L’été 2016, je rencontre quelqu’un. Je tombe amoureux.e, je tombe comme jamais je ne suis tombé.e, et comme je le fais à chaque fois, je prépare le royaume pour le futur mariage. Ainsi je décris ce royaume dans ses moindres détails. Il s’étend chaque jour à vue d’œil, car j’écris alors beaucoup trop sans être lu, et donc, j’y demeure seul.e. La mariée ne vient pas. La mariée ne sait même pas qu’elle est la mariée ni ne connait l’existence de ce royaume. Tant pis, il est trop tard. Il faudrait récupérer les frontières et les tirer jusqu’à moi, mais il est trop tard.

Anecdote : à dix-huit ans, pour avouer mon amour à une fille de la classe, j’avais décidé d’écrire un album de rap, une douzaine de titres. Ce doit être affreux de recevoir ce genre de cadeau. Quel genre de psychopathe en arrive à ça ?

J’aime seul.e, c’est une malédiction. Je construis seul.e de trop grands édifices. Je n’attends pas. C’est idiot. C’est affreux. Lisez cet horrible journal et faites semblant avec moi, nous arriverons peut-être à quelque chose, chacun.e de notre côté.

 

SOMMAIRE

 

1er cahier • Le pays

2ème cahier • Survivante

3ème cahier • Crève sale fleur

4ème cahier • Juliette n’avait pas peur

5ème cahier • chapitre suivnt

6ème cahier • La peau, les étoiles, la pluie

Âpnée / fragment 81

Il m’est arrivée ceci plusieurs fois
dormir paisiblement dans l’herbe tiède de l’été indien et être réveillée par une pluie soudaine
courir par le jardin en poussant de petits cris de joie et de stupeur
me réfugier derrière une fenêtre
observer ceci
la nuit s’horloger et par trois aiguilles d’argent indiquer l’ouest exact de mon regard
le silence de mon corps ne reflétant que mon corps
l’étranglement du verre
les oiseaux s’abreuver
aux lagons des îles révélées

Ensuite venait le sommeil toujours
le hurlement des chiens couvrant le bruit du camion-poubelle et le bruit du réveil-matin
Les dernières gouttes de pluie étaient restées en lévitation et une flore aérienne commençait à croître un peu partout dans les airs jusqu’en haut des nuages
A chaque réveil
j’ouvrais une rune sur mon bras pour libérer l’oiseau noir
Aux replis
les caillots de sang se couvraient d’écailles

Il pleuvait encore
et moi encore
je regardais trois fois la pluie

Âpnée / fragment 78

Tombe, paresse !
Paresse, tombe !
Tombe, tombe !
Paresse, paresse !

/

le goût de la paix
n’a pas de goût
il faut choisir
entre le goût et la paix

//

j’ai déjà réduit
mon vocabulaire à ton nom
je veux maintenant réduire
le monde à ton corps

///

sueurs chaudes et sueurs froides
cœur à gauche
cœur à droite
le ciel fait un tour
et s’arrête encore
tête en bas
les étoiles ont rallongé l’écharpe

Âpnée / fragment 76

danger de tes yeux d’angèle (voilà,
je crois que j’ai connu la chanteuse le jour de notre chanson. Dans quel ordre ? Ma mémoire l’ignore. Non je te taquine (en italique sont les pensées de la 4ème dimension)
Putain, je baise le rythme.)
danger de tes yeux d’angèle
nous étions aujourd’hui hier le 25 juillet : j’ai craqué sur cette fille au boulot, un mois plus tôt
j’ose pas dire son nom, secret professionnel, je travaille dans le domaine médical
c’est moi qui ai pris le rendez-vous, un mois, et c’est pas que j’ai compté les jours, mais c’est que son nom est :
facile à retenir
en haut du cahier colonne de droite à 14h
sur la page recto
écrit par ma main c’est-à-dire pas par l’autre secrétaire

as-tu déjà entendue parler de la mémoire visuelle ?
Ces gens ont les yeux si amochés qu’ils ressemblent à des mouches crevées au bord d’un pneu
des ailes de mouches crevées
des milliers d’ailes de mouches compressées en une seule
mais encore assez translucides pour laisser passer quelque chose
quelque chose c’est-à-dire n’importe quoi
comme du cinéma à 240 images par seconde laisse encore passer un œil
un œil gauche
un œil gauche
un œil gauche
un œil gauche
un œil gauche
donc j’ai une sacrée mémoire visuelle
et j’ai appris dans un livre débile ou dans un article débile
que mes yeux étaient comme
un millier d’ailes de mouches
et parmi ce millier il y a
une tache rouge

L. portait aujourd’hui, c’est-à-dire pour notre rendez-vous du 25 juillet 2018 à 14h page recto écrit par ma main c’est-à-dire pas par l’autre secrétaire, une chemise brodée E. Leclerc, ce qui voulait dire qu’elle travaillait pour le supermarché E. Leclerc, un endroit où je pourrais la trouver, si je voulais la trouver
elle portait cette chemise pour que je le sache
pour que je la trouve si je voulais la trouver

j’en suis arrivée à un point où je pourrais pisser sur le clavier et écrire son nom… ce qui donnerait

(je ne pisse pas fort)
écrire son nom et aller me coucher satisfaite et cuver mes litres de vin
je pourrais juste faire de cet endroit le journal intime le plus pourri du monde
et je vais sûrement faire ça

Âpnée / fragment 75

il y a une étagère, ou pour être quasi-exacte, il y a une quinzaine d’étagères, toutes semblables, en bois clair, composées de quatre plateaux, au fond d’une cave très propre bien que très vieille – quelques trous dans les murs permettent de compter les humeurs du temps
peut-être que quelqu’un y stockait du vin autrefois
mais dans mon rêve, ou pour être quasi-exacte, dans ma vision, ce sont des larmes qui sont stockées sur les étagères
mais des larmes au moins aussi grosses que des bouteilles, et malgré leur forme de larme, elles contiennent toutes avec certitude au moins 75 centilitres
mais sûrement pas 75 centilitres de larmes
si vous mettez 75 centilitres de larmes les unes sur les autres dans les autres entre les autres, ça va sévèrement moisir et sentir très mauvais pour un paquet de personnes
c’est pour cela que je me pose la question
car en vérité, les bouteilles de larmes semblent vides
transparentes et opaques à la fois
un peu comme les bouteilles de vins lorsque le vin est encore très vivant et s’accroche et s’infiltre partout
un peu comme les veines qui renferment, dit-on, le sang – ce qui est faux
les veines sont du charabia ; les veines devaient être une maison, un soleil, un papa et une maman, mais non, ça a tourné en charabia
le vin encore vivant se dandine comme du mercure, après quoi il ressemble à un cadavre d’oiseau au zénith du compostage, c’est-à-dire plus chaud que son corps ne l’a jamais été
et donc il y a sur les étagères toute cette collection de larmes rangées par une personne très maniaque
des larmes vivantes – larves de mercure
ou des larmes mortes – chasses de chiottes cassées
je pense qu’elles sont vides
je voudrais en briser une, pour vérifier, mais j’ai oublié l’emplacement de la cave, j’ai oublié le chemin qui menait à l’emplacement de la cave, tout le chemin, du début à la fin
mais elles sont vides c’est sûr
il faudrait que je retrouve la personne qui range toutes ces larmes sur les étagères
pour lui demander l’adresse, par exemple

Âpnée / fragment 72

j’ai lu un mot allemand et il m’a rappelé quelque chose
je me suis sentie envahie d’une terrible
bête
ce mot allemand résonnait dans ma tête d’une abominable manière
d’une mélancolie incommensurable
et j’eus envie de mourir
comme il m’arrive parfois
lorsque je pense à un objet qui t’a appartenu
et que tu as cassé depuis
ou que tu as laissé chez moi et que je n’ose pas jeter
ou encore un objet qui attend quelque chose

ces objets me donnent envie de mourir
(je ne plaisante pas
c’est une expression à la mode
mais je ne plaisante pas)

l’ancien pot de yaourt que tu as peint
à l’école primaire
pourquoi l’as-tu laissé chez moi

s’il se casse selon toi
ce n’est pas grave
mais j’ai peur de le casser

j’ignore le sens de ce mot allemand
mais il m’apparut tel un précipice
et j’eus envie de mourir comme on fuit le vide

Âpnée / fragment 71

Je l’ai déjà écrit, c’est certain, mais c’est ainsi chaque matin, car ce qu’il reste de toi c’est le sel, cette empreinte des corps brûlés c’est le sel, l’odeur, la démangeaison, l’île perdue. C’est le sel.

Les draps sont traversés de nuages ; dans les rêves, le ciel est en bas.

Je ne sais pas si j’invente, si au premier œil qui s’ouvre je t’invoque, mais je t’ai sentie contre moi toute la nuit durant. Tu te retournais parfois et un vent glacial me griffait le dos ; je me réveillais alors avec le souvenir d’un cauchemar ancien, mais tu étais là et je me pressais à nouveau contre toi. Tu ne répondais pas lorsque je t’embrassais dans le cou, et tu étais largement plus froide qu’un corps humain traditionnel, j’aurais dit que tu te trouvais aux environs de 25°, mais c’était bien toi, aucun doute là-dessus : mon cœur ne battait plus. Pour la première fois de sa vie, mon cœur s’était arrêté, et il dormait là contre toi, lui aussi, harassé-e, retrouvé-e.
Je suis très vite tombée à 25°.

[…]

Je t’aime à en crever, et peu importe que tu ne m’aimes jamais, je t’aime encore.
Nous avions tout pour nous et tant pis, tout pour nous sauf l’espace et le temps, l’espace dilaté le jour de nos naissances, ma sœur jumelle, et le temps, divisé le jour de nos naissances, ma sœur jumelle, pour toi le calendrier solaire, pour moi le calendrier aztèque. Tant pis, dans une prochaine vie, nous serons chiennes d’une même portée et la plus douce des mamans nous adoptera. Elle nous fera stériliser pour éviter d’attirer tous les mâles du quartier et nous aurons un grand jardin avec une chèvre et des poules que nous mangerons parfois lors de crises passagères mais que notre maman remplacera à chaque fois. Il me tarde tant de jouer avec toi à la lutte dans la boue, à la course et à la corde. Le soir nous nous roulerons dans le lit avec notre maman et nous ferons des milliers de câlins avant de nous endormir. Nous mourrons à 16 ans, ce qui est un grand âge pour des chiennes de notre gabarit, ou plutôt l’une mourra et l’autre se laissera mourir, mais ç’aura été la plus belle des vies.

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Âpnée / fragment 70

je me souviens tes visages
comme ceux d’un oiseau sévère dans le ciel
qui passe sans regarder mais regarde
pupille marbrée
jour d’automne toujours

orphelin je crois
de
tu-ne-sais-pas-encore
mais tu sais pourtant et tu as peur
si tendre et noueux

au signal de la nuit prochaine
je serai pour toi le chant des oiseaux
et l’encre des rivages
alors accroche à ta porte
ta faiblesse
et faites que cela soit mon nom

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Âpnée / fragment 68

Je ne sais pas si je veux encore vivre dans le futur.
Comment font les autres écrivains ? Ont-ils accepté leur syndrome de Cassandre ? Comment se contentent-ils de cette petite maison aux fenêtres toujours closes où rien ni personne ne vient jamais, rien ni personne de vivant ?
Bref, s’il est possible qu’un jour quelqu’un daigne écouter mes prophéties, en voici une pour toi, mon ami Croque-chat :

le 28 mars de l’an 2017, alors que tu seras divinement âgé de trente-trois ans, tu mourras des suites d’un cancer étendu de ta joue à ton foie, et le 1er avril, sans blague, le 1er avril, tu seras enterré sur les hauteurs de Montauban, sous une tombe encore sans marbre, mais un chouette endroit en vérité, quoique probablement un peu venteux. Evelyn jettera une cigarette roulée sur ton cercueil et les gens esquisseront un sourire nerveux, lâché puis reniflé. Il y aura des absents, je te préviens, mais personne ne leur en voudra vraiment. Je ne crois pas qu’il soit normal que des enfants se rendent seuls à un enterrement.
quelques mois plus tard, j’adopterai une chienne. Vous ne vous rencontrerez jamais, absolument jamais, ce qui fera de moi
une deuxième personne.
ensuite, chaque fois que quelqu’un mourra et que quelqu’un le remplacera, je deviendrai
une nouvelle personne, laissant derrière, de plus en plus lointain, le premier monde.
tu fais parti du premier monde.
alors pour le sauver, et si tu arrives à croire à cette prophétie, sauve-toi
maintenant.
si tout se passe bien, nous nous retrouverons, je ne sais pas où, mais fais-moi confiance, c’est notre seule chance
ma chienne sera là elle aussi
et si tu le veux encore, on ira chercher les trésors celtes et gaulois dont tu parles chaque soir
j’essaierai d’y croire

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Âpnée / fragment 67

Il faut que tu continues de croire, lorsque tu pars travailler dans les bureaux des villes, que ton chien dort tout le jour
paisiblement
Je ne te dirai pas ce qu’il en est vraiment
Il faut que tu t’accroches à chaque mensonge
avec force
ou tu cesserais d’être humain

/Le sommeil c’est un peu
à chaque fois
l’espérance

Un bruit de pas
ou le froissement d’un souffle te réveille
Elle est là
Tu voudrais dire pour toujours
Tu voudrais dire je suis
réveillée de l’autre côté du sommeil/

Il faut fermer les yeux
toujours
le rythme du souffle animal te ferait tourner la tête
et l’ivresse t’effraie
Retourne travailler

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Âpnée / fragment 66

mes seins s’écrasent
sur le rivage
de tes roches humides
et tendres d’île ancienne
il y avait la pierre ici avant
qu’aucune main animale
n’avait jamais caressée

tes raideurs me serrent
tu fumes en silence et je creuse la fumée
je demande
combien de temps dormirons-nous encore ?
mais tu ne réponds toujours pas, tu regardes la mer et l’horizon, ou ce que tu crois être la mer et l’horizon mais qui ne sont en réalité que des murs (ou quelque chose comme des murs, je ne sais plus, j’ai oublié, j’ai un foulard sur les yeux, un foulard aux couleurs de la reine sans peuple, rouge et blanc), tu fumes, et évidemment tu es belle quand tu fumes,
la fumée se perd dans tes longs cheveux art nouveau
puis tu te crispes et me ligotes

si tu poses sur mes yeux la paume de ta main
comme une poule mignonne
je m’endors

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Âpnée / fragment 64

Je rentre parfois dans la fumée des dieux, la fumée qu’un rien peut souffler, au hasard d’un trottoir ou d’un arbre, d’un regard ou d’une parole, comme un rêve puissant surgit parfois sans prévenir et nous enveloppe tout entier, comme un rêve d’enfant, et que seul un enfant peut croire réel, et le croire si fort qu’il se réalise. Physiquement, je sens la fumée tout autour de mon corps, et plus encore sur mon visage. Ce sont des mains qui tirent sur ma peau, des mains qui triturent une sculpture d’argile, et lorsque les mains se retirent enfin et que j’ose à nouveau toucher mon visage, je porte le masque, jamais le même, ce sont eux qui l’ont pétri, les êtres qui m’observent et dont le regard habituel m’éblouit et me brûle la peau, mais pas derrière le masque. Ils veulent que je communique avec eux, ou encore ils veulent m’asservir, ou encore ils veulent m’avaler. Toute faible, je me laisse déposséder, je caresse l’argile de mon masque, d’un geste doux, sans doute d’un geste de folle.
Parfois, pour quelques bouffées de fumée tirées directement à la gorge des dieux, je pose moi-même le masque sur le visage. Il n’a pas de trou pour les yeux et la bouche. Je crois que les gens ne me voient plus.
Mais aujourd’hui, je porte un masque nouveau. J’ai certainement trop fumé, beaucoup trop fumé. Je suis allongée amorphe dans mon fauteuil de travail et ma chienne, ses dents brillent, ses narines palpitent, elle m’observe si intensément que son visage est jeté contre le mien et je sais, je comprends, j’entends tout de ses gestes. Je porte le masque de loup.
On joue à se lécher le visage, on se montre les crocs, on se mordille les oreilles, et quand les retrouvailles sont terminées, nous partons, nous partons loin, jusqu’à l’orée de la forêt, dans laquelle nous nous engouffrons.
Il pleut.
Nous dévalons les éboulis de pierre, les passages d’arbres morts et frappés par la foudre, nous grimpons sur les rochers glissants, nous nous abreuvons aux ruisseaux, nous tournons frénétiquement la tête à chaque bruissement de feuille, chaque brisure de branche, […]

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Âpnée / fragment 63

Je me suis réveillée. J’ai fait les choses importantes de la vie, aller aux toilettes, boire de l’eau. Ensuite, je me suis installée à mon bureau, il était encore tôt le matin, j’ai réfléchi à ce que j’allais faire. J’ai ouvert mon fichier texte, j’ai lu les dernières phrases de ma nouvelle sur l’empire Teotihuacan, puis j’ai refermé le fichier texte. J’ai poussé le clavier au fond du bureau et j’ai allongé toute ma tête sur le verre froid du bureau, c’était agréable. Après ça, j’ai regardé par la fenêtre, la même depuis plus de dix ans, celle que l’on retrouve dans chacun de mes textes sur la mort. Enfin, j’ai pris un stylo, une feuille de papier et j’y ai écrit mon prénom. Il m’a semblé irréel.

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