Archives de catégorie : Âpnée (cahier)

Âpnée / fragment 52

5ème cahier

un voisn a tapé contre lemur alors que j’écoutais twinsistermoon et j’ai eu envie de sortir lui jeter des caikloux à la gueule parce que c’était un putain de jour d’enterrement et que jrbvddxbwcv

j’ai pas voulu faire un millier de choses, par exemple, avoir du courage, avoir de ‘la mbition, avoir…  j’ai pa svoulu fair eun millier de chosezs, mais taper dsu el clvaier très fort, écouter de la musique et entendre dans ma te^te ma voix qui hurle à tes oreilles, comme hURLE TWINSISTERMOON, et croir eque tu vas m’écouter
– ah, il existe unmonde sans miroir ni rflet, et ce monde est –
mon, âme est teinte

Âpnée / fragment 51

La fenêtre de l’âme est fermée. Je suis au chaud, dans la maison douillette, petite vieille sereine. Sereine, en langage épuisé, cela signifie que je n’ai plus peur de la mort. Cela signifie que je suis, déjà, un peu, sous la peau, la mort.
Je tricote le passé. Je prépare mes petits ornements, ossements modestes et un peu ridicules, bijoux cracras et sans goût, du genre que je ramassais par terre lorsque j’étais enfant. Tout cela je l’entasse au bord du cercueil : la dernière cabane est longue à construire.
Sereine, en langage épuisé, cela signifie que je suis épuisée. Le soleil m’a dispersée dans mille chambres, mais je ne brille nulle part. Ma mémoire est immense, ma mémoire est un désert aux grains tous semblables. Ils contiennent une part de soleil, mais étalés ainsi aux pieds du monde, ils ne sont rien, comme les flaques – empreintes de tristes géants – ne se transforment sous l’orage en rien d’autre qu’en tas de boue. Pas en lac, ni rien. Pas en océan.
Hier encore, j’étais si souple et si légère que tous les vents me transportaient. Je me pliais à tous leurs caprices. Je m’ouvrais aux pollens et moi-même j’étais graine.
Je ne suis que fragment. Déchirure de la conscience.
Mais en une nuit je suis devenue, tel le souffle de l’encre dans l’eau, une mémoire qui voudrait respirer mais se noie, et ne se mélange plus.

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Âpnée / fragment 50

C’était le jour de la mort initiale. Tu me fis boire l’eau du puits où tu t’étais noyée, mais alors que tu l’espérais, je n’eus aucune vision et ne pus rien te conter des jours d’avant. Pourtant je sentis me traverser la houle des rivages noirs, eau lourde d’un sel de pierres obscures, pierres de cave et de voûtes englouties. J’étais alors agenouillée dans l’herbe humide et toujours rien ne m’apparaissait, mais je sentais en moi l’eau respirer telle une matière noire et impalpable, comme sans doute est l’air pour les créatures sous-marines. Je m’étouffais sans mourir, car seule m’étouffait la peur. Tu me demandais, vois-tu ? Et je répondais non, je ne vois rien, mais je ressens, et mon souffle était lourd comme une averse d’été, et les mots se muèrent en un immense boa de jais qui repoussa autour de nous les hautes et denses herbes. Je m’allongeai dans leur sillage, et je parlai encore, mon corps sans l’asphyxie, c’était le jour de la mort initiale, il n’y avait rien à voir, et à mon flanc tu t’allongeas aussi.

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Âpnée / fragment 48

Tôt le matin, sur les toits couverts de cendres grises, les oiseaux dorment encore, gelés comme des gargouilles, mais ne protègent rien. Lorsqu’enfin le soleil vient frapper dessus, usant de la plus lourde des masses, la glace sur leur plumage ne se brise pas. Les oiseaux restent là, tout le jour et la nuit, immobiles. Les ombres et les lumières les parcourent tour à tour, mais rien ne les réveille plus. C’est de leur cœur, qui autrefois était aussi véloce que celui d’un colibri, que désormais les cristaux se répandent, comme un souffle de paix. Je le sais. Je les observe chaque matin, tandis qu’imbécile je nourris le mien de lait et de sucre pour le réchauffer de la nuit où il vagabonde, tel un chat qui s’ignore et ignore son destin, à la recherche de ce qu’il ne trouve pas. Un matin triste, il ne reviendra pas, ne toquera pas à la fenêtre en miaulant, et je ne verrai plus le spectacle des oiseaux immobiles. Les toits seront vides.

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Âpnée / fragment 47

Et lorsque je retrouve un peu de souffle, tu te meurs et appelle à l’aide. Je suis encore mouillée du précédent naufrage. Le soleil en ce pays est rare, et je pense, comme le cancéreux rallume une cigarette, foutue pour foutue, pourquoi ne pas y retourner ?
Alors je plonge et aussitôt tu disparais. Je n’aperçois plus tes bras secouer les vagues ni ta voix crier ce nom que les trompes des coquillages ont altéré pour en faire le mien. Je sombre et nous mourrons toutes deux. Rien ne nous réunit que ma faculté à croire.
Ensuite peut-être, je regagnerai le rivage, affaiblie encore, j’aurai le temps d’un souffle et aussitôt la nuit éclairera de nouveau ton naufrage. Un jour de mer d’huile, je m’y noierai.

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Âpnée / fragment 41

comme le ciel et la mer
je me cogne
je clapote sur le non-chemin
écorchée bleue
plus froide qu’un mort à l’aube

je suis passagère de l’instant et des palpitations
mais au grand réveil
le point disparaîtra
et ton corps sera plus long que les anciens jours étaient longs

la mémoire sera rouge
plus chaude que le sucre de l’enfer
elle fera bientôt battre autour de nous des ailes affreuses de glaise
et nous retournerons
nous cogner

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Âpnée / fragment 39

Le tissu de la nuit est une écharpe noire et blanche. Et Juliette reconnaît son odeur, c’est celle du cou ! Elle exhale comme l’odeur du bois des tonneaux où le vin s’est remué en paroles muettes. Si elle tordait la nuit entre ses mains pour l’essorer, le nectar du plus beau mensonge en coulerait, et Juliette en quelques gouttes rêverait pour toujours, dans une cage invisible et dorée, béate et seule.
Juliette gratterait peut-être ses bras pour y trouver les restes d’une réalité, mais aucun sang ne coulerait, car aussitôt percés, ses bras seraient cousus du blanc du sel du ciel.
Le tissu de la nuit doit se porter avec plus de légèreté que la lune sur le nu.
Sans lumière, c’est un tissu vert, des sangsues, du poison.
Juliette ne reconnaît plus l’odeur.

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Âpnée / fragment 38

Pour la préserver du jour, quelqu’un a bâti quatre murs et un toit autour du matelas. Pourtant toutes les nuits, Juliette laisse la porte de la cabane ouverte, afin que les bêtes nocturnes puissent venir se réfugier avec elle. Elle ne la referme que le matin, lorsque le soleil miaule et s’étend sur les lattes du palier, tandis que dans la forêt, les bêtes du feu se mettent déjà à crépiter, oiseaux pique-tête, insectes organisés, mammifères en rut.
Essai, Juliette balaie le plancher craquant de la nuit asséchée.
Mais la fièvre lui reprend très vite. Sans avoir rien mangé, sans avoir rien bu, elle se recouche, et si elle maigrit à vue d’œil, ses cicatrices, elles, demeurent inchangées, et même se rapprochent doucement les unes des autres, comme les éclats d’un mercure éparpillé retournent toujours au premier cercle.

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Âpnée / fragment 36

Estuaire du ciel où sont libérés les poissons lumineux
Éclate sur la montagne sèche
Éclate mon crâne qu’il se déverse de tout et de rien
Et fais pleuvoir où je meurs tes cuisses d’azur
L’écorce de ta perle entrouverte comme l’aube

Arrache à ma mémoire la position sacrée des cinq sens
Ouvre la veine-océan dans son ordre d’écriture
Et laisse jusqu’aux caves se répandre le sang
Vider tout ce qui n’est pas le Jour

La chambre secrète des anges est
Cuir tremblant au contact ancien à l’écho
Voilé des voyelles du nom

J’ai les paupières à la peau de ton ventre plus fin que la nuit
L’étoile du monde me tord et retord

Je veux renaître en toi

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Âpnée / fragment 35

Où le vent a tissé des cercueils dans les arbres et les roches
Le vent n’est plus
Il reste ce qui vit sans mouvement sans battement
Nourri de sa propre lèvre embrassé par le vide
L’air évidé du soleil et des astres-fleurs
L’absence fractalisée en un large cristal de cendres
Une couronne de sel des océans fondus les dents molles
Les enfants de la chair morte des abîmes
Voilà la terre
Et ce qu’il reste des objets formes ambitions hauteurs
Hantée par nous
Entre nous
Antenous

Sentinelles fragrances de la mort sans portes sans rien
Font les spectres du champ de guerre
Du chant d’amour réduit au silence des tombes
C’est ta bouche réduite à son fond et à ses entrailles
Les garde-odeurs se moquent
Piqués soumis dans la terre immobile marbre et sable
Se moquent et rient du même chagrin du même monstre
Du même ventre qui nous unit

Où les dernières respirations du monde les ceintures d’oxygène
Ta bouche caverne dort
D’émeraudes et d’or
Charbon lumineux moteur de l’ellipse et des circonvolutions
De la mer et du ciel
Ta bouche seule rayonne
Soleil et vide
Dans le désert où rien ne bouge
Que les tremblements de ma voix qui grattent l’espace
De ton nom

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Âpnée / fragment 34

4ème cahier : Juliette n’avait pas peur

Je crois qu’elle est morte, dit une voix, elle est toute raide et sèche, comme une mouche au bord d’la fenêtre.
Posez-la ici, s’il vous plaît.

[…]

Elle maigrit, maigrit au rythme des ombres qui s’épaississent et se joignent à elle, et ses habits glissent le long de son corps comme des pierres de météores tombées du ciel. Ils fument du changement d’atmosphère. Ils ont déjà l’air fossiles.
Elle marche jusqu’à ne plus voir les lumières des villes, plus rien entendre, plus rien croiser que les choses muettes.
Lorsqu’elle atteint le cœur de la forêt, le lit est là, comme prévu, dans un bosquet bien ratissé, un lit et une table de chevet lustrée. On a nettoyé et jeté tout ce qui traînait, bouteilles, cannettes, mégots, seringues, préservatifs, on a lavé les draps en y mettant de l’assouplissant, on a tassé l’oreiller dans les quatre sens et on a attendu son arrivée.
Juliette est là maintenant. Elle s’allonge, oiseau blessé, et s’endort presque aussitôt.

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(Photographie de Fool-Artistic)