INDEX

Bruit, Bruit (sillons du vinyle)

Je cacherai (nourriture dans les poches)

Le peuple seul (conte éthiopien)

Les cauchemars de Balsia (histoire mongol)

Les crevasses en silence (héritage inuit)

L’Archimède et l’Até (île de merde) 

Caldora (histoire courte) / Jour d’été midi 15 (métro suicide boulot) / Voyage en train (souvenir oublieux)

A l’ombre des champignons (réalisme magique) / Lullaby to paradise (love-trip) / Vingt-trois minutes (love-trip)

Chasseur (réalisme magique) / And bears and monkeys (réalisme magique) / Fusion (réalisme magique)

Derrière l’immense chose en forme de radiateur en fonte (Ω)

(recueil intégral réservé aux membres)

 

Derrière l’immense chose en forme de radiateur en fonte

Sergio

La Marche

Lumière

Un Printemps

Les Assassins silencieux

Lettre(s)

Autour de mon annulaire fantôme, des fleurs rouges

Roland

La Plaine

Bruit, bruit

J’ai présenté cette nouvelle au 61ème concours du forum des Jeunes écrivains. Les thèmes étaient les suivants : Rock’n’roll / Paléonthologie / Errance. Deux contraintes non-obligatoires étaient également de la partie mais je ne les ai pas utilisées : la nouvelle s’arrête au milieu d’une phrase / tous les noms communs sont féminins.

J’ai choisi le thème « rock’n’roll » et je me suis lamentablement vautré puisque j’ai terminé 8ème sur 10. La plupart des lecteurs n’ayant pas compris la fin de ma nouvelle, j’ai auto-tapoté mon épaule pour me réconforter, les ai traités d’invulnérables béotiens et me suis promis d’écrire un pur OLNI au prochain concours.

 

1.
D’une soirée totalement foirée survenue l’année de mes quatorze ans jusqu’à aujourd’hui, ou pour l’instant disons jusqu’à hier, je connais la musique de chaque jour passé, je connais ses instruments, sa gamme et son tempo exact.
Je n’ai pas de pouvoir spécial, je suis seulement une personne qui aime prendre des notes, faire des listes, ranger les jours dans des cases et les ranger par trois ou par quatre. Par exemple, la musique du 10 février 2007 est un riff de métal des années 90 sur des basses ultra-saturées et correspond à une très mauvaise journée. Niveau météo, il y a eu quelques averses le matin puis vers midi le ciel s’est dégagé et jusqu’au crépuscule le soleil n’a cessé de briller.
Mais pour arriver à une telle précision, je n’entasse pas des piles de journaux intimes sous mon lit : je nanograve, j’archive les jours à même le corps, le soir avant d’aller dormir.
J’ai commencé du nombril et j’ai continué tout autour en spirale, une entaille chaque soir, la musique encore chaude et vibrante sous ma peau.
Lorsque je fais tourner mon doigt sur mes cicatrices, la musique vibre tout à l’intérieur de moi. Elle tait ce qui ne peut être tu.
Ce qui devrait être tu.
Malheureusement en l’état, ce n’est pas écoutable plus de deux minutes, alors voilà ce que je fais le jour quand j’erre dans les rues et les e-rues, je cherche la femme aux doigts de saphir, celle qui saura me jouer sans s’évanouir.

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//JE CACHERAI//

Je cacherai

Tirez-moi les joues et voyez, ô voyez tout ce que vous ignorez, le sot-l’y-laisse si l’en est, bâtards de sots ! Vous ne les tirez plus de peur de les garder entre vos doigts, mais les joues ne bougent pas, messieurs et grands-mères, rien ne bouge et claquez des doigts, le swing est là, là dans vos doigts. Retournez à la piste. Vous ne savez pas danser. La musique est toujours au rythme de la claque de vos doigts. Bâtards de sots, retournez à la piste, vous ne savez pas danser.

Tu portes ton peignoir de sang, de chair et de sauce, aux deux petites poches toujours sales qui connaissent l’humiliation du ventre et de la bête gavée qu’on expose.

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Les cauchemars de Balsia

Ne trouvez-vous pas quelquefois
qu’à une époque comme celle-ci il est normal d’être séparés
et que c’est un miracle de se rencontrer…
Yukio Mishima
Confession d’un masque

1.

Perdu au milieu de la steppe, telle l’ombre tremblante de la flamme d’une bougie, un campement vivote dans le flou solaire. Les voiles aux portes des trois yourtes dansent dans le vent comme les cheveux des mariées dansent dans les fêtes. De l’une des tentes, la princesse shaman apparaît, emmillefeuillée dans les plus fines soieries ; elle brûle telle une fleur ardente. Derrière son chant et ses grelots, faisant de nouveau bailler la porte d’étoffes, se traîne le jeune Süsü : jean flambant neuf, petite chemise blanche et cravate bleue. Un cartable de cuir jaune serré entre les bras. Puis vient sa mère Balsia et son père Galbak, sa grand-mère Laïssa et son cousin Jad, et enfin les membres des deux autres familles, tapant des mains, chantant et priant.
Les doigts ensorcelés de la princesse shaman tremblent sur les paupières du jeune Süsü. Elle le libère des rêves et des cauchemars de la steppe. Ensuite, la princesse écrase sur le visage de l’enfant une pâte maronnasse, mélange de terre, de cendres, de lait de jument et de diverses urines humaines et animales ; son petit visage d’argile est maintenant prêt à cuire six heures au soleil. Ses jolis habits se tachent.
On aide Süsü à grimper sur le grand cheval noir du cousin Jad. Il leur faut chevaucher plus d’une demi-journée pour rejoindre Bayanhongor, alors les adieux ne s’éternisent pas. Le cousin éperonne son cheval et lance un infâme cri de cow-boy.
Galbak allume une cigarette et retourne dans la yourte. Tous les autres nomades l’imitent. Seules la vieille Laïssa, la princesse shaman et Balsia demeurent.
Süsü et le cousin Jad mettent longtemps à disparaître, si longtemps qu’il semble parfois à Balsia qu’ils se sont arrêté ; ou pire mirage encore, qu’ils rebroussent chemin. La vieille Laïssa le sait. Laïssa se rappelle, vingt ans plus tôt, à la sortie de l’hiver, sous l’écrin de l’aube rose et bariolée, la même image trop belle et trop longue pour n’être jamais oubliée. Laïssa dans la terre poisse et tiède. Laïssa morte. Alors aujourd’hui, sa main sur l’épaule de sa fille, elle la prévient de cette illusion et de la persistance de cette illusion : « Les cauchemars vont commencer. De nouveaux cauchemars, dans les ruines anciennes d’un palais ou d’une oasis, peuplées de monstres volants, de serpents jaunes et noirs et d’hommes à six bras  : c’est signe que tu es morte, Balsia…
– Il reviendra. Je lui ai fait promettre.
– Tes frères ne sont jamais revenus…
– Il se fera passer pour mort et il reviendra. Je sais qu’il le fera… »
Les seize colliers qui pendent au buste de la princesse shaman ne sont désormais plus que quinze. Elle retire son masque à plumes rouges et brunes. Elle essuie ses yeux humides, fardés de terre et de poudre d’or jusqu’à la pointe des tempes. Des bandes de tissus bleues, jaunes, blanches et vertes flottent accrochées à sa robe et à ses bracelets. Elle creuse un trou à l’orée du campement et y enterre le seizième collier. Puis elle arrache un morceau de tissu à la yourte de Balsia et Galbak, et enfin s’assoit sur une roche, et avec une aiguille et du gros fil de laine, coud le fantôme à sa robe.

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Le peuple seul

Les Murmures lorsqu’ils deviennent
Incandescents

    Le maître est mort en pleine séance d’écriture. Lorsque Eshetu a trouvé son corps, la dernière lettre du nom de la princesse juive n’était pas achevée, tombait du papier et dégoulinait au sol, emportée par le mouvement et la perspective.
Eshetu a saisi le poignet de son maître et a cherché son pouls, mais sa peau était déjà rêche et braille, comme le papier sur lequel l’encre a durci. Eshetu n’a rien trouvé. Le pouls n’écrivait plus.

    Eshetu a soigneusement rangé les instruments de son maître, plumes, encres, calames et pinceaux, dans la trousse de chiffons, sans se presser. Il a nettoyé la dernière lettre du nom de la princesse juive qui avait crié sur le tapis. Ensuite seulement, il a porté le corps de son maître jusqu’au fond de la tente, où la température était plus fraîche, et il a commencé à le déshabiller afin de le préparer à la cérémonie du passage.

    Vêtu de la robe et du foulard de son maître, Eshetu est désormais assis à l’entrée de la tente. Il mâche des feuilles de khat. Un grand brasero flamboie devant lui, lueur fantôme dans la plaine. Le soleil y tombe jusqu’à disparaître.

    Au petit matin, la tente est déjà pliée. Eshetu termine de mélanger au sable tiède les cendres de son maître. Puis il ajuste les derniers ballotins sur les flancs de Mimi, la chèvre noire des hauts plateaux de Samara, fille des cailloux et du vent, dont les cornes férocement courbées sont les vestiges des temples du royaume d’Aksoum, que ses ancêtres soutenaient de leurs quatre inflexibles sabots. Mimi.
« Alors en route pour Jérusalem, dit-il lui caressant la croupe. Allons trouver la princesse juive et l’informer de notre éternel amour ! »

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Voyage en train

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Voyage en train

« Je trouve pas de gourmandise.
Et après de l’air.
Et après du lait.
Et après du parfum. »

1.

Il est l’heure d’aller se coucher.
Quelqu’un éteint la lumière et, pendant une minute, les formes claires se meuvent et se détachent des formes sombres. De nouveaux meubles apparaissent avec dessus de nouveaux objets. Ils appartiennent à la lune.
Albert est enfoncé dans les draps jusqu’aux yeux. Ses sourcils tremblent comme deux bosquets de cyprès découpés dans la nuit toscane.
Lorsque toutes les ombres sont enfin transformées, la lune descend, par un espèce d’escaliers de nuages, jusqu’à la fenêtre de la cabine, et vient se poser sur le front moite d’Albert, c’est un baiser, celui de sa mère.
Albert peut affronter le monde de la nuit. Il sort la tête des draps et, comme petit garçon il priait le petit jésus, il commence à réciter à voix haute les noms de tous ses proches, leur souhaite à tous une bonne nuit et à tous leur fait un bisou, comme ça, bisou untel, bisou untel, et d’une tendresse toujours égale.
Il commence toujours par mamine, ensuite papé, puis les grands-oncles et les grands-tantes. Il remonte ainsi jusqu’à lui, au jour de sa naissance, et parfois il lui arrive bêtement de se souhaiter à lui aussi une bonne nuit et de s’embrasser tendrement. Il remonte encore, il remonte jusqu’à ses enfants, il remonte jusqu’à ses petits enfants. Il cite tous les amis, tous les cousins, tous ceux des belles-familles, les morts ou vivants, sans distinction, tous ont droit à la même attention. La même bénédiction. Car en réalité Albert ne prie pas. Non. C’est tout l’inverse. Son grand âge a fait de lui un dieu sans égal.
Le roulis ressemble au bruit des vagues. Ou plus encore au bruit de la respiration des vagues. Mais ce n’est pas assez pour tenir son voisin de cabine endormi. Tu vas te taire, espèce de taré ! Les somnifères ne fonctionnent pas davantage. Oh pardon, répond tous les soirs Albert, j’avais oublié qu’il y avait quelqu’un, et il continue sa bénédiction en essayant de chuchoter mais sans y parvenir plus de quelques secondes. Et le voisin grommelle, ronchonne, geint, grogne, jusqu’à ce qu’Albert le bénisse à son tour, se retourne face fenêtre et s’endorme dans mille sourires de rides.

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Voyage en train

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And bears and monkeys

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And bears and monkeys

La nuit était lourde… Marseille suait.
Avant de rejoindre l’hôtel, on a coupé rue du Paradis pour choper un truc à boire.
On s’est retrouvé assis à une petite terrasse. On a bu une bière, mangé un kebab.
Dommage qu’ils vendaient pas de cacahuètes. Le spectacle était grandiose.
Derrière un comptoir (qui n’en était pas vraiment un), une grognasse qui aurait pu ressembler à ma mère nous a proposé une fille. J’ai dit non merci d’un geste sympa de la main.

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Fusion

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Fusion

Prologue

Il y a parfois une personne assise dans sa voiture, à la place du conducteur, un sandwich à la place du mort, moteur éteint et mains sur le volant, qui attend quelque chose. Il regarde, parfois, par la fenêtre, la lumière tamisée d’un appartement où une ombre chinoise coiffe ses longs cheveux.
L’homme fait doucement rouler la pierre de son zippo le long de son index, longtemps, et il mâchouille encore entre ses lèvres une cigarette de tabac brun au filtre difforme et flageolant.
Il bâille et la nuit passe.

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À l’ombre des champignons

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À l’ombre des champignons

Prologue

Il était habité ce gars-là, j’vous jure. Son doigt pointé sur moi, ou quelque part sur moi, il a dit :
« C’était des fleurs avant. »
J’ai dit « Quoi ? Qu’est-ce qui était des fleurs avant ? »
Mais y avait rien à en tirer – il a simplement répété – et moi, comme j’avais jamais été une fleur, j’ai pas compris davantage.
Un taré. Et on disait qu’il était habité. Il restait planté sur le même banc tous les jours tout le jour et quand vous passiez à côté de lui, vous pouviez être certain qu’il allait dire un truc insensé que vous comprendriez pas, et même un truc à vous faire pleurer si vous étiez du genre fragile. Quand on comprend rien à c’que raconte quelqu’un, en général, on fixe ses yeux pour trouver du sens. Mais avec lui, fallait pas faire ça ; ses yeux aussi étaient habités, et moi j’y regardais plus dedans ; ça foutait vraiment la trouille, j’vous jure.
Je lui ai souhaité une bonne journée, comme ça, et j’ai répété avec ma main, au cas où lui non plus comprenait pas ce que j’disais.

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À l’ombre des champignons

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Lullaby to paradise

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Lullaby to paradise

Pages 323-325

« Lola !… Lola !… Lola !… »

Toujours déçu et innément seul, je me glissai sous la carcasse du lit et emmitouflai ma tête contre le coin de chambre le plus éloigné de la fenêtre. J’avais toujours les doigts cramponnés sur le cœur et, dans la paume de ma main en mie de pain (un ramasse-miettes), une poche de sang fermement comprimée était prête à éclater à n’importe quel moment ; il ne faisait aucun doute que les autres étaient encore à ma poursuite… j’étais contaminé, quelque chose comme ça… ils finiraient par me retrouver. Cela arriverait. J’espérais seulement que Lola revienne avant eux. Lola ! Juste une toute petite fois.
Mais ils ne m’attraperaient pas, je ferai péter la poche avant qu’ils n’entrent. Ils me croiraient mort et n’oseraient pas me toucher. Je n’aurai ensuite qu’à convaincre le médecin légiste pour m’échapper.

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Vingt-trois minutes

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Vingt-trois minutes

Maria, c’était son nom, et il était d’autant plus charmant qu’elle n’avait aucune origine espagnole ni penchants catholiques.
Elle ne portait de boucles à l’oreille que ses cheveux pleins de courants d’air, qu’elle cachait en partie sous un torchon de cuisine mais d’où toujours dépassaient quelques mèches tendues comme des tire-bouchons.

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Vingt-trois minutes

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