements

Se laisser porter dans une cabine blanche
Sans bruit
Sans ombre
Et se promettre de revenir un jour
Dans une vie ou deux
Quand je serai danseur !
Et un oiseau de terre

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Clément / fragment 20

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Clément / fragment 20

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Cadavre recraché des profondeurs de nous
Mère ou sœur ou fille ou femme
Des courbatures pleins le crâne
Qui tirent
Tirent depuis nos seize ans
Chloé
Ou l’âge de nos premières rimes

Dans la solitude
Les forces trop courtes
Tu as laissé tomber l’écriture
Peur de gâcher ta vie
A la poursuite du chef d’œuvre
Qui ne viendrait jamais
Chloé
Plus beau cadavre de nous
Apparaît
Disparaît
Petit lutin cassé

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Clément / fragment 18

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Clément / fragment 18

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Alexandre me demande si je vais écrire un roman sur lui. Et je réponds que non. Et il demande ce qu’il est dans tout ça, entre Clément ma muse et Maya ma reine, et je lui dis qu’il est moi, ma vie, pour l’instant et ici.
Si tu es mort, alors au minimum moi aussi.
J’écris juste quelques lignes de plus pour reprendre mon souffle.
Pelleter les nuages.
Puis je te laisse tranquille. Rien sur pourquoi t’es mort, c’est bon…

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Clément / fragment 17

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Clément / fragment 17

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Au réveil je suis de nouveau seul avec Alexandre.
Maya partie au travail.
Quelques éclairs de ce truc dont j’ignore le nom et qui ouvre les portes de la réalité : je découvre des plantes mortes, sur le balcon et le long de la fenêtre, mortes de soif, mortes d’avoir crié à l’aide à s’en étouffer, mortes à deux mètres de moi, mortes comme les esclaves et les bouffons égyptiens sacrifiés et enterrés à la mort de leur pharaon, Alexandre franchissant le chemin de l’éternité, nu et gaulé comme un dieu, évidemment à cet âge glorieux, traînant derrière lui toute une escorte de choses sacrifiées en son deuil, ridicules, bruyantes et puantes.
Aussi donc, dans la boîte transparente où j’élevais deux chenilles puis trois puis une chenille toutes vert pomme, des moisissures dégoulinent, les feuilles ressemblent à des algues après une marée noire et aucune petite crotte ne s’étale plus sur les parois, mais une sorte de crasse floue semblable à celle de nos murs et des murs des cafés bruns d’Amsterdam. Le corps de la chenille introuvable, une petite chenille de ganja, vert pomme, noir moisi, introuvable.

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Clément / fragment 16

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Clément / fragment 16

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Ah ! et j’oubliais de m’excuser auprès du lecteur quant à la chaotique répartition des extraits qui constituent l’histoire de cette histoire : il m’est en effet impossible de trop relire ce que j’écris, ou pour le dire autrement, lorsque je tente une relecture, aucun esprit critique ne parvient à m’envahir, malgré tous les efforts masturbatoires que je pratique pour l’invoquer, alors le temps que prenne fin cette marche macabre, veuillez bien excuser les oniriques péripéties qui la font valse et ivresse.

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Clément / fragment 13

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Clément / fragment 13

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Pourtant aujourd’hui, j’ai découvert qu’il pouvait s’étendre encore plus loin dans le temps…
Ce matin, Alexandre m’a laissé dormir. Et j’ai dormi vingt heures. Et j’ai compris pourquoi il persistait à me réveiller toutes les heures. (Mais à l’heure actuelle, je ne suis pas bien sûr de savoir où il se trouve.)
Le bois de l’escalier est dans ce rêve ce qu’il y a de plus doux, bien que ma main ne le touche pas et tout juste l’effleure.
Et à la fin du rêve, de l’autre côté du bois de la rampe d’escalier lustré par dix ans de petites mains, un visage que je connais, pour la première fois depuis tout ce temps, un visage qui rentrera avec moi en classe si un jour nous arrivons à rentrer, quand la foule et les muscles seront décidés. Ou peut-être quand toute la classe sera au complet. Dans la brume de cheveux et de fronts, Alexandre fringant dans son visage mortuaire. Me sourit, mâchoire tendue, tendue par je ne sais pas qui mais pas moi, ses pommettes tranchées comme des patates au gros couteau, plus saillantes que jamais, ses yeux larges qui ne clignent pas, je me réveille !

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Clément / fragment 12

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Clément / fragment 12

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Alexandre se trouve quelque part dans mon rêve limace, au milieu de la foule, avec mes autres camarades sûrement, mais en toute sincérité je n’ai encore jamais vu ni l’un ni les autres…
Il est treize ou quatorze heures dans les couloirs du lycée et l’immonde carillon retentit. Je suis sur la première ou deuxième marche du bel escalier de bois qui mène aux classes de compta, les jambes clouées, les muscles des jambes plus mous que mes yeux rouges et rongés, et partout autour de moi un bruit liquide et sourd, la foule aux jambes clouées, des heures et des heures, des jours, des semaines, des mois. Cette masse humaine et sonore réunie en une pâte planète marécage d’une scène un décor. Un vague mouvement de bourdon mais pas sûr. Et voilà.
Je crois que mon rêve limace n’a pas de fin.

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Clément / fragment 11

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Clément / fragment 11

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Dans le silence mes pensées se bousculent. Je laisse pousser les mauvaises herbes.
Pas d’enterrement pour les immortels. Nouveau fantôme en ville.
Lorsque je dors, tu tapotes sur mon épaule pour m’éveiller et m’épargner la fin des rêves.
Dans ma collection de choses cassées et qui ne marchent plus que par ventriloquie, ton étiquette, Alexandre, est d’un blanc immaculé feuille Canson à la rentrée.
Petits bocaux. Lunettes grossissantes. Beaucoup d’alcool et de tabac, nuit, silence, volets clos.
Les yeux rouges et rongés, ne laissant percer aucune lumière aucune couleur. Brouillard du crâne, nuages, champignons.
Le sommeil un chaos mais à presque une semaine toujours aucun signe de fatigue.
Je suis au prologue de mon rêve limace.

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