L’été 2016, je rencontre quelqu’un. Je tombe amoureux.e, je tombe comme jamais je ne suis tombé.e, et comme je le fais à chaque fois, je prépare le royaume pour le futur mariage. Ainsi je décris ce royaume dans ses moindres détails. Il s’étend chaque jour à vue d’œil, car j’écris alors beaucoup trop sans être lu, et donc, j’y demeure seul.e. La mariée ne vient pas. La mariée ne sait même pas qu’elle est la mariée ni ne connait l’existence de ce royaume. Tant pis, il est trop tard. Il faudrait récupérer les frontières et les tirer jusqu’à moi, mais il est trop tard.

Anecdote : à dix-huit ans, pour avouer mon amour à une fille de la classe, j’avais décidé d’écrire un album de rap, une douzaine de titres. Ce doit être affreux de recevoir ce genre de cadeau. Quel genre de psychopathe en arrive à ça ?

J’aime seul.e, c’est une malédiction. Je construis seul.e de trop grands édifices. Je n’attends pas. C’est idiot. C’est affreux. Lisez cet horrible journal et faites semblant avec moi, nous arriverons peut-être à quelque chose, chacun.e de notre côté.

j.l.m

SOMMAIRE

 

1er cahier • Le pays

2ème cahier • Survivante

3ème cahier • Crève sale fleur

4ème cahier • Juliette n’avait pas peur

5ème cahier • chapitre suivnt

6ème cahier • La peau, les étoiles, la pluie

Âpnée / fragment 90

me rappeler de ce jour où nous étions
toutes deux nouvelles et naïves
avant le premier philtre et le premier sort
m’en rappeler pour la première fois
sans rien savoir de nous
et sans encore de tache sur l’évidence
– oh combien je la tordrai
l’évidence
chaque soir qui viendra alors sans toi –
m’en rappeler sans plier en quatre et brûler ce morceau de papier
sans invoquer les démons
sans amour, t’aimer
m’en rappeler sans apprêt
sans mémoire et sans certitude
et n’en écrire jamais un seul mot

Âpnée / fragment 89

#1-04

Toutes les faces
de la pierre extraite de la bouche
étaient sculptées
ce qui semblait plaire au chacal

Je vomissais le fleuve immobile
et les premières couleurs du lotus
éclataient

Le serpent fouillait en moi
allait puis venait
et chaque fois qu’il sortait
je sortais un peu plus moi aussi

Le chacal examinait les pierres
et semblait satisfait

Il effaça sur mon front
le cercle d’allégeance

Le serpent était mort
et jusqu’à la fin du lotus
j’étais libre

Âpnée / fragment 88

Je voudrais dire pardon pour toutes les fois où j’ai besoin de m’asseoir et de te regarder pendant des heures sans avoir rien à te dire
car à ce moment je suis vide
je me vide très vite
en une nuit parfois
pour des mois

Parfois je m’éveille
c’est-à-dire que je ne dors pas et que je me souviens de ce qui est bon pour moi
par exemple la douceur des fleurs
par exemple la douceur de ton regard qui regarde les fleurs dans les arbres

Il y a tellement de choses que je n’ai jamais vu comme
par exemple la douceur de ton regard qui regarde les fleurs dans les arbres

j’aimerais te dire : je ne sais pas du tout quel est cet arbre
mais il me plaît, il est très beau
et j’ignorerai tout à fait s’il est beau ou pas
je ne saurais même pas quel est cet arbre

il me tarde de te dire un jour
je n’ai absolument aucune idée de qui est cet arbre

Âpnée / fragment 87

Cas pratique n°18 : Se réveiller après la mort

Commencez par vous étirer de haut en bas afin de retrouver vos proportions habituelles.
Remuez ensuite les épaules et le bassin jusqu’à faire tomber à vos hanches la corde de sécurité.
Retirez les étiquettes de prix s’il en reste ; les échanges ne sont plus possibles.
Ouvrez la porte.
Sortez.
Dites bonjour et souriez.
La personne face à vous n’est pas Ishtar.
Demandez-lui son prénom.
Écoutez-le attentivement et ne le volez pas.
Trouvez-vous un prénom.
Ne le révélez à personne.
Trouvez-vous un autre prénom.
Souriez.
Dites quelque chose et souriez.
La personne face à vous n’est pas Ishtar.

Âpnée / fragment 86

J’ai ramassé sur la plage des couteaux
j’ai chié dans le sable
j’ai pas écrit ton nom
j’ai jeté les mégots

j’ai coupé du papier
j’ai coupé des journaux
j’ai petit-déjeuner
j’ai pas pied
j’ai menti j’ai pas bougé du lit

Âpnée / fragment 85

Ce matin encore, comme chaque matin, je voudrais te dire je t’aime. Je voudrais te dire il pleut il fait froid, restons au lit, regardons Les animaux de la 8, buvons de l’eau et racontons-nous des histoires.

Nous arrivons au marché un peu tard et il nous faut courir au fromager avant qu’il ne ferme boutique.
De retour à la maison, nous mangeons des tartines de chèvre et de miel et une salade fourre-tout picorée au jardin : des pissenlits, des fleurs de capucine, de la mâche et de la sauge.
Après manger, nous partons dans la montagne avec nos chiens. Nous nous arrêtons au pré des vaches, ou nous nous arrêtons à la maison du berger, ou nous nous arrêtons au lac aveugle, puis nous nous allongeons dans l’herbe et je te fais la lecture, ou selon le jour ou l’envie, c’est toi qui me fais la lecture. En redescendant, nous ramassons quelques champignons (mais je n’aime pas les champignons, et peut-être que toi non plus après tout ; peux-tu me dire dans les commentaires si tu aimes les champignons ? Si tu aimes ça, nous ramassons des cèpes, et en rentrant je les fais poêler avec un peu d’ail et de persil).
Ton atelier se trouve au fond du jardin derrière le micocoulier. C’est une ancienne serre dont nous avons refait le toit. Parfois, depuis la fenêtre de mon bureau, je t’observe lorsque tu tannes le cuir ou forges le fer, j’écris des histoires sur toi. Par exemple j’écris ceci : nous habitons toi et moi et nos chiens au bord de l’océan. Tous les matins nous restons au lit. À midi, nous courons au marché pour acheter du poisson et nous le faisons frire avec un fourre-tout d’herbes picorées au jardin. Ensuite nous partons à la plage faire des trous géants dans le sable. Sur le chemin du retour, nous ramassons des oursins et des couteaux (de mon côté, je n’ai jamais goûté, mais peux-tu me dire dans les commentaires si tu aimes ? ).
Ton atelier se trouve au fond du jardin derrière les bougainvillées. C’est un ancien phare dont la lampe ne marchait plus et que nous avons réparée. Parfois, depuis la fenêtre de mon bureau, je t’observe lorsque tu peins l’horizon, et j’écris des histoires sur toi.
Je t’aime je t’aime je ne sais plus comment le dire je t’aime je t’aime et je suis heureuse lorsqu’une image exacte de toi apparaît dans mon esprit je t’aime je t’aime et je m’en fiche d’écrire n’importe quoi tant que je suis un peu avec toi je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime et je ne suis pas fatiguée d’écrire des histoires sur toi mais je suis un peu fatiguée d’écrire des histoires sur toi je t’aime je t’aime je t’aime et n’oublie pas de répondre pour les champignons les oursins et les couteaux.

Âpnée / fragment 84

je veux te crever de bas en haut
je voudrais aller de sale en beau
ma langue rouillée de ta bouche à ta bouche
tuer
le mot
volé

Âpnée / fragment 83

Entre les barreaux de la nuit
ton visage apparaît
et quelque chose me regarde

Ce n’est pas toi
mais je me rappelle exister
ce n’est pas toi

Le matin je veux
libérer la joie
mais je pleure
et je dessine des portes sur ma peau

Ce matin j’ai trouvé
de la terre dans ma bouche
(je ne sais plus aimer)
mes bras sont si maigres depuis quelques jours
et il me glace le sang de toucher peau humaine

Âpnée / fragment 82

tu appailleras toute la sounuit
et sous l’égrine aux lèbes
un fal et un seûl solvera
en un croybleu l’éblanc
le nom
et à l’intourne tu soleras
l’oie-grain et le chinou

mais tu t’échagrines aux horissoies
tu t’enfourmilles le cœur et chaque jour-d’un
tu ensoublies les lèbes
dans ton lave-langue

je te m’oublie
même s’il m’arrive aussi
comme il arrive à mes échos
de m’écorcher
par tout ce qui a poussé trop vite
et mon sang et mon air et le reste
ne connaissent plus le trajet

j’enrâpe ta langue
j’énicorche et dans le même lave-bâtard
j’étourne ton ciel sans saison

tu sous-prêtes et la mort et les anges
quand j’accenfile tes runiformes
et videtisse
l’ombre-friche et ton absence
vraiment bibilibou

Âpnée / fragment 81

Il m’est arrivée ceci plusieurs fois
dormir paisiblement dans l’herbe tiède de l’été indien et être réveillée par une pluie soudaine
courir par le jardin en poussant de petits cris de joie et de stupeur
me réfugier derrière une fenêtre
observer ceci
la nuit s’horloger et par trois aiguilles d’argent indiquer l’ouest exact de mon regard
le silence de mon corps ne reflétant que mon corps
l’étranglement du verre
les oiseaux s’abreuver
aux lagons des îles révélées

Ensuite venait le sommeil toujours
le hurlement des chiens couvrant le bruit du camion-poubelle et le bruit du réveil-matin
Les dernières gouttes de pluie étaient restées en lévitation et une flore aérienne commençait à croître un peu partout dans les airs jusqu’en haut des nuages
A chaque réveil
j’ouvrais une rune sur mon bras pour libérer l’oiseau noir
Aux replis
les caillots de sang se couvraient d’écailles

Il pleuvait encore
et moi encore
je regardais trois fois la pluie

Âpnée / fragment 80

j’ai un jour tenté de recopier sur mon bras
les hiéroglyphes de tes bras
sans même les avoir entièrement traduits

alors les dieux ont craché sur mes plaies
roses
elles ont cicatrisé
je n’avais rien écrit

Âpnée / fragment 78

Tombe, paresse !
Paresse, tombe !
Tombe, tombe !
Paresse, paresse !

/

le goût de la paix
n’a pas de goût
il faut choisir
entre le goût et la paix

//

j’ai déjà réduit
mon vocabulaire à ton nom
je veux maintenant réduire
le monde à ton corps

///

sueurs chaudes et sueurs froides
cœur à gauche
cœur à droite
le ciel fait un tour
et s’arrête encore
tête en bas
les étoiles ont rallongé l’écharpe

Âpnée / fragment 76

danger de tes yeux d’angèle (voilà,
je crois que j’ai connu la chanteuse le jour de notre chanson. Dans quel ordre ? Ma mémoire l’ignore. Non je te taquine (en italique sont les pensées de la 4ème dimension)
Putain, je baise le rythme.)
danger de tes yeux d’angèle
nous étions aujourd’hui hier le 25 juillet : j’ai craqué sur cette fille au boulot, un mois plus tôt
j’ose pas dire son nom, secret professionnel, je travaille dans le domaine médical
c’est moi qui ai pris le rendez-vous, un mois, et c’est pas que j’ai compté les jours, mais c’est que son nom est :
facile à retenir
en haut du cahier colonne de droite à 14h
sur la page recto
écrit par ma main c’est-à-dire pas par l’autre secrétaire

as-tu déjà entendue parler de la mémoire visuelle ?
Ces gens ont les yeux si amochés qu’ils ressemblent à des mouches crevées au bord d’un pneu
des ailes de mouches crevées
des milliers d’ailes de mouches compressées en une seule
mais encore assez translucides pour laisser passer quelque chose
quelque chose c’est-à-dire n’importe quoi
comme du cinéma à 240 images par seconde laisse encore passer un œil
un œil gauche
un œil gauche
un œil gauche
un œil gauche
un œil gauche
donc j’ai une sacrée mémoire visuelle
et j’ai appris dans un livre débile ou dans un article débile
que mes yeux étaient comme
un millier d’ailes de mouches
et parmi ce millier il y a
une tache rouge

L. portait aujourd’hui, c’est-à-dire pour notre rendez-vous du 25 juillet 2018 à 14h page recto écrit par ma main c’est-à-dire pas par l’autre secrétaire, une chemise brodée E. Leclerc, ce qui voulait dire qu’elle travaillait pour le supermarché E. Leclerc, un endroit où je pourrais la trouver, si je voulais la trouver
elle portait cette chemise pour que je le sache
pour que je la trouve si je voulais la trouver

j’en suis arrivée à un point où je pourrais pisser sur le clavier et écrire son nom… ce qui donnerait

(je ne pisse pas fort)
écrire son nom et aller me coucher satisfaite et cuver mes litres de vin
je pourrais juste faire de cet endroit le journal intime le plus pourri du monde
et je vais sûrement faire ça

Âpnée / fragment 75

il y a une étagère, ou pour être quasi-exacte, il y a une quinzaine d’étagères, toutes semblables, en bois clair, composées de quatre plateaux, au fond d’une cave très propre bien que très vieille – quelques trous dans les murs permettent de compter les humeurs du temps
peut-être que quelqu’un y stockait du vin autrefois
mais dans mon rêve, ou pour être quasi-exacte, dans ma vision, ce sont des larmes qui sont stockées sur les étagères
mais des larmes au moins aussi grosses que des bouteilles, et malgré leur forme de larme, elles contiennent toutes avec certitude au moins 75 centilitres
mais sûrement pas 75 centilitres de larmes
si vous mettez 75 centilitres de larmes les unes sur les autres dans les autres entre les autres, ça va sévèrement moisir et sentir très mauvais pour un paquet de personnes
c’est pour cela que je me pose la question
car en vérité, les bouteilles de larmes semblent vides
transparentes et opaques à la fois
un peu comme les bouteilles de vins lorsque le vin est encore très vivant et s’accroche et s’infiltre partout
un peu comme les veines qui renferment, dit-on, le sang – ce qui est faux
les veines sont du charabia ; les veines devaient être une maison, un soleil, un papa et une maman, mais non, ça a tourné en charabia
le vin encore vivant se dandine comme du mercure, après quoi il ressemble à un cadavre d’oiseau au zénith du compostage, c’est-à-dire plus chaud que son corps ne l’a jamais été
et donc il y a sur les étagères toute cette collection de larmes rangées par une personne très maniaque
des larmes vivantes – larves de mercure
ou des larmes mortes – chasses de chiottes cassées
je pense qu’elles sont vides
je voudrais en briser une, pour vérifier, mais j’ai oublié l’emplacement de la cave, j’ai oublié le chemin qui menait à l’emplacement de la cave, tout le chemin, du début à la fin
mais elles sont vides c’est sûr
il faudrait que je retrouve la personne qui range toutes ces larmes sur les étagères
pour lui demander l’adresse, par exemple

Âpnée / fragment 74

parfois il nous semble que nous avons oublié quelque chose
la lumière des toilettes
le gaz
le four
le chien
le bébé
alors nous vérifions
et tout va bien

puis il nous semble que nous avons oublié quelque chose
la lumière des toilettes
le gaz
le four
le chien
le bébé
alors nous vérifions
mais tout va bien

Âpnée / fragment 73

je descendrai le long de ton sexe
par le parfum de fumée du souffleur de verre
où naît le silence
et je jetterai la mort
par mon souffle de rêve

l’eau est noire où se jette le bruit du cœur
noire terre
noire épaisse
noire noir

les bruits du cœurs sont des racines qui soufflent
sans jamais ni terre ni eau
zombies

Âpnée / fragment 72

j’ai lu un mot allemand et il m’a rappelé quelque chose
je me suis sentie envahie d’une terrible
bête
ce mot allemand résonnait dans ma tête d’une abominable manière
d’une mélancolie incommensurable
et j’eus envie de mourir
comme il m’arrive parfois
lorsque je pense à un objet qui t’a appartenu
et que tu as cassé depuis
ou que tu as laissé chez moi et que je n’ose pas jeter
ou encore un objet qui attend quelque chose

ces objets me donnent envie de mourir
(je ne plaisante pas
c’est une expression à la mode
mais je ne plaisante pas)

l’ancien pot de yaourt que tu as peint
à l’école primaire
pourquoi l’as-tu laissé chez moi

s’il se casse selon toi
ce n’est pas grave
mais j’ai peur de le casser

j’ignore le sens de ce mot allemand
mais il m’apparut tel un précipice
et j’eus envie de mourir comme on fuit le vide