Archives de catégorie : Âpnée (cahier)

Âpnée / fragment 34

4ème cahier : Juliette n’avait pas peur

Je crois qu’elle est morte, dit une voix, elle est toute raide et sèche, comme une mouche au bord d’la fenêtre.
Posez-la ici, s’il vous plaît.

[…]

Elle maigrit, maigrit au rythme des ombres qui s’épaississent et se joignent à elle, et ses habits glissent le long de son corps comme des pierres de météores tombées du ciel. Ils fument du changement d’atmosphère. Ils ont déjà l’air fossiles.
Elle marche jusqu’à ne plus voir les lumières des villes, plus rien entendre, plus rien croiser que les choses muettes.
Lorsqu’elle atteint le cœur de la forêt, le lit est là, comme prévu, dans un bosquet bien ratissé, un lit et une table de chevet lustrée. On a nettoyé et jeté tout ce qui traînait, bouteilles, cannettes, mégots, seringues, préservatifs, on a lavé les draps en y mettant de l’assouplissant, on a tassé l’oreiller dans les quatre sens et on a attendu son arrivée.
Juliette est là maintenant. Elle s’allonge, oiseau blessé, et s’endort presque aussitôt.

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(Photographie de Fool-Artistic)

Âpnée / fragment 30

Les multiples chutes ont fait le trou, et le trou s’est enfoncé en un profond point de fuite, fuyant je ne sais où. Je suis au fond, et la vue, comment dire… la vue est limitée aux falaises d’où je suis tombée et d’où je tombe encore.
La lumière est une étoile lointaine. Tout est loin, infime et sensible. Si loin, si infime et si sensible que je n’ose plus rien toucher, mes doigts amoureux ont encore trop de fougue et ma poitrine d’incessants tremblements, ils cassent tout, nous nous interdisons ! formellement ! de plus rien ! toucher !
Et ne plus bouger voilà nous ne bougeons plus, la tête entre les jambes, retournons à l’intérieur de nous-même, au bord de la falaise, à l’heure où nos corps n’étaient pas fragiles, quand tout encore y repoussait, et où les morceaux cassés se laissaient sans regret aux vents, aux chiens ou à qui d’assez fou les voulait dévorer.
Tant pis aujourd’hui c’est moi qui ronge, moi qui collecte et conserve chaque peau morte, chaque cheveu blanc. Je suis lourde de cent villes, de cent-mille rues qui sont toutes les mêmes, l’armure en béton armé qui protège le vide
de l’autre côté du vide.

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Âpnée / fragment 29

Depuis l’instant de notre dernier croisement dans l’immense univers, lorsque ma voix a glissé sur la tienne et s’est perdue très loin, je n’ai plus rien à aimer.
Je ne peux plus te faire l’amour en secret, écorchée dans la nuit écorchée ; même l’invisible ne se laisse plus attraper.
Les bruits, je les connais, pré-enregistrés, des sifflements d’acier froid, des vestiges des fossiles des petits os qui tremblent.
Cent mètres cube de vide et d’infini.

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Âpnée / fragment 28

3ème cahier : Crève sale fleur

terrible odeur du matin pas d’odeur nettoyage de tout l’intérieur pour le bon nettoyage de moi en cage moi de l’intérieur massacre perpétuel
mort de la statue ses écailles œils du ciel mort du ciel et destruction de tous les piliers toutes les vertèbres toutes les actions tous les états
naissance du cadavre originel hurlements et entrailles de sa flûte ouroboros étouffance mystique bisou de Notre-Dame-des-semblants

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Âpnée / fragment 18

Je prendrai Compostelle comme les mécréants au cœur sans guide. J’aurai pour vivre mes deux pieds et l’espoir de la mer verte au bout du chemin. Pour m’habiller, uniquement les plumes de mon rang dans les cheveux, plume de guerrière sans victoire, plume de chasseuse au ventre vide.

Sur le parchemin.

Et le ciel voûté des platanes, pour mieux réduire le monde.

Je suis dans le tube.

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Âpnée / fragment 16

La plupart des gens se battraient pour obtenir d’être aimé, mais pas moi. Mon combat est imperceptible, mes mouvements exagérément longs.
Tant qu’il n’y a pas de combat, je n’ai rien perdu. Mon royaume est imaginaire, mais au moins a-t-il le mérite d’exister. Car si je combats et perds la bataille, je n’aurai plus rien. Je ne sais pas tenir debout toute seule. Ce sera terminé.

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Âpnée / fragment 15

J’ai couru dansé écorchée sur la pierre des quais et le fleuve seul m’a vue et le fleuve m’a dit, je boirais tes genoux jusqu’à la dernière prière.
J’ai dansé et les vagues par trois m’ont serrée et je n’ai plus eu froid.
J’évitais d’être morte. Je disais mon nom, mon nom est humain, monsieur garçon, madame fille, mon nom est une fleur de goudron. J’offrais des chardons à toutes les grâces, des chardons volés à l’endroit où nous faisions la terre, des chardons azotés miraculés cachés dans la ville-iceberg des rats.
Elles l’acceptaient…

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