Archives de catégorie : Âpnée (cahier)

Âpnée / fragment 39

Le tissu de la nuit est une écharpe noire et blanche. Et Juliette reconnaît son odeur, c’est celle du cou ! Elle exhale comme l’odeur du bois des tonneaux où le vin s’est remué en paroles muettes. Si elle tordait la nuit entre ses mains pour l’essorer, le nectar du plus beau mensonge en coulerait, et Juliette en quelques gouttes rêverait pour toujours, dans une cage invisible et dorée, béate et seule.
Juliette gratterait peut-être ses bras pour y trouver les restes d’une réalité, mais aucun sang ne coulerait, car aussitôt percés, ses bras seraient cousus du blanc du sel du ciel.
Le tissu de la nuit doit se porter avec plus de légèreté que la lune sur le nu.
Sans lumière, c’est un tissu vert, des sangsues, du poison.
Juliette ne reconnaît plus l’odeur.

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Âpnée / fragment 38

Pour la préserver du jour, quelqu’un a bâti quatre murs et un toit autour du matelas. Pourtant toutes les nuits, Juliette laisse la porte de la cabane ouverte, afin que les bêtes nocturnes puissent venir se réfugier avec elle. Elle ne la referme que le matin, lorsque le soleil miaule et s’étend sur les lattes du palier, tandis que dans la forêt, les bêtes du feu se mettent déjà à crépiter, oiseaux pique-tête, insectes organisés, mammifères en rut.
Essai, Juliette balaie le plancher craquant de la nuit asséchée.
Mais la fièvre lui reprend très vite. Sans avoir rien mangé, sans avoir rien bu, elle se recouche, et si elle maigrit à vue d’œil, ses cicatrices, elles, demeurent inchangées, et même se rapprochent doucement les unes des autres, comme les éclats d’un mercure éparpillé retournent toujours au premier cercle.

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Âpnée / fragment 36

Estuaire du ciel où sont libérés les poissons lumineux
Éclate sur la montagne sèche
Éclate mon crâne qu’il se déverse de tout et de rien
Et fais pleuvoir où je meurs tes cuisses d’azur
L’écorce de ta perle entrouverte comme l’aube

Arrache à ma mémoire la position sacrée des cinq sens
Ouvre la veine-océan dans son ordre d’écriture
Et laisse jusqu’aux caves se répandre le sang
Vider tout ce qui n’est pas le Jour

La chambre secrète des anges est
Cuir tremblant au contact ancien à l’écho
Voilé des voyelles du nom

J’ai les paupières à la peau de ton ventre plus fin que la nuit
L’étoile du monde me tord et retord

Je veux renaître en toi

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Âpnée / fragment 35

Où le vent a tissé des cercueils dans les arbres et les roches
Le vent n’est plus
Il reste ce qui vit sans mouvement sans battement
Nourri de sa propre lèvre embrassé par le vide
L’air évidé du soleil et des astres-fleurs
L’absence fractalisée en un large cristal de cendres
Une couronne de sel des océans fondus les dents molles
Les enfants de la chair morte des abîmes
Voilà la terre
Et ce qu’il reste des objets formes ambitions hauteurs
Hantée par nous
Entre nous
Antenous

Sentinelles fragrances de la mort sans portes sans rien
Font les spectres du champ de guerre
Du chant d’amour réduit au silence des tombes
C’est ta bouche réduite à son fond et à ses entrailles
Les garde-odeurs se moquent
Piqués soumis dans la terre immobile marbre et sable
Se moquent et rient du même chagrin du même monstre
Du même ventre qui nous unit

Où les dernières respirations du monde les ceintures d’oxygène
Ta bouche caverne dort
D’émeraudes et d’or
Charbon lumineux moteur de l’ellipse et des circonvolutions
De la mer et du ciel
Ta bouche seule rayonne
Soleil et vide
Dans le désert où rien ne bouge
Que les tremblements de ma voix qui grattent l’espace
De ton nom

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Âpnée / fragment 34

4ème cahier : Juliette n’avait pas peur

Je crois qu’elle est morte, dit une voix, elle est toute raide et sèche, comme une mouche au bord d’la fenêtre.
Posez-la ici, s’il vous plaît.

[…]

Elle maigrit, maigrit au rythme des ombres qui s’épaississent et se joignent à elle, et ses habits glissent le long de son corps comme des pierres de météores tombées du ciel. Ils fument du changement d’atmosphère. Ils ont déjà l’air fossiles.
Elle marche jusqu’à ne plus voir les lumières des villes, plus rien entendre, plus rien croiser que les choses muettes.
Lorsqu’elle atteint le cœur de la forêt, le lit est là, comme prévu, dans un bosquet bien ratissé, un lit et une table de chevet lustrée. On a nettoyé et jeté tout ce qui traînait, bouteilles, cannettes, mégots, seringues, préservatifs, on a lavé les draps en y mettant de l’assouplissant, on a tassé l’oreiller dans les quatre sens et on a attendu son arrivée.
Juliette est là maintenant. Elle s’allonge, oiseau blessé, et s’endort presque aussitôt.

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(Photographie de Fool-Artistic)

Âpnée / fragment 30

Les multiples chutes ont fait le trou, et le trou s’est enfoncé en un profond point de fuite, fuyant je ne sais où. Je suis au fond, et la vue, comment dire… la vue est limitée aux falaises d’où je suis tombée et d’où je tombe encore.
La lumière est une étoile lointaine. Tout est loin, infime et sensible. Si loin, si infime et si sensible que je n’ose plus rien toucher, mes doigts amoureux ont encore trop de fougue et ma poitrine d’incessants tremblements, ils cassent tout, nous nous interdisons ! formellement ! de plus rien ! toucher !
Et ne plus bouger voilà nous ne bougeons plus, la tête entre les jambes, retournons à l’intérieur de nous-même, au bord de la falaise, à l’heure où nos corps n’étaient pas fragiles, quand tout encore y repoussait, et où les morceaux cassés se laissaient sans regret aux vents, aux chiens ou à qui d’assez fou les voulait dévorer.
Tant pis aujourd’hui c’est moi qui ronge, moi qui collecte et conserve chaque peau morte, chaque cheveu blanc. Je suis lourde de cent villes, de cent-mille rues qui sont toutes les mêmes, l’armure en béton armé qui protège le vide
de l’autre côté du vide.

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Âpnée / fragment 29

Depuis l’instant de notre dernier croisement dans l’immense univers, lorsque ma voix a glissé sur la tienne et s’est perdue très loin, je n’ai plus rien à aimer.
Je ne peux plus te faire l’amour en secret, écorchée dans la nuit écorchée ; même l’invisible ne se laisse plus attraper.
Les bruits, je les connais, pré-enregistrés, des sifflements d’acier froid, des vestiges des fossiles des petits os qui tremblent.
Cent mètres cube de vide et d’infini.

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Âpnée / fragment 28

3ème cahier : Crève sale fleur

terrible odeur du matin pas d’odeur nettoyage de tout l’intérieur pour le bon nettoyage de moi en cage moi de l’intérieur massacre perpétuel
mort de la statue ses écailles œils du ciel mort du ciel et destruction de tous les piliers toutes les vertèbres toutes les actions tous les états
naissance du cadavre originel hurlements et entrailles de sa flûte ouroboros étouffance mystique bisou de Notre-Dame-des-semblants

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