Cartographie du silence

Me mord la nuit
le sel tranché par les vagues
tout le long du corps
aux silences inexplorés

Ma peau détient les mystères
des caresses de ton rivage
mais muette au matin et folle au soir
les lames n’y révèlent que le sang le plus noir

Je cours aux muscles qui tenaillent
les lèvres encore humides
mais rien ne parle
que la sécheresse des statues

Et tous ces souterrains
peuplés d’une vie double
absorbent chaque nuit
peut-être sous mes ordres
le sel de mon sang
et les derniers amours
d’une si petite vie

#54 – La prisonnière toute fenêtre ouverte

   Du haut de l’immeuble où j’habite, mon regard se perd parfois sur une fenêtre ouverte, hiver comme été, sur une chambre qu’on ne peut, heureusement ! entrevoir de la rue. Heureusement car je crois connaître l’espoir chaleureux des lumières inconnues qui brillent à travers les fenêtres closes, lorsque dehors il fait froid et qu’il faut encore marcher seul, arpenter quatre rues, ouvrir la porte de l’immeuble, monter les escaliers, entrer dans l’appartement et voilà… Aussi je crois connaître l’air glacé derrière les fenêtres ouvertes, où une simple lampe sans robe peine à éclairer toute l’immensité d’une si petite pièce ; les fragments de lumière y avancent à reculons comme si on les menait au bois pour les exécuter.
Au fond d’un lit, dans cette chambre peuplée de riens, une vieille fille est assise sur les draps tendus froissés ; il ne s’y trouve qu’un guéridon sur lequel une lampe éclaire nuit et jour, et à ses pieds, une petite valise à roulettes. La vieille fille joue sur son téléphone, elle fume une cigarette et parfois penche la tête d’un côté puis de l’autre pour se recoiffer, tirant ses longs cheveux jusqu’au bas du lit. Lorsqu’elle se lève, j’espère toujours que quelqu’un frappe à la porte, qu’alors elle fermera enfin la fenêtre, tirera les rideaux et ne sera plus nue à mes yeux, mais elle revient un moment plus tard, seule toujours, d’un pas lourd et lent, s’assoit quelques instants au bord du lit, allume une autre cigarette, inspecte ses chaussures à talons et passe un doigt sur sa langue pour y frotter une tache.
Par pitié, je supplie, qu’elle ferme sa fenêtre ! Vous tous qui lisez ces lignes, par pitié, fermez vos fenêtres ! Laissez-nous croire aux feux des cheminées et aux guirlandes de Noël. Mentez aux prisonniers, mentez aux enfermés dehors ! Faites que le monde opaque se joigne au brouillard que nous sommes. Faites que mes yeux ignorent les coulisses de l’espoir.

#53 – Terre

J’aime à la fin de la nuit qui froidit les os
J’aime à la fin du jour assommant de bruit
reposer ma tête lourde et vide contre toi
rivage unique de l’espace impalpable
terre chaude sous un ciel sans condition
où à lumière égale
par les fentes de timidité de tout mon corps
l’ombre fleurit

Car c’est bien au bord des côtes que s’écrasent les frégates
à la promesse des phares et des étoiles des villes
après avoir essuyé tant de cruelles nuits et d’assassines tempêtes
sur les plus simples roches que s’écrasent les frégates

Sur l’île sans hommes je dors
j’ai oublié le naufrage
puisses-tu tenir longtemps ma tête
comme une flûte évidée
légère où par ton souffle la musique vibre

Photographie : http://www.fool-artistic.fr/