Clément / fragment 219

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Clément / fragment 219

    Cette fois, la carte postale représente l’intérieur d’un club nocturne d’Addis-Abeba. Y dansent des hommes et des femmes, le corps tordu dans la spirale qui les relie au reste de l’univers. La musique semble servir d’amplificateur. Je ne l’entends pas mais la devine.
Derrière la carte est écrit :
En littérature, le néo-impressionnisme peut prendre l’apparence d’un roman qui commence par le centre et dont le lecteur est l’ouragan qui tourbillonne autour. C’est ce mouvement qui crée l’infini du moment présent, lui qui exprime toute la puissance de la poésie, l’instant parfait d’une galaxie, et lui qui retient la fin.

 

à la mémoire d’Alexandre P.

Clément / fragment 218

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Clément / fragment 218

La photo représente ma mère dans sa robe de communion. Elle a douze ans mais elle en paraît quinze ou seize. Son front et une partie de ses cheveux sont couverts. Elle est tournée de trois-quart, le visage penché sur un livre qui, bien que posé entre ses mains, semble tenir tout seul. Sûrement la Bible. J’ai déjà vu cette photo, mais jamais je n’y ai trouvé ma mère si belle et si proche de la perfection que maintenant. Comme si un prisme avait dispersé les couleurs et fait réapparaître l’image la plus pure, l’essence de toute une vie – avant qu’elle ne se déroule – tout à coup perceptible. Le prisme-mort. Le prisme-maladie.
Derrière la carte est écrit :
Au début, j’entends encore les pas du chien qui claudique dans le couloir. Pendant plusieurs jours je les entends, et je me retourne parfois, mais rien, pas de chien, je veux dire, le chien est mort. Le couloir, lui, semble toujours le même, mais petit à petit les bruits disparaissent, et peut-être que le couloir les a avalé et digéré, car lorsqu’il grince maintenant, il fait ton bruit, vieux chien, il fait ton bruit de chien qui va mourir.

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Clément / fragment 217

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Clément / fragment 217

Le néo-impressionnisme, popularisé de nos jours sous le nom de pointillisme, est l’art suprême de l’addition : l’addition des couleurs d’une part, et l’addition du peintre et de l’observateur d’autre part.
Dans une peinture classique, les pigments de couleur sont mélangés sur la palette du peintre, et ensuite celui-ci les dépose sur sa toile. S’il mélange les trois couleurs primaires, il obtient une sorte de bouillie noire.
Dans une peinture néo-impressionniste, le mélange des couleurs est réalisé par l’œil de celui qui regarde. La galaxie est explosée, puis reconstituée et étalée sur la surface plane, chaque touche de couleur auparavant invisible devient visible. Et lorsque le peintre juxtapose les trois couleurs primaires, il obtient le blanc original.

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https://www.youtube.com/watch?v=oBnsGko1ODo

Clément / fragment 215

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Clément / fragment 215

La photo représente Alexandre, Anaïs et moi, sur le vieux canapé que j’avais installé dans le grenier, 31 décembre 1999, les yeux défoncés et noirs comme des puits. La fin du monde n’a pas eu lieu. Ou presque. Les invités se sont endormis les uns après les autres.
Derrière la carte est écrit :
Je suis né avec un pied gravement tordu, enfoncé vers l’intérieur de plus de 90°. Tous les jours, mon père et ma mère se sont relayés pour me masser et doucement remettre le pied en place. Plusieurs heures par jour, pendant des mois et des mois, et durant chaque seconde où ils forçaient sur mon pied pour lentement le remettre en place, j’ai pleuré d’une douleur atroce, j’ai versé toutes les larmes fragiles qu’un nouveau-né peut verser, mais à aucun moment ils n’ont arrêté, et sûrement ont-ils dû pleurer eux aussi pour affronter cette douleur, mais à aucun moment ils n’ont arrêté, ils n’ont pas fait ce que font tous les autres parents.
À la natation, l’un de mes meilleurs amis s’appelait Rémy. C’est lui qui m’a prêté The Legend of Zelda ; je l’ai choisi parmi sa collection de jeux ; lorsque j’ai vu la cartouche dorée, j’ai été ébloui.
Rémy marchait très mal, il marchait comme marchent les pingouins sur la banquise, se balançant dangereusement de gauche à droite, prêts à tomber à tout moment. Mais comme les pingouins, lorsqu’il atteignait le bord de l’eau, comme eux d’un plongeon peu gracile, il disparaissait dans le flou de l’onde et rien ni personne ne pouvait plus le rattraper.
C’est à vingt-cinq ans que ma mère m’a raconté cette histoire de pied tordu à la naissance, mon pied droit à peine plus bizarre que l’autre.

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Clément / fragment 214

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Clément / fragment 214

La photo représente deux femmes, dont l’une porte un nouveau-né dans les bras, et l’autre un énorme baluchon au sommet du crâne. Elles prennent la pose, ajustent leurs robes bigarrées au couleur du couchant et sourient aimablement à l’objectif.
Derrière est écrit :
La première fois que j’ai fait l’amour à Maya, c’était la première fois que je faisais l’amour.

Qui a écrit ça ? je demande à l’ombre.

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Clément / fragment 213

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Clément / fragment 213

Les volets toujours mi-clos. La même lueur bleuâtre et amorphe qui s’y cogne. Un instant en tout point semblable à ces nuits d’enfant où cherchant le sommeil, je ne trouvais que les mystères projetés sur les murs nus et bleus de mon imagination.
Je ne sais pas très bien si j’ai dormi. Impossible de savoir depuis combien de temps je suis là. L’ombre n’a pas bougé. Je sens son regard posé sur moi. Peut-être que je viens à peine d’arriver car l’ombre me dit, tu as reçu une carte postale.
Abaissant le regard, je découvre la carte posée au milieu du lit.
La photographie représente une immense demeure en bois finement sculpté ; quelques vitraux bleus et verts cachés au bord des toits permettent à l’aube et au crépuscule seulement de se faufiler dans l’intimité des chambres. En-dessous de la photographie est inscrit, dans une calligraphie de type art nouveau, Chambre du poète Arthur Rimbaud à Harar.
J’imagine aussitôt Arthur et Alexandre sur un chemin escarpé des hauts plateaux éthiopiens, leurs corps maigres comme des arbres et les rafales de vent qui passent à travers. Ils sont attachés ensemble par une corde, et à cette même corde, trois chèvres sont attachées elles aussi. Elles refusent d’avancer. Leurs sabots s’enfoncent dans la montagne et des roches dégringolent le long du chemin escarpé. Arthur et Alexandre tirent sur la corde, et centimètre après centimètre, ils font avancer leur maigre troupeau.
Mais lorsque je retourne la carte, l’écriture n’est pas celle d’Alexandre :
Les seuls moments où j’étais moi-même étaient les moments où j’étais seul dans ma chambre ou seul quelque part où personne ne pouvait me voir. Mais ce que je voulais, c’était être moi-même partout, devant les autres, devant mes amis, devant ma famille et devant tous les abrutis du monde entier. Sans succès. Pour cela, il me fallait devenir quelqu’un d’autre. Alors je me suis mis à fumer, comme un papillon se recroqueville sur une branche et se métamorphose en une nuit. Maintenant, impossible de savoir lequel est le véritable moi. Tant qu’il y aura des cauchemars, probablement aucun des deux.
La carte est seulement signée d’un A.

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Clément / fragment 212

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Clément / fragment 212

Avant de poursuivre, Clément, je dois te dire que je ne suis pas vraiment allé au cimetière. J’avais trop peur qu’Alexandre cesse de m’envoyer ses si jolies cartes. Et sûrement peur de beaucoup d’autres choses encore, mais j’ignore lesquelles.
La photo représente une église de Lalibela, la Sion éthiopienne. L’édifice, creusé à la même la roche, est enfoncé sous terre, et quelques pèlerins en habits blancs marchent au bord de son sommet.
Au dos, Alexandre a écrit quelque chose de vraiment très étrange :
Les premiers jours que j’ai passés avec Maya, nous nous sommes tant et tant embrassés qu’à son départ, les bourdonnements sur mes lèvres ont duré plus d’une semaine.

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Clément / fragment 211

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Clément / fragment 211

Toujours assise silencieuse au coin de la pièce, la mystérieuse ombre attend quelque chose ou peut-être n’attend pas. Par les volets à moitié rabattus, coule une gelée bleue pâle qui tremble comme un écran de cinéma entre deux projections.
Je demande à l’ombre si je rêve. Aucune réponse, mais j’entends son sourire qui se lève sur son visage, traverse la pièce jusqu’au lit et me mouille la joue. Je sursaute d’effroi. Qui êtes-vous ? Mes bras et mes jambes sont engourdis. J’essaye de faire bouger mon véritable corps, comme j’y parvenais autrefois : au bord du sommeil mouvoir uniquement mon ectoplasme, mais en vain. (L’ectoplasme étant à mémoire de forme, il garde longtemps l’apparence du morceau de corps dont il vient de s’extraire, si bien que, tombant toujours trop tôt dans le sommeil ou revenant au contraire à la stricte réalité, il m’a toujours été impossible de connaître sa véritable forme, et donc de savoir comment l’utiliser avec aise). Je demande à l’ombre, est-ce cela le rêve lucide ? Ou encore, êtes-vous un tueur de clochard ? Et quelle merde m’avez-vous injectée ? Vos aiguilles étaient propres ?
Enfin, d’une voix que je ne reconnais pas mais qui pourtant me bouleverse comme une odeur jaillie d’outre-tombe, l’ombre prononce, tu as reçu une carte postale.

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Clément / fragment 209

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Clément / fragment 209

Lorsque je me réveille, je me trouve dans ma chambre, je veux dire ma chambre d’enfant, avant l’époque du marché à la volaille, je veux dire avec juste le parking et le cimetière derrière, ma chambre avec les fenêtres épaisses comme des feuilles de papier, les murs en moquette bleue et peut-être un poster de Michael Jackson, l’œil sur fond noir pour la sortie de l’album Dangerous.
Je demande, qui est là ? à la personne assise dans l’ombre. Hé ! je vous vois !

Cette chambre est dans une pagaille affreuse. Il en existe cinq versions différentes, trois étant réelles (j’existe dans deux d’entre elles, la troisième appartenant à ma demi-sœur), et deux autres étant imaginaires. Impossible de savoir où les meubles devraient réellement se trouver. Mon lit cependant, se trouve toujours au même endroit, sauf évidemment dans la version de ma demi-sœur.
Les choses se déforment et se déforment jusqu’à disparaître.
Et ne deviennent rien, ni poussière ni rien. Les choses deviennent des livres, des tonnes et des tonnes de livres.

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Clément / fragment 206

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Clément / fragment 206

Liste au cas où…

Le rêve où je suis dans un appartement que je ne connais pas, aux murs froids, sans décoration et sans mobilier, à la disposition des pièces changeante. Quelque part dans les couloirs, un molosse rôde et me terrifie, son ombre parfois apparaît sur le sol, pourtant je ne le vois jamais.

(Celui-ci était dans mon carnet, mais je ne m’en souviens pas, pas maintenant. Je le recopie tel qu’il a été écrit : ) Le rêve de la grande maison aux grands escaliers de bois, parfois cassés çà et là, et des petites pièces abandonnées ou en chantier. Une vieille maison qui grince.

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Clément / fragment 206

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Clément / fragment 205

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Clément / fragment 205

La cérémonie des rêves se déroule ainsi :

Quelqu’un énonce un rêve qu’il fait souvent, ou qu’il faisait souvent à une certaine période de sa vie. Après quoi quelqu’un d’autre lit le rêve, sans le prononcer à aucun moment à haute voix, puis le recopie sur un morceau de papier, qu’il scelle, le repliant au moins trois fois sur lui-même. Ensuite, il dépose le rêve-papier dans un bol, et à la fenêtre ou à l’air libre, il met le feu au rêve-papier. Alors et enfin, le rêve est libéré. Et il rejoint les fleurs et le pollen terrestre.

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Clément / fragment 203

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Clément / fragment 203

Je sais que même invisibles les étoiles dans le ciel sont dans le ciel.
Je vais tomber, rejoindre le panthéon. Ma tête dans quelques secondes sera si lourde que rien ne pourra plus l’arrêter.
Je sais que même invisibles les oiseaux dans le ciel sont dans le ciel.
Je sombre et rien n’est différent du moment où je croyais ne pas sombrer.
Lorsque ma nuque frappera le trottoir, je serai mort.
Je sombre et mes yeux éreintés n’arrivent plus à tenir les dernières ficelles de mon corps.

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Clément / fragment 202

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Clément / fragment 202

Voilà ! Nous croyons que c’est simplement de vieillir qui donne l’impression que le temps passe plus vite, ou que c’est une sorte de message que la vie nous envoie, mais ce n’est en réalité qu’un problème de mémoire vive. Lorsqu’on cesse de raisonner au présent, lorsque tout n’est que passé ou n’est que futur, on cesse petit à petit d’exister. Le temps du présent devient si réduit que les journées peuvent alors s’enchaîner à une vitesse incroyable.
Essaye… Demain, tu n’as rien de prévu !

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