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Rouge / chapitre 7

Il était sept heures du matin d’un jour sans fin. Il n’avait pas de rideaux, le soleil, et cela faisait près de dix minutes que les habitants de la résidence Rouge étaient debout. Il n’y avait pas de règles, et pourtant, tous les jours à la même heure, chacun était debout. Le soleil aurait voulu dormir plus longtemps, mais ça frappait à sa fenêtre. Ils faisaient du bruit les petits vieux. Et le soleil se résolut à se lever.
Il était sept heures d’un jour sans fin. Monsieur O. déjeunait avec son fils ; ça lui avait jamais coûté si peu cher de nourrir deux personnes. L’un mangeait, l’autre le regardait en silence. Ils écoutaient ensemble le bâillement du jour qui s’étire. Comme chaque matin à cette heure, Mademoiselle K. vérifiait que le compte y était. Vingt et un et mille francs. Elle restait persuadée que le cours du franc finirait par monter. C’était assez logique, en somme, l’État n’en produisait plus. Ça ne pouvait que monter. Son fils travaillait au guichet d’une banque. Il lui avait un jour expliqué comment fonctionnait la bourse. Elle était peut-être un peu con, Mademoiselle K., mais elle avait de la mémoire, et, à son âge, c’était un joli exploit que de réussir encore à calculer des liens de causalité. Parce que bon, à trop vieillir, même les plus intelligents finissaient cons. L’affaissement hiérarchique.
Elle n’avait plus de dents depuis longtemps et son dentier, c’était celui de son mari. Quand elle le portait, ça la rajeunissait un peu – les mongoliens ont tous l’air d’avoir le même âge – ça lui faisait aussi une tête bancale. De face ou de profil on s’écarquillait les yeux sur les deux rangées de dents quasi plus larges que le visage et qui riaient autour de Mademoiselle K. comme un crâne aurait bouffé une pomme sans la digérer. On s’était à force imaginé que le coup de la mâchoire inférieure en avant, ça servait à récolter la pluie dans les pays les plus arides, avant qu’il n’y ait des puits (et avant qu’on ne construise une fontaine dans la cour intérieure). Ça tendait forcément à se confirmer en ce lieu aride.
Il était sept heures d’un jour sans fin et Monsieur le Curé lavait son slip beige au savon. Son surnom, les autres résidents l’avaient trouvé pour lui. Ils étaient pleins de subtilité, et Monsieur le Curé, tout moche comme un pou et qui n’avait jamais été marié, ils avaient tous conclu qu’il était encore vierge.
Tandis que Monsieur le Curé faisait sécher son unique slip au sèche-cheveux, dans l’appartement à côté, un cri retentit… C’était comme si l’alarme du premier mercredi du mois servait aujourd’hui à quelque chose. Non ! Monsieur le Curé n’aurait pas dû entendre un cri. Il ne le voulait pas. Sa voisine, Madame I., à sept heures, elle écoutait Carmen. Et c’était pas Carmen, et c’était pas de la musique…
Un long cri qui s’est arrêté net !
Crissant, la journée dérapa toute seule du disque.
Monsieur O. renversa son bol de lait sur son haut de laine. Il devrait donc le faire laver. Il devrait prendre une douche plus tôt que prévu. Et ça sentait pas bon toute cette histoire. Parce que le changement, dans cette résidence, y avait pas pire pour tout foutre en miettes. Mademoiselle K. s’arrêta de lécher ses billets. Elle perdit le compte. Dut recommencer. Elle serait donc en retard de cinq minutes sur son emploi du temps. Non, c’était vraiment pas bon cette histoire. Ces cinq minutes de retard, il lui en faudrait des efforts pour les récupérer. Elle devrait faire une croix sur quelque chose. Elle ne savait pas quoi encore. Mais ça la fichait dans de beaux draps. Monsieur le Curé, lui, il avait dû enfiler son slip tout trempe. Il s’était rué dans le couloir, avait frappé à la porte de Madame I. et maintenant il redoutait quelque chose d’autre, un rhume, une grippe des testicules, n’importe quoi de redoutable. Avec tous ces cancers qui rôdaient, il était pas très rassuré.
La porte était ouverte. Dans le salon, il reconnut Pervenche, la petite folle du bout de palier. Elle, à sept heures du matin, elle marchait dans les couloirs de la résidence avec son petit carnet. Elle penchait son nez dans l’embrasure des portes pour deviner ce que ses voisins avaient mangé la veille. Mais elle avait un odorat de tympan crevé. Sur la page du mardi, on pouvait lire : chocolat avec poulet et choux, yaourt à la menthe, café arabe… Aujourd’hui, elle aussi ne finirait pas ce qu’elle avait commencé. Et, pour sûr, ça allait mettre un sacré bordel dans la Résidence. Il était sept heures d’un jour sans fin et la corde d’Absolution, le solitaire du premier étage, elle venait tout juste de rompre. Il avait trop mangé la veille Absolution. C’était toujours la même chose. Il ne tenait pas à quitter ce monde le ventre vide, un réflexe d’ancien légionnaire.

#68 – Fouille, exhumation, terre retournée

je veux parler des autres fleurs
des autres vents
des autres landes où nous sommes inconnus

je veux parler du premier envol des oies sauvages
et de ces paradis gravés au cœur
dès l’aube de la vie

je veux parler des jours avant le silence
et des jours avant le bruit
des jours avant l’asile
et des jours avant la nuit
du souffle qui se tenait contre ton souffle
de la parole innée
du cri de la naissance
du mot secret

mais voilà
j’ai trop plié
face contre face
la feuille talisman
et je suis
au premier jour de joie
mille fois superposé

tous les chemins sont perdus dans les plis

#67 – Le vent de la nuit

Ce matin encore, je reste ici, au bord de la vie, d’où je peux voir sans être touché, en ce lieu étrange telle une pierre précieuse, tout à la fois dur et léger, tout à la fois étroit et infini, bâti de miroirs que l’on peut traverser. Ton nom est celui d’une étoile où l’on vit seul : sommeil, et l’on dit que même en toi la mort est douce. Oh l’on dit, il est mort pendant son sommeil, quelle chance, voilà bien la plus douce des morts.
Je reste ici, auprès des êtres fragiles que le moindre bruit effrite. Pour ne pas les voir disparaître, là où la nuit les retient lorsque je disparais, je déplace sans faiblir un cierge sur chacun de leurs visages. Les mille faces de la pierre (pierre-cage et pierre-horizon) les font paraître, d’un passage de la flamme à l’autre, métamorphes.
Je suis au centre, et donc invisible, j’ai oublié ce qu’était la matière, et voilà pourquoi je connais la paix. Même alors que je tends les bras devant moi, mes bras ne m’apparaissent pas. Le geste est seul.

#66 – Le vent du jour

Le vent ne cesse de souffler. Dispersion des cendres. Dispersion des graines. Dispersion du silence. On n’entend plus le moteur des voitures, le beugle des hommes, le tonnerre traînant des avions. Le vent fait diversion. Il terrorise la mort une dernière fois, et tout ce qui est bruit et mouvement, tout ce qui interdit au silence de s’approcher plus près de nos cœurs, c’est lui. Lui qui interdit que se figent les gouffres. Nous sommes des nuages dans son souffle, et naviguons au gré de ses raisons, avec le ciel sous nos pieds, ses gouffres et ses océans infinis qui se finissent pourtant.
Mais demain, le vent s’endormira, et le poids du ciel sera jusque dans nos pieds. Il nous faudra danser alors, de toutes les manières possibles danser, danser et que le souffle de nos corps soit immense. Qu’il taise le silence et chasse les gouffres.

#65 – Canna ou la nouvelle Cendrillon

Tu invites les morts
d’un geste ancestral
dans la plus grande salle de ton palais

L’orchestre de ta chair connaît tous les sons
tu le laisses jouer seul

Et les morts dansent et palabrent
dans un brouhaha qui t’apparaît plus simple
que le chant d’un oiseau perçant la matière inavouable du silence de l’aube
l’entre-bruit

Mais bientôt la foule veut embrasser plus grand
s’enflammer des lueurs de l’âme mille fois percée des villes

Elle t’entraîne dans sa liesse et alors tu partages de tous
les doigts et les yeux
tu deviens
tout hors de toi
le spectre géant
à l’acuité tentaculaire
tu deviens
la flûte du ciel
tu deviens
le fleuve de la terre
tu deviens la rosée et les pluies de poissons
tu deviens
le souvenir du mouvement du couteau sur les totems à têtes animales
tu deviens
plus souple que le vent
plus souple que le feu et plus souple que l’eau

Mais gare au crépuscule
qui s’abat telle une épée de feu noir
la nuit est indomptable
et au fond du puits où tu l’as laissé
ton corps est resté identique
bête et fragile
tes yeux en ont été détachés
mais ces deux planètes sans orbites sans étoile sans paupières
si tu ne rentres avant la nuit
ne seront bientôt plus que des terres à la dérive

Défends-toi de t’oublier plus encore
tout à côté de ton corps
l’être aimé voudrait t’éveiller

Rouge / chapitre 6

Madame I. aimait le chocolat et c’était apparemment pour cette raison que le docteur lui avait interdit d’en manger. Pourtant, le chocolat, quand elle en mangeait, Madame I. n’avait plus d’arthrite.
Elle découpait soigneusement un carré, puis un autre, et ainsi de suite jusqu’à la fin de la plaquette. Puis elle déposait tout ça sur un napperon, par piles de trois, s’asseyait dans son fauteuil, posait un coussin sur ses genoux et attendait que son programme télé démarre. Elle était patiente et organisée Madame I., et le chocolat, elle trouvait que ça allait bien avec la télé. D’ailleurs, elle n’avait jamais trouvé l’intérêt d’une telle sucrerie avant que son mari n’achète un poste de télévision. Elle commençait à déguster son chocolat à quatorze heures, et ne devait pas manger plus de la moitié de la tablette avant la page de publicité. Elle s’y était toujours tenue à ses règles, Madame I.. Pourtant, elle allait devoir changer de programme très bientôt et ne le savait pas encore. La vie était bien faite. Si elle avait su, ce jour-là, Madame I. aurait terminé sa tablette de chocolat plus tôt que prévu. La vie était bien faite. On ne savait jamais ce qui allait arriver. Ainsi, Madame I. n’avait jamais enfreint cette règle sacrée : une heure de chocolat par jour, ni plus ni moins.

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Rouge / chapitre 5

À soixante et quelque quinze années, on a beau aimer le tennis et le foot, on le pratique juste avec les yeux. Et là encore, ça fait quand même un peu mal aux os. C’est que le canapé de Monsieur O. avait les ressorts un peu raides. Il aurait pu se mettre au golf, un peu comme tous les vieux, mais ça aussi ça le fatiguait. Puis c’était long, dix-huit trous, et ça lui rappelait trop de mauvais souvenirs. Un parcours de golf, un no man’s land bien entretenu en somme.
Sur le canapé, y avait des coussins tout difformes qui se plaignaient. Le coussin coude droit, le coussin coude gauche, celui pour la nuque, etc. Y avait beaucoup de coussins – difficile de les compter – un pour chaque os (à peu près). La radio lui filait moins de courbatures pour autant de coussins. C’était à cause de cette manie qu’avaient les jeunes gens d’offrir à leurs parents le dernier cri de la technologie. Ça donnait des Monsieur O. avec le câble, le satellite, et des lecteurs de bidules qui ne marchaient jamais, qui faisaient mal aux os et aux yeux. Quand la jeune filleule de Monsieur O. lui rendait visite, quelque chose comme tous les 29 février, elle se sentait toujours obligée de ramener avec elle – en plus de son imbécile de mari – tous les machins électriques qu’elle trouvait sur le chemin. Pour le chasser un peu de sa solitude qu’elle disait. Et l’autre ahuri en chemise-cravate, ruminant sa nicotine en pâte à mâcher, il bougeait tous les meubles, il tendait des fils à droite à gauche, et vas-y que j’te débranche le courant, que j’te déplace la vieille radio. Monsieur O. ne disait rien. Il aurait préféré sans doute qu’on ait quelque chose à lui dire. Mais si elle ramenait tout ça, c’était pas pour des prunes. Ça la déprimait cet endroit, et cette ampoule dans le couloir, qui grésillait, et le silence. Même les voitures, en contrebas, qui semblaient rétrograder doucement quand elles passaient près du vieil immeuble rouge. Y a pas de nationale près des cimetières, c’est comme ça. Monsieur O. profitait alors du téléviseur, le reste de la journée, jusqu’à l’éteindre, en débranchant la prise, et pour ne plus jamais l’allumer de nouveau. Il embrassait sa filleule sur le front, car elle ne lui tendait que ce morceau-là, et il saluait son gendre. Il les reverrait sans doute plus, et, lorsqu’il finirait par l’admettre, la télévision prendrait tout son sens.
Dans le couloir, les judas s’éclairent. Chacun observe les perturbateurs s’en aller, en les maudissant. Le genre de sort qu’on lance aux pauvres âmes pour qu’elles n’aient jamais à vieillir. Ou pas de cette façon.

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Rouge / chapitre 4

Monsieur O. ne lisait pas vraiment le journal. Il se servait un café, s’asseyait devant sa porte et guettait les bruits dans le couloir ravioli. Il vérifiait que sa vue n’avait pas baissé, qu’il savait encore lire. Comme il faisait semblant de lire tout en en cherchant ses lunettes, les nouvelles du jour, ça faisait un peu comme son vieux transistor qui ne transmettait qu’un mot par-ci par-là. Et ce genre de nouvelles était assez effrayant. La veille, il avait cru qu’un certain Raphaël Nadal, joueur de ping-pong espagnol, venait de s’emparer du pouvoir en Thaïlande. Il n’était pas idiot, Monsieur O., un peu distrait, peut-être, et pas très regardant sur la politique extérieure. Mais que l’Espagne ait colonisé un bout de terre asiatique, ça le titillait un peu. Il craignait qu’une guerre éclate. Et c’est pas qu’il pensait être mobilisé au front, mais bon, les espagnols, il les avait jamais trop aimés. Ça le marsouinait un peu de penser que la France pouvait s’allier à des crétins qui ne savaient pas faire la différence entre l’Amérique et l’Asie. C’est pas qu’il était raciste, Monsieur O., il aimait pas la guerre, c’est tout. Et les Espagnols aussi. Ça lui rappelait les Arabes, les Espagnols, et il aimait pas trop les Arabes non plus. Surtout les Algériens, car c’était bien ceux-là qui avaient tué son unique fils. À la guerre. Un fils, c’est plus important que l’éthique. Le silence de Monsieur O., c’était la photo sous verre de son fils en uniforme. Fallait pas lui parler d’Espagnols à Monsieur O., ça lui rappelait son fils. Il était pas bien compliqué, fallait juste le connaître un peu. Et quand on a ses raisons, être raciste, c’est pas si grave que ça, qu’il pensait.

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#64 – Point de rencontre des deux inclinaisons

L’aviateur est un mangeur de terre
il porte la roche-foyer en son ventre
et derrière sa langue filent les brumes
et les neiges que fondent
les yeux agenouillés en leur jardin

La folle cul-de-jatte l’attend
fleur de bocal tout le jour
grise de soif et pâlie de soleil
par les vents étouffée
qui tombent en elle et ne ressortiront
que le temps d’un baiser

L’aviateur transperce la peau du jour
en un cri fulgurant
un cri attaché par le centre de la terre et qui tourne
et l’aviateur ne saurait s’arrêter un instant
ses hurlements le poursuivent

La folle s’habille de la peau de la nuit
en une danse lascive
et ses sueurs s’évadent
par les trous que font les étoiles

La vie retient son souffle

À la chute du corps
à la levée de l’âme
la liberté sera
un court instant
un point immobile entre les lèvres

Adieu à ce qui vient • Pierre Cendors

Éditions Finitude, 2011

Mise en page 1C’est un très beau livre que voici, très beau en tant qu’objet, couverture et dos élégants, papier doux et épais à caresser, format ni trop grand ni trop poche. Mais au-delà de cet aspect purement matériel, entre ses pages délicates, ce roman nous promet Venise, la Sérénissime ! Combien de diamants s’illuminent alors dans mes yeux ! Je trépigne déjà à l’idée d’arpenter les ruelles étroites et les somptueux palaces. Ainsi donc lavons-nous les mains et ouvrons ce livre au plus vite !

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#63 – Les enfants disparaissent

Mon vieil ange
au nom volé par les hommes
à la voix déjà lourde mais
diluée
volatile
telle une goutte d’encre dans la mer
n’aie crainte de perdre
le jour sans reflet de ta naissance
tes yeux sont des perles
de taille parfaite
que les années ne sauraient altérer

Non pas car tout autour
se gonfle de nacre ta coquille
et engloutit le secret comme une huître grossière

Non pas car tu te crois disparaître
dans la lumière qui enfle
d’autant de bruits aveugles
qui ignorent et t’ignores

tu n’as toujours été qu’oubli

Fuis rampe
vers les profondeurs
dans la plus solitaire des nuits
peu importe la nacre
qui dehors te grandit
qui dedans veut te soumettre
la perle est de taille parfaite

Rouge / chapitre 3

Ici. Le silence qui n’a pas pris une ride. Le silence long et lisse et large.
Un silence ancien, qui ne pleure pas, qui ne se réjouit pas. Il se tait, il constate et ne fait pas de projets sur le futur.
Tout le monde déteste le livreur. Pourtant, une heure avant qu’il n’arrive, les yeux derrière le judas battent déjà comme un cœur de nouveau-né. Et attendent. Et ça ronchonne doucement quand il court dans le couloir, le livreur. Le silence prend vie pour un moment. Il peut bien être court, ce moment ; face au présent, instantané, hors du temps, celui qui prouve que personne n’est encore mort, ce moment est long, très long. Alors ils en profitent… Puis retournent à leur silence. À leurs horloges aux ressorts crevés, aux aiguilles qui s’affolent. Leurs vieux postes de radio semblent encore crachoter un poème de Verlaine, mais ça ne grésille plus, alors ils les règlent eux-mêmes, juste un peu, avec leurs doigts pas très délicats qui tremblotent… jusqu’à ce que ça grésille encore, comme s’ils n’entendaient pas bien les voix d’aujourd’hui, claires et audibles. Mais ce n’est pas ça. Ils n’écoutent pas. Ils sont dans le passé, simplement, et ils se laissent bercer par le silence. Et tout ce qui est bruyant, ils ne l’entendent pas, sauf le livreur, car finalement, ils l’aiment bien ce petit jeune. Cet effronté qui se moque de respecter leur vieillesse, en voilà un qui sait les respecter, finalement. Le livreur, il n’est pas du genre à laisser sa place aux vieilles personnes dans le bus. Ils aiment bien, quand ils sortent, qu’on leur laisse l’extérieur du trottoir, qu’on se marre s’ils se vautrent dans le caniveau, qu’on ne les aide pas à porter leurs commissions. Les jeunes d’aujourd’hui, c’est quand même bien mieux qu’avant. Ils n’en font pas des pataquès et des courbettes et des politesses. Les mentalités changent ; ils sont traités de la même façon que tous ceux qui vont crever demain. C’est pas qu’on les aide, c’est qu’on s’en fout. Et ces énergumènes, dans l’immeuble aux pavés d’avant-guerre, leur silence, ça les emmerde. Faut pas croire, quand on vient leur filer un coup de coude entre les côtes, ça leur fait moins mal que ce qu’on croit. Mais bon, un vieux, ça ronchonne, alors ils font comme tous les autres, ils pointent un œil par la fenêtre, par le judas, par le téléviseur, et ils grommellent et se plaignent. Ça fait passer le temps. Le temps que le livreur arrive.

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Rouge / chapitre 2

L’auréole sous les bras dont ils n’arrivaient jamais à se défaire, ils ont d’abord pensé que c’était de là que poussaient les ailes des anges. À cause des champignons… et aussi des statistiques à la télé : l’espérance de vie constatée dans la région démontrait qu’ils n’avaient pas l’air en très bonne santé. Pourtant, il en fallait plus pour convaincre les autres, ceux qui passaient au-dessous des fenêtres… gens pressés. Les Résidents, étonnés, concentrés sur leur prestance d’escargot mort, eux n’avaient sans doute jamais marché aussi vite.
La transpiration sous les bras, ça leur rappelait qu’ils vivaient encore. Et le judas auquel ils s’accrochaient, ça leur rappelait qu’ils n’étaient pas seuls. Le couloir le leur rappelait.
Dans le couloir, ça ne courait pas, ça ne piaillait pas. Ça se taisait. Ça respectait le silence.

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#62 – Mille ciels perdus au fond du tambour

bleus
l’écho de la météore
et le sang de la vie étrangère
bleus ta première parole
et le souvenir du mouvement

bleu le lac enterré
la passion l’énergie
et bleus les reflets masqués de l’été

sous le linceul de la cicatrice
vernie de pluies et de vents
bleus les pétales de l’iris
cueilli puis jeté

bleue la douce douleur
le corps froid d’un baiser
que j’aime caresser

bleu
combien de temps encore
retiendras-tu ce souffle

#61 – Parole

Santé mon ami
à ta nouvelle vie
santé et frappons
nos petits verres d’eau
plions en recueil les années
comme on range les affaires d’un mort
et partons silencieux
il n’y a plus rien à se dire

Santé homme sobre
les draps sont retournés
et ta tête essorée
coule au fond de l’assiette
où la soupe reflète
un sourire défait

Santé ô jeunesse lointaine
à la peau immortelle
qui recrachait de ses plaies
les larmes et les plombs
quand voguaient dans les veines
mille sangs étrangers

Santé ô santé
que n’avons-nous besoin de tes baumes
tes coffres et tes formols
libère donc la fureur
par le feu de l’alcool fort
je veux entendre encore
la voix des écorchés

#60 – Creux

au cœur du labyrinthe
tu as déposé la créature
gardienne de l’unique miroir
et j’ai perdu
oublié
le visage de mon visage

je trône sur un corps
sans preuve d’existence
j’ignore le sommet
j’ignore la couronne
la nuit me tient à la gorge
et le jeu toujours recommence
contre les murs les lames d’aciers ronflent

filant le bruit je parcours le dédale
jusqu’à l’orée de l’aube où est un lac
à la surface duquel
j’écris
qui êtes-vous ?

Les cauchemars de Balsia

Ne trouvez-vous pas quelquefois
qu’à une époque comme celle-ci il est normal d’être séparés
et que c’est un miracle de se rencontrer…
Yukio Mishima
Confession d’un masque

1.

Perdu au milieu de la steppe, telle l’ombre tremblante de la flamme d’une bougie, un campement vivote dans le flou solaire. Les voiles aux portes des trois yourtes dansent dans le vent comme les cheveux des mariées dansent dans les fêtes. De l’une des tentes, la princesse shaman apparaît, emmillefeuillée dans les plus fines soieries ; elle brûle telle une fleur ardente. Derrière son chant et ses grelots, faisant de nouveau bailler la porte d’étoffes, se traîne le jeune Süsü : jean flambant neuf, petite chemise blanche et cravate bleue. Un cartable de cuir jaune serré entre les bras. Puis vient sa mère Balsia et son père Galbak, sa grand-mère Laïssa et son cousin Jad, et enfin les membres des deux autres familles, tapant des mains, chantant et priant.
Les doigts ensorcelés de la princesse shaman tremblent sur les paupières du jeune Süsü. Elle le libère des rêves et des cauchemars de la steppe. Ensuite, la princesse écrase sur le visage de l’enfant une pâte maronnasse, mélange de terre, de cendres, de lait de jument et de diverses urines humaines et animales ; son petit visage d’argile est maintenant prêt à cuire six heures au soleil. Ses jolis habits se tachent.
On aide Süsü à grimper sur le grand cheval noir du cousin Jad. Il leur faut chevaucher plus d’une demi-journée pour rejoindre Bayanhongor, alors les adieux ne s’éternisent pas. Le cousin éperonne son cheval et lance un infâme cri de cow-boy.
Galbak allume une cigarette et retourne dans la yourte. Tous les autres nomades l’imitent. Seules la vieille Laïssa, la princesse shaman et Balsia demeurent.
Süsü et le cousin Jad mettent longtemps à disparaître, si longtemps qu’il semble parfois à Balsia qu’ils se sont arrêté ; ou pire mirage encore, qu’ils rebroussent chemin. La vieille Laïssa le sait. Laïssa se rappelle, vingt ans plus tôt, à la sortie de l’hiver, sous l’écrin de l’aube rose et bariolée, la même image trop belle et trop longue pour n’être jamais oubliée. Laïssa dans la terre poisse et tiède. Laïssa morte. Alors aujourd’hui, sa main sur l’épaule de sa fille, elle la prévient de cette illusion et de la persistance de cette illusion : « Les cauchemars vont commencer. De nouveaux cauchemars, dans les ruines anciennes d’un palais ou d’une oasis, peuplées de monstres volants, de serpents jaunes et noirs et d’hommes à six bras  : c’est signe que tu es morte, Balsia…
– Il reviendra. Je lui ai fait promettre.
– Tes frères ne sont jamais revenus…
– Il se fera passer pour mort et il reviendra. Je sais qu’il le fera… »
Les seize colliers qui pendent au buste de la princesse shaman ne sont désormais plus que quinze. Elle retire son masque à plumes rouges et brunes. Elle essuie ses yeux humides, fardés de terre et de poudre d’or jusqu’à la pointe des tempes. Des bandes de tissus bleues, jaunes, blanches et vertes flottent accrochées à sa robe et à ses bracelets. Elle creuse un trou à l’orée du campement et y enterre le seizième collier. Puis elle arrache un morceau de tissu à la yourte de Balsia et Galbak, et enfin s’assoit sur une roche, et avec une aiguille et du gros fil de laine, coud le fantôme à sa robe.

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#59 – Torsion des pyramides

je dors au cœur du soleil
enseveli sous les draps raides
roi mort sans son royaume et sans suite
au tombeau vide
pillé du peu d’or
du peu d’étoiles du peu de nuits
et sans la vile consolation
l’errance amère et vengeresse
de la malédiction

ces draps tissés de rayons aveuglants
la sueur des voyages insomniaques
y trace une carte
d’une terre plate et sans fin
sans eaux et sans ciel
où mon souffle seul fait encore
quelques reliefs

au cœur de la lumière
sous les fronts qui rient
forcés par la danse des ombres
je suis
les yeux grand ouverts
tel un nœud dans la pierre

Photographie : http://www.fool-artistic.fr