CIément / fragment 6

La vidéo s’intitule Beautiful babe masturbates et diffuse en plan fixe l’image d’une jeune femme nue assise sur un interminable plaid de fausse fourrure blanche. On ne voit jamais ses yeux et tout au plus qu’une infime partie de son visage, un rouge à lèvres fraise, deux rides. Elle a des cheveux châtains qui lui tombent jusqu’aux seins et porte une croix en collier. La jeune femme a gardé ses chaussettes couleur vert fluo et se caresse un peu partout en s’arrêtant parfois pour se masturber avec plus ou moins d’insistance. Par exemple, elle enfonce deux doigts dans sa sexe et se cambre, ses hanches se durcissent et brillent d’un reflet pâle, quelques secondes elle se chevauche, en lévitation, puis elle s’arrête tout à coup, retombe, se caresse très doucement au bord des lèvres et recommence encore et encore, presque ou plus ou moins les mêmes gestes. À la fin de la vidéo, une voix-off de robot me propose de visiter le site loveporn.com.

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CIément / fragment 5

La vidéo s’intitule Never been kissed et montre en plan fixe une jeune femme portant une robe bleue marine à fleurs roses et un chapeau blanc du genre capeline. Ses yeux sont foncés – pas moins foncés que noisettes, et ses cheveux sont blonds et lui arrivent sous les épaules. Elle est assise en tailleur sur un lit aux draps immaculés et elle s’adresse directement au téléspectateur, le tutoyant, c’est-à-dire me tutoyant et m’expliquant qu’elle n’a encore jamais rencontré l’amour, jamais touché un corps, jamais embrassé une bouche, et à quel point elle se sent seule ce soir et rêverait d’un peu de compagnie. Elle pose des questions directes au téléspectateur, c’est-à-dire à moi, par exemple elle me demande, est-ce que tu aimes ma jolie robe ? Ou encore, est-ce que tu aimes les vilaines filles ? Vers la sixième minute, elle soulève sa robe et demande au téléspectateur, c’est-à-dire moi, de se toucher la bite. Elle écarte les jambes et me rappelle qu’elle est encore vierge, puis elle ferme et ouvre l’entrejambe à plusieurs reprises et le formule en langage de chatte… Vers la fin de la vidéo, la fille me remercie d’avoir fait d’elle une femme, puis elle m’invite à repasser la voir très bientôt.

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CIément / fragment 2

Les jours suivants, je n’arrive pas à dormir. Dès lors que le soleil disparaît derrière la haie de sapins Leyland, des traînées de poudre s’enflamment le long de mon dos et y dessinent ou y écrivent quelque chose, encore et encore ; les mêmes formes se répètent et désespèrent d’hurler. Mais la douleur est trop forte : je n’arrive pas à comprendre.

Il est 23h04 et je tente de taire les pulsations du sang en jetant des cailloux dans le fleuve. Il est 23h04 et je n’ai plus 14 ans, Sel n’est plus à mes côtés et j’ai oublié comment faire un barrage dans l’eau.

Alors
je noie le sang dans le sang
et le fleuve se teinte d’une nappe de sève
où je dors enfin
comme d’autres diraient
je me noie

(ici l’écorce piétinée
par l’alcool des plaies
ne
repousse
plus)

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CIément / Chapitre 1, fragment 1

Sel traverse le décor de long en large, de la cuisine au salon, et je fais beaucoup mieux que la regarder passer (parce que c’est interdit, parce que je regarde Sel beaucoup trop, en tout cas beaucoup plus que 24 images par seconde, et c’est mauvais pour les yeux et mauvais pour la tête et mauvais pour le cœur, non ?) : je passe au sonar tout ce qui dans la pièce n’est pas Sel, je quadrille les contours de sa progression et mémorise chacun des milliards de pixels qui apparaissent et disparaissent devant et derrière elle. Le résultat ressemble à un film de quatre heures sur une étape de la vie de Sel, aujourd’hui, de la cuisine au salon, mais sans aucune preuve de son image sur la pellicule.
Elle se vautre dans le canapé et se contorsionne un long moment avant de finalement se laisser fondre tête en bas. De longues et ambitieuses tiges de saules s’étendent au bord d’une rivière imaginaire de carrelage blanc cassé. Arrivée à 24 images, je détourne le regard et retourne à mon minutieux travail de cartographie des cataractes de Sel.
Elle dort ou essaye de dormir. Elle s’ennuie. Je distingue ses yeux qui claque l’éclair dans la nuit, deux fois, trois fois (je n’entends pas la détonation du tonnerre, cela me rend triste et plus seule encore). Sel se relève, et moi, d’un geste brusque, comme tenant une loupe chaude sous laquelle elle vient d’apparaître, je détourne très vite le regard pour la laisser se déplacer aux extrémités de mes yeux (sur la couture du revers, là où parfois le soleil brille sans interruption des mois et des mois, mais aussi là où parfois le soleil ne se lève plus et semble ne plus exister, ni derrière ni nulle part), un endroit calme en cette saison, sous mes cils blondis, car mes yeux sont des blobs aux fractales affamées, et si à cet instant précis, dans des conditions de bouillonnement si intense, je déposais Sel sur mon équateur, elle fondrait avant même qu’un baiser ne puisse la voiler.

Quelqu’un me parle et je réponds tout ce qu’il y a à répondre. Après quoi je me lève à mon tour, laissant une centaine de mes muscles se déployer et former un résultat lamentable.
(Voici une blague : combien faut-il de muscles pour changer une ampoule ? Réponse: Environ 150. Pitié !)

Nous sommes au milieu de la nuit, Sel et moi et les autres.
Les adieux sont proches, et pour ne pas pleurer, j’ai plombé mes yeux de coton ; ils sont à présent deux tristes ballons d’hélium lestés aux lettres d’amour, et moi je sombre au milieu des nuages, du silence des nuages.
Je suis déjà partie, dentelles sur le visage, je pars toujours en avance, et le gravier rampe le long de mon corps, avance.
Mais nous ne disons pas au revoir…
Sel pourrait être ma cousine, et c’est un peu le jeu de rôle que nous jouons chaque été lors des grandes vacances.
Je l’aime, et, pour une erreur administrative, mon amour est immonde.
(Même si nos parents sont absents chaque fois, Sel et moi avons, lors des grandes vacances d’été, respectivement 15 et 14 ans.)

Avant qu’elle ne s’approche de moi pour ne pas dire au revoir, il me faut disparaître, c’est-à-dire mourir, c’est-à-dire tomber dans la tempête de pollen, me désintégrer, être partout, rester avec Sel pour toujours.
! mooB
Sel m’enlace – son doigt dessine ou écrit quelque chose dans mon dos – puis elle dit
à l’année prochaine.

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CIément / Prologue

Si je pouvais, je passerais directement au post +1, qui est le fragment durant lequel je fais l’amour avec ***, mais c’est impossible.
(Je pourrais dire « allez, s’il te plaît, baisons ici maintenant », mais je sais que ça ne marche pas comme ça.)
Voici un rapide résumé des 154 fragments qui précédent cette scène :

Dans le premier chapitre, je me masturbe énormément, après quoi je suis obligée de faire une pause de plusieurs jours à cause d’une inflammation.

Dans le deuxième chapitre, je fais semblant de rencontrer Sel pour la première fois. Je fais semblant de tomber amoureuse d’elle pour la première fois et nous faisons l’amour, d’une certaine façon, pour la millième fois environ ; entre temps, mon inflammation a disparu.

Dans le troisième chapitre, j’annonce au lecteur que Clément écrit un roman d’auto-fiction qui porte mon nom ; l’intrigue est simple : le narrateur pompe l’énergie de tous les gens qu’il croise, tue malencontreusement trois personnages, puis disparaît derrière le mot « fin » en bout de texte.

Dans le quatrième chapitre, rien ne se passe. J’écris tout un tas de scènes érotiques et/ou fétichistes pour combler le vide.

Dans le cinquième chapitre, toujours rien ne se passe. J’écris le cinquième chapitre.

Finalement, dans le dernier chapitre, quelqu’un tombe amoureuse de moi. J’ignore son nom. J’ignore si oui ou non elle fait partie des personnages du roman, mais c’est ce qui arrive, juste avant le mot « fin » en bout de texte, quelqu’un tombe amoureuse de moi.

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L’été 2018, je passai trois jours en Savoie avec des ami.e.s. Je fumai et bus énormément, et le dernier soir, nous nous allongeâmes dans l’herbe sous les étoiles. Je me blottis entre C. et S. et je pleurai comme il m’arrive parfois de pleurer, sans raison ou pour tout un tas de raisons, offrant à chaque étoile filante mes vœux à C. et à S.

Le lendemain, il nous fallait tous rentrer. Je fis un petit détour en voiture pour prolonger le temps et déposer S. à Lyon. Ensuite, je me retrouvai seul.e. Je parcourus ainsi les heures restantes, la tête pleine d’images mais le corps seul, le corps nullement blotti, le corps lâché dans le vide dans l’air dans les précipices, alors il me fallait retrouver C. et S. au plus vite. Ils me manquaient terriblement. Ainsi je décidai d’écrire ce roman, un pur plagiat de la vie. C’était mieux que l’absence et le rien. Clément et Sel étaient de retour, s’accrochaient à moi et je m’accrochais à eux.

Lorsqu’ils me manquent, j’écris.

Ce roman est présenté ici sous sa forme brute et originelle, non-corrigé et non-relu. J’espère que vous y trouverez quelques beautés immaculées.

 

TABLE

 

Prologue
Chapitre 1

 

(roman en cours d’écriture)

Note 1

Le roman qui suit n’est ni une fan-fiction, ni un pastiche, ni un hommage. Reprenant assez précisément la structure, les événements, les idées, et parfois plusieurs paragraphes entiers du roman intitulé Clément et publié par fragments sur le forum des Jeunes Écrivains du 20 novembre 2014 au 21 novembre 2016 (?), il faudrait à mon humble avis classer ce texte dans la catégorie « plagiat », si celle-ci existait…
à bon entendeur.

A propos des droits d’auteur

Je tiens à préciser qu’avant d’entreprendre mon projet, j’ai tenté à de nombreuses reprises et par divers moyens de joindre l’auteur de l’œuvre plagiée, Monsieur Julien, alias Pandémonium, mais toutes mes tentatives sont restées lettres mortes.
En outre, renonçant à vendre ce texte dans un avenir proche – je le dépose ici comme dans une décharge, vous le trouvez entre deux rats morts lors d’une balade le dimanche – aucune plainte déposée à mon encontre ne sera retenue par aucun tribunal, donc il est inutile d’essayer.

A propos des personnages

Maya se prénomme désormais Neige, et que cela ne soit pas un prénom est tragiquement volontaire, car Neige (Maya) n’apparaît à aucun moment dans cette histoire. En outre, à plus ou moins long terme (peut-être dans le chapitre 4, qui devrait correspondre à l’hiver), ce prénom redevient un nom commun sans majuscule.

Charlie est encore magicienne et danse-clodos. Elle porte le même nom mais sa peau est un peu différente, des zébrures blanches la parcourent et je crois que ce sont des nuages.

Anaïs a été recyclée et une partie de son corps a permis à de nombreux clodos de survivre à la démocratie. Ce qu’il reste d’elle erre encore ça et là, sous diverses formes, essentiellement composées de plastique de pétrole.

Clément n’a pas changé de nom, en revanche, sa triple face a effectué une rotation à 120° sur la gauche. Problème : les ombres n’ont pas suivi, et Clément porte maintenant sur chacun de ses trois visages une ombre qui n’est plus la sienne, mais celle de 120° dans le temps-arrière. Je et il ne savent plus qu’iel aimons.

Marianne est un nouveau personnage issu de la scission d’Anaïs dans l’espace béni – ce qui concrètement ressemble à une bouteille de vodka qui se fracasse sur le trottoir en blessant tous les équilibristes suivants. Marianne est tout l’inverse d’Anaïs. Ou plus exactement, Marianne est la part d’eau d’Anaïs.

Chloé se prénomme désormais Nana. Elle travaille deux étages plus haut que dans le roman plagié. Elle ignore encore qu’à l’ombre de son ventre, mille enfants tètent.

Alexandre vogue toujours entre ciel et terre et change régulièrement de physiques. Voici une liste non exhaustive de ses apparitions les plus remarquables :
– l’oranger du Mexique / non-mentionné / en arrière-plan lors de l’enterrement de Jean-Croque-Chat / post 25
– la huppe cendrée / non-mentionnée / en arrière-plan lors de l’escapade entre Sel et moi / post 29
– le bonsaï de gingko biloba en style sokan (double-tronc) / non-mentionné / sur la table de la terrasse, lors de la soirée « cannibale et totem » avec Clément et Charlie / post 68

Jean-Croque-Chat conserve son nom jusqu’au chapitre 2, qui est le chapitre où quelqu’un doit mourir. Après quoi il se prénomme Pierre.

Enfin, j’ai décidé de donner un prénom à l’enfant sauvage, cette étrange personnage, voire semi-personnage, qui apparaît sans raison au milieu de l’œuvre plagiée et se confond régulièrement avec les autres protagonistes féminins. Ainsi se prénomme-t-elle Sel, comme l’ingrédient de cuisine qu’on jette sur les plaies pour les nettoyer.

Quant à moi, c’est Juliette. En quelques rares occasions, les personnages prononcent mon nom, par exemple Clément, aux posts 45 et 60, ou encore moi-même, aux posts 17, 63 et 125, à cause d’une tragique erreur de clavier, mais vous ne le lirez guère plus souvent. Inutile de vous y habituer.

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