Archives de catégorie : Âpnée (cahier)

Âpnée / fragment 30

Les multiples chutes ont fait le trou, et le trou s’est enfoncé en un profond point de fuite, fuyant je ne sais où. Je suis au fond, et la vue, comment dire… la vue est limitée aux falaises d’où je suis tombée et d’où je tombe encore.
La lumière est une étoile lointaine. Tout est loin, infime et sensible. Si loin, si infime et si sensible que je n’ose plus rien toucher, mes doigts amoureux ont encore trop de fougue et ma poitrine d’incessants tremblements, ils cassent tout, nous nous interdisons ! formellement ! de plus rien ! toucher !
Et ne plus bouger voilà nous ne bougeons plus, la tête entre les jambes, retournons à l’intérieur de nous-même, au bord de la falaise, à l’heure où nos corps n’étaient pas fragiles, quand tout encore y repoussait, et où les morceaux cassés se laissaient sans regret aux vents, aux chiens ou à qui d’assez fou les voulait dévorer.
Tant pis aujourd’hui c’est moi qui ronge, moi qui collecte et conserve chaque peau morte, chaque cheveu blanc. Je suis lourde de cent villes, de cent-mille rues qui sont toutes les mêmes, l’armure en béton armé qui protège le vide
de l’autre côté du vide.

Fragment suivant

Âpnée / fragment 29

Depuis l’instant de notre dernier croisement dans l’immense univers, lorsque ma voix a glissé sur la tienne et s’est perdue très loin, je n’ai plus rien à aimer.
Je ne peux plus te faire l’amour en secret, écorchée dans la nuit écorchée ; même l’invisible ne se laisse plus attraper.
Les bruits, je les connais, pré-enregistrés, des sifflements d’acier froid, des vestiges des fossiles des petits os qui tremblent.
Cent mètres cube de vide et d’infini.

Fragment suivant

Âpnée / fragment 28

3ème cahier : Crève sale fleur

terrible odeur du matin pas d’odeur nettoyage de tout l’intérieur pour le bon nettoyage de moi en cage moi de l’intérieur massacre perpétuel
mort de la statue ses écailles œils du ciel mort du ciel et destruction de tous les piliers toutes les vertèbres toutes les actions tous les états
naissance du cadavre originel hurlements et entrailles de sa flûte ouroboros étouffance mystique bisou de Notre-Dame-des-semblants

Fragment suivant

Âpnée / fragment 18

Je prendrai Compostelle comme les mécréants au cœur sans guide. J’aurai pour vivre mes deux pieds et l’espoir de la mer verte au bout du chemin. Pour m’habiller, uniquement les plumes de mon rang dans les cheveux, plume de guerrière sans victoire, plume de chasseuse au ventre vide.

Sur le parchemin.

Et le ciel voûté des platanes, pour mieux réduire le monde.

Je suis dans le tube.

Fragment suivant

Âpnée / fragment 16

La plupart des gens se battraient pour obtenir d’être aimé, mais pas moi. Mon combat est imperceptible, mes mouvements exagérément longs.
Tant qu’il n’y a pas de combat, je n’ai rien perdu. Mon royaume est imaginaire, mais au moins a-t-il le mérite d’exister. Car si je combats et perds la bataille, je n’aurai plus rien. Je ne sais pas tenir debout toute seule. Ce sera terminé.

Fragment suivant

Âpnée / fragment 15

J’ai couru dansé écorchée sur la pierre des quais et le fleuve seul m’a vue et le fleuve m’a dit, je boirais tes genoux jusqu’à la dernière prière.
J’ai dansé et les vagues par trois m’ont serrée et je n’ai plus eu froid.
J’évitais d’être morte. Je disais mon nom, mon nom est humain, monsieur garçon, madame fille, mon nom est une fleur de goudron. J’offrais des chardons à toutes les grâces, des chardons volés à l’endroit où nous faisions la terre, des chardons azotés miraculés cachés dans la ville-iceberg des rats.
Elles l’acceptaient…

Fragment suivant

Âpnée / fragment 14

Il y a ton corps qui sert de voile à l’ensemble du bateau, tendue bandée ta nuque, dans la furie tes longs cheveux et ta poitrine éclatée de soûleil – y brillent les embruns des quatre océans, comme des perles façonnées par les grains de vents.

Je suis née acouphène. Seule mais dotée du cri perçant des baleines. Les tremblements sont partout, pour les cœurs à la peau fine. Pourtant seuls les miens me reviennent.

La nausée de tes voyages, la nausée de tes bras trop longs qui m’emportent trop loin et la nausée des matins perdus au bout du monde, sous des feuilles et des draps qui ont perdu ton odeur.

Éclats et glas et gla.

Fragment suivant